- "Yadel" - feuilleton
"Yadel"
26 mars 2010
Épisode 1 - Yadel
Le caillou noir, ambré, poli, est presqu'aussi grand que la main de l'enfant qui le tient fermement et grave son nom sur le sable jaune de la plage.
Y A D E L
Les rayons du soleil de
l'après-midi ricochent sur le littoral et le jaune du sable tire
vers un doré aveuglant. L'enfant, un petit garçon à la houppe
châtain clair, plisse les yeux et achève de dessiner son nom, en
lettres assez grandes pour être interceptées de voyageurs
interstellaires. Le sable garde la légère humidité de la dernière
marée haute ; il est tassé à point pour que les lettres s'y
inscrivent nettement.
Toutefois, vient la marée, son soupir insidieux dans les frises
blanches du ressac, les eaux s'étirent sur le sable, baignent les
genoux du petit Yadel. Yadel réagit brièvement au froid de l'eau,
comme si un baiser de mort s'y annonçait déjà. L'eau se retire,
étale le sable. Lorsque les vagues regagnent la mer, comme à la
suite d'une tentative manquée de capturer l'enfant, Yadel constate
que son nom a été effacé.
Yadel a sa solitude pour meilleur ami et seul compagnon fidèle. La mansarde où il enferme ses rêves et ses illusions est si rustique, manque en vérité de tant de choses élémentaires à une vie décente, qu'elle semble tout droit sortie d'un livre d'images, qui visiterait toutes les histoires de gamins laissés à eux-mêmes et désarmés. Ces enfants nés à un monde qui n'a pas voulu d'eux et y vivent dans l'attente craintive d'un miracle. Une main qui va se tendre vers eux avec amour et les tirer de leur oubli pour les mettre sur les chemins de la vie et de l'aventure. Cet être bienveillant donnera des conseils sur les hasards, sur les hommes, sur la beauté et les dangers de l'inconnu, puis l'enfant, après un dernier regard sur cette silhouette de tuteur qui déjà disparaît, s'éloignera sur ce chemin que semblent border les sortilèges.
Yadel a près de trente ans et il
est encore coincé aux côtés de cet enfant sur une plage y écrivant
son nom, s'obstinant à exister contre l'océan. Des avions de carton
pivotent au bout de fils de nylon, autour de l'ampoule de son
plafond en appentis. Dans son monde, même les avions tournent en
rond. Sur la table de bois installée dans un coin de sa mansarde,
un papier à lettre a remplacé le sable de la plage et un crayon,
finement taillé, repose dessus, mine noire comme le caillou noir de
son enfance.
Yadel est assis sur une chaise de bois. Il se tient à au moins un
mètre de la table, du papier à lettre et du crayon. Il y a de
l'hésitation, de la peur, encore une fois, de l'expectative en lui.
De ses yeux bruns, sous l'arcade de sourcils broussailleux qui lui
donnent un air de dureté dont il n'a jamais su que faire, Yadel
fixe la feuille et le crayon. Il a enfoncé ses deux mains dans
l'espace chaud entre ses cuisses et tout son buste oscille
lentement d'avant en arrière.
Yadel entend une musique qu'il est le seul à entendre.
Il l'entend à n'importe quelle heure du jour, elle le réveille au
milieu de la nuit. Parfois ce n'est pas tant une musique qu'une
voix, une voix de garçon ou d'homme, qui ressemble à la sienne sans
l'être, et lui dit des choses qui font peur à Yadel et se dressent
devant lui comme une barrière - et plus loin, Yadel voit ce chemin
aux sortilèges par où il voudrait marcher d'un pas léger. Quand il
l'entend, Yadel n'a d'autre choix que de l'écouter. Cette voix a le
don de le convaincre qu'il n'est bon à rien, que rien n'est prévu
pour lui dans le grand programme des destinées humaines, qu'il n'a
en vérité pas plus de légitimité que ces lettres qu'il crut pouvoir
graver dans le sable. Quand il entend cette voix, Yadel essaie de
l'endormir, alors son buste oscille. On le prend pour un fou, ou un
génie enfermé dans la camisole d'une intelligence qui le déborde et
ne vaut que par sa monstruosité. Yadel a déjà vu un individu qui
entendait la même berceuse que lui, un acteur du nom de Dustin
Hoffman, qui ne risquait pas de voir le sien effacé par l'eau, car
son nom à lui était gravé sur une étoile dorée sur un trottoir
d'Hollywood, écrit en lettres de toutes les tailles dans des
revues, sur des affiches, des boitiers ; peut-être même que des
gens avaient gravé ce nom sur leur peau et emporteraient ce
tatouage dans la tombe. Dustin Hoffman était plus petit que lui, ce
qui fait que, lorsqu'il se balançait d'avant en arrière dans ce
film appelé Rain Main, on aurait dit qu'il allait basculer de sa
chaise à tout moment. Son personnage était un autiste, un doux
dingue pour ce que Yadel pouvait en comprendre.
Yadel n'est pas fou, bien que son apparence le laisse penser. Non,
Yadel est hanté.










