- Ostende Blues

Nadine Monfils

Ostende Blues

07 juillet 2010

Épisode 5 - Vous savez...

- Vous savez, dit Jeanne qui ne remarqua rien, parfois il vaut mieux ne pas se souvenir du passé. Moi j'échangerais volontiers votre mémoire contre la mienne. Et je ne chercherais pas à recoller les morceaux !
- Oh, je ne me sens pas malheureux, avoua Charly. Mais je pense plutôt aux gens que j'ai peut-être laissés derrière moi, dans l'angoisse. Une femme, des enfants… Je ne sais pas.
- Vous n'avez pas d'alliance, mais il est vrai qu'aujourd'hui ça ne signifie plus grand-chose.
- J'aimerais au moins savoir qui j'étais.
- Peut-être un artiste… ou un truand !
- Je crois être incapable de faire du mal à qui que ce soit, mentit Charly.
- Nous le sommes tous. Mais nous sommes aussi tous des assassins en veilleuse, avec un p'tit poignard caché dans un bouquet de fleurs… L'hôtel de la Plage, c'est une invention, n'est-ce pas ?
- Oui. Pas évident de dire qu'on est amnésique.
- Vous voulez dormir ici ? Oh, ne vous inquiétez pas, je ne viendrai pas vous violer pendant la nuit ! plaisanta Jeanne.
- Je ne voudrais pas vous déranger.
- Déranger quoi ? Ma solitude ?
- Il se pourrait que je sois un assassin…
- Je serais ravie de mourir étranglée par vos jolies mains, dit la vieille dame. Je tiens encore à la vie pour les petits plaisirs des sens. Sinon, j'ai hâte de rejoindre quelqu'un là-haut.
- Moi je n'ai ni là-haut, ni ici bas, qui que ce soit que j'ai hâte de retrouver. Quelque part, vous avez de la chance !
Jeanne le regarda sans broncher. Ses yeux s'embuèrent de larmes et elle quitta la table.
- Je… Je suis désolé, lâcha Charly. Je ne voulais pas vous blesser !
- Venez, je vais vous montrer votre lit, dit-elle en sortant une paire de draps de l'armoire. Vous me faites penser à un ballon rouge lâché dans le ciel. C'est vous qui avez de la chance d'être libre de tout remords et de tout souvenir cruel. À votre place, je continuerais à vivre entre ciel et terre sans chercher à savoir qui tenait la ficelle.
- Mais vous n'êtes pas à ma place et je ne suis pas à la vôtre…
- Dommage ! Bonne nuit, dit-elle en refermant doucement la porte de sa chambre.
Charly s'assit sur le lit et savoura le parfum qu'elle laissait derrière elle. Un parfum de fleurs d'oranger. Et il pensa que si elle avait été plus jeune, il aurait pu tomber amoureux d'elle. Mais c'était trop tard. Le lendemain matin, Charly fut réveillé par la lueur du jour qui filtrait à travers les rideaux. Il se leva et se planta devant la fenêtre. La mer était un trait gris au loin, séparant l'or du sable d'un ciel rempli de larmes. Il décida de ne pas aller tout de suite à la cuisine. D'attendre que Jeanne fasse du bruit pour l'y rejoindre. Hier soir, il était tellement fatigué qu'il s'était endormi presqu'aussitôt sans avoir pris le temps de regarder autour de lui. La chambre était jolie, sans fioritures inutiles. À l'image du reste de la maison. La curiosité poussa Charly à ouvrir les tiroirs de la commode. Ils ne contenaient que des broutilles. Des rubans de soie, des perles cassées…Machinalement, il plongea la main dedans, juste pour sentir tous ces souvenirs emmêlés et… trouva quelque chose d'étrange…



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