- "Yadel" - feuilleton

Kenan Görgün

"Yadel"

03 juin 2010

Épisode 10 - Yadel

Yadel dut s'agenouiller au seuil de la mort, frapper des deux mains contre ses portes à s'en faire saigner les mains, pour comprendre qu'il y avait en lui trop de force de vie, trop de désir de continuer, que pour franchir ces portes aujourd'hui. Ce jour de son anniversaire ne serait pas le dernier, et personne ne pourrait plus lui faire croire qu'il n'avait pas le droit d'être ici bas. Il restait néanmoins quelqu'un que Yadel se devait d'avertir. Quelqu'un à qui il n'avait rendu que trop de visites, consacré que trop de ce temps précieux qui est celui de chaque vie humaine. Ironiquement, il dut franchir un pont pour se rendre auprès du premier Yadel ; un pont par où, ce soir, il avait conscience de faire une ultime expédition au pays des morts. Sous un bras, il gardait sa fidèle boite à chaussures ; dans l'autre main, un sachet plein, de papier blanc.

Dans le cimetière, les stèles, les sépultures, les concessions, paysage endormi de riches sculptures, Yadel marcha d'un pas tranquille. Et il faisait une chose étrange tandis qu'il circulait entre les dernières demeures des gens ; sur les tombes qu'ornaient de récents bouquets, il prélevait une fleur, une par ici, une autre par là, chemin faisant, et s'en constituait un nouveau bouquet. Qu'il déposa au chevet d'un défunt qui s'avéra être une défunte.
« Salut, ma belle » dit Yadel. Delia Sanchez reposait depuis 1974 sous cette tombe. Sur la photo que la famille avait choisi de faire figurer sur sa pierre, Delia était telle que ce matin, lorsqu'elle était venue à Yadel sur l'invocation de ce dernier, et qu'ensemble, ils avaient couru sur les toits, prié pour un oiseau mort. Delia cette amie, cette présence par laquelle Yadel avait cherché en vain à combler tous les manques de son existence. Un jour, cette photo l'avait touché au plus profond de lui-même, au point que Yadel n'avait plus rendu de visite à son frère sans d'abord faire un crochet par Delia. Et puis ce prénom, qui était comme le reflet du sien, ne disait-il pas assez qu'il y avait, même dans ce cimetière, une amie présente pour lui ? Et c'est encore avec sa douceur coutumière, sa bienveillance - son amitié - que Delia chuchota dans la tête de Yadel : « Vas-y, maintenant. » Car il fallait qu'il y aille et il le savait. Il acquiesca. Leurs adieux furent aussi sobres que cela.
Yadel dut parcourir plusieurs allées avant de pénétrer dans la zone du cimetière réservée aux défunts de confession musulmane que leurs familles avaient choisi de ne pas rapatrier au pays natal comme il est habituel de le faire. Le manque de moyens pouvait le justifier, mais plutôt, le besoin de garder les morts plus près de soi, là où on pourrait aller leur rendre visite plus aisément, plus souvent ; si la tombe de Yadel Premier avait été en Turquie, la vie de son second (et yadel le Deuxième n'avait rien été d'autre, à ses yeux comme au regard de sa famille) aurait peut-être été bien différente. Mais non ; l'Ombre avait été tout près de lui et s'était nourrie de cette proximité pour devenir envahissante.

YADEL DOGAN
1971 - 1974

Combien d 'êtres humains avaient le malheur de pouvoir rendre visite à une tombe portant leur propre nom et prénom ? Combien pouvaient, tout en sachant la malédiction qui s'y nichait, résister à la tentation de se recueillir encore et encore sur une telle tombe, et surtout, comment un être pourtant vivant, mais déjà enterré avant sa naissance, devait s'arranger avec la vie elle-même ?
Yadel s'agenouille devant la petite tombe, face à son propre nom. Il pose la boite à chaussures et son sachet en papier sur la pierre de la sépulture. Il caresse celle-ci des deux mains. Il finit par s'étendre dessus et poser une joue blessée sur la pierre. Il respire, profondément. Pour un instant, ses battements de coeur deviennent ceux de la pierre et de celui qui gît dessous.
« J'ai payé pour toi aujourd'hui, dit Yadel. Pas d'expulsion pendant 9 ans ! Tu vas rester dans ta boite. Mais tu sais quoi ? (Yadel se redresse, s'agenouille.) J'ai failli ne pas le faire…(Sa voix, comme son visage, deviennent plus durs.) Parce qu'avoir cette tombe, là, à mon nom, MON NOM! (Il martèle la pierre d'un poing accusateur.) C'est comme si je devais passer ma vie devant un miroir à essayer de m'arranger ! Sauf que ce sera jamais assez bon ! Jamais !

