- Rouge letton

Xavier Deutsch

Rouge letton

22 décembre 2010

Épisode 9 - Neuvième épisode

Lambert leva les mains de sa machine et demanda : « Tu aurais pu t'arrêter là, non ? Après avoir liquidé Berton-Niquet ? »


Joseph leva les yeux, sincèrement surpris par la question. « Ah non ! Mais non, voyons. Le cas de Berton-Niquet était devenu pour moi généralisable. Tu comprends ? C'était injuste, insupportablement injuste que cette bonne femme accède à une telle carrière en étant assise sur des âneries, des approximations, des erreurs de langage ! Et à mes yeux l'injustice était aussi réelle de la part de tous ceux qui occupaient des fonctions de responsabilité envers la langue. Ecoute, non, ça ne va pas, tu comprends ? C'est impossible ! Un enseignant, un journaliste, ne peuvent pas se permettre de proférer des « C'est de cela dont on parle » ou de prononcer « œsophage » incorrectement. Comment te le faire comprendre ? C'est inconcevable ! Longtemps j'ai enduré ma souffrance, j'ai entendu ces nains martyriser la syntaxe, le vocabulaire, la phonétique. Tu ne peux pas savoir ce que c'est, une exaspération qui mûrit, qui se nourrit chaque jour. Comme je les ai haïs, tous ! D'abord je récriminais contre eux, bêtement, à chaque occasion, et je me contenais. Mais ça ne suffisait plus. Alors j'ai quitté ma coquille. Je devais rectifier. C'était devenu nécessaire, indispensable… »


Lambert murmura : « Un tout petit peu radical, quand même… »


Joseph répondit : « Le radical, ça se respecte. Je suis écoeuré de cette époque molle. Il arrive toujours un moment dans l'Histoire où la radicalité devient une vertu. Allez, Lambert, tu verras, les jurés me suivront. »


Il décrivit ensuite la façon dont il s'y était pris pour liquider Berton-Niquet, puis Van Vliet après avoir traqué ses manquements dans les articles du journal, puis Barnier. Joseph tuait au terme de cinq fautes graves. Deberlin et Chauffier avaient eu de la chance : ils en étaient à deux.


Lambert : « Tu as des regrets ? » Joseph hocha la tête : « Je sais, le tribunal me le demandera. Non, je n'ai pas de regrets, je me sens infiniment serein, léger. Je regrette pour le petit Fred. J'admets que j'ai foiré, Maud me l'a démontré, c'est ce qui m'a perdu. Je n'avais rien à lui reprocher, au gamin. Il lui arrivait de se prendre les pieds dans la conjugaison mais il pouvait bien : il n'était qu'un apprenti boulanger, pas un professeur, pas un... Seulement il fallait détourner l'attention vers Vaitakanus. Mal joué. »


A ce moment de ses aveux, justement, il leva les yeux vers la gauche et la droite et demanda : « Où est Maud ? » Lambert répondit qu'elle était montée chez le patron et qu'il valait mieux qu'ils en terminent tous les deux. Joseph décrivit la façon dont il avait chopé la Berton-Niquet devant son immeuble, et tout le reste. C'était trivial, ça ne méritait pas qu'on s'y attarde. Où Maud restait-elle donc ? Est-ce qu'elle baisait avec le patron ? Cette pensée effleura Joseph et il se prit à songer qu'avec lui, en tout cas, ça devenait compromis. Ses lèvres eurent une grimace amère.


Il dit encore à Lambert : « Pour Vaitakanus, franchement, vous ne devez pas laisser tomber Josette. Il y a amplement de quoi. »


Il relut avec un grand soin la déposition que Lambert avait tapée. Il corrigea au crayon quatre fautes que son collègue avait commises. Puis il signa.



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