Il sait que cette colère est fondée et toutefois inutile. Il se reprend. Il déchire le sachet de papier blanc qu'il a ramené avec lui. Le sachet s'avère contenir des petits gâteaux turcs. A cette heure, il n'y a que les boulangeries turques et marocaines pour ouvrir encore et dispenser quelques douceurs à un solitaire qui a décidé qu'envers et contre tout, il fêterait son anniversaire - et pas n'importe où, pas avec n'importe quel fantôme. Yadel pose un baklava sur la tombe de son frère. Il en prend un pour lui et le lève, comme s'il trinquait encore au bar à absinthe. Il mord dedans. Il essaie d'avoir un minimum d'entrain, mâchant avec application. Mais sa mâchoire lui fait mal. Il tâte sa joue là où leur père l'a frappé, devant la mosquée. Se battre contre la mort, contre l'asphyxie, avec ses dernières ressources, ne lui a pas laissé des stigmates aussi douloureux que les coups de son père. En faisant cela, en caressant sa joue engourdie, les yeux de Yadel se remplissent de larmes. « Il m'a encore cogné aujourd'hui… » Les larmes dégringolent sur ses joues en silence. Yadel dépose son gâteau. Il détourne ses yeux pour les cacher. De ses paumes, il sèche ses larmes, puis avise à nouveau la petite tombe.
« C'est la dernière fois que je viens. »

Il se penche en avant, pose les doigts sur le nom gravé devant lui, en effleure le relief et les contours. Un sourire affleure sur son visage. Il se rapproche de la pierre et y pose le front, ses yeux se ferment, Yadel passe un bras autour de la pierre, comme si, en ce moment, son frère, de chair et de vie, se tenait devant lui en personne qu'il l'enlaçait.
Le silence qui règne est plus immaculé, plus apaisé, que celui qu'on s'attend à trouver d'ordinaire dans un cimetière. C'est dans un tel silence que Yadel entend soudain des petits coups sourds et répétés - provenant de la boîte à chaussures posée à côté de lui.

Incrédule, Yadel se redresse, s'écarte de la boîte. Les coups continuent d'y résonner. Prudemment, Yadel se rapproche. Il pose les mains sur la boîte…S'incline de côté, baissant le niveau de son regard, dans l'intention de vérifier ce qui s'y passe sans devoir ouvrir complètement la boîte…Mais à peine lève-t-il le couvercle que le pigeon se débat juste en-dessous, le même qu'il a ramassé en rue ce matin et qu'il promène avec lui depuis ! Les mouvements désespérés de l'oiseau obligent Yadel à lâcher le couvercle de la boîte et à reculer d'un bond. 
Le pigeon s'envole, s'élève dans les airs devant ses yeux éblouis - le pigeon vient-il vraiment de quitter sa boîte, en dépit de toutes les lois de la nature, où bien n'est-ce là qu'une vision de l'esprit que Yadel projette dans l'oiseau pour exprimer ce qu'il interprète comme sa propre résurrection ?
L'oiseau continue de s'élever pourtant. Puis il s'immobilise au-dessus de Yadel, se met à flotter en surplace dans le vide. Les pigeons ne font pas cela, seuls les aigles le font, les oiseaux de proie.
Incrédule mais fasciné, Yadel contemple l'oiseau immobile qui, depuis sa hauteur, garde ses petits yeux noirs fixés sur lui aussi. Les deux compagnons d'infortune s'observent ainsi pendant un long moment - un moment qui est entièrement de calme et de grâce. Puis l'oiseau glisse en avant, s'élève dans un couloir de vent et prend son envol, obligeant Yadel à faire demi-tour pour continuer à le regarder. L'oiseau ressuscité s'éloigne dans les nuées en battant vigoureusement des ailes. Réel ou fantasmé, il est plein d'une vie qui ne se laissera plus abattre !
Sur le visage de Yadel se dessine un grand sourire d'enfant heureux.
Et dans ses yeux encore larmoyants, il y a de l'émerveillement.

Sur le pont embrumé, c'est un Yadel détendu, libéré de ses chaînes, qui marche et franchit les eaux dans le sens inverse de la première fois. De ce dernier voyage au pays des morts, il ramène sa propre renaissance vers la rive des vivants à laquelle il appartient ce soir plus que jamais. Arrivé au milieu du pont à peu près, il s'arrête, sort de sa poche de manteau la paire de menottes qui devait marquer sa fin. Dans un élan et un geste sec du bras, il pivote sur son axe et lance les menottes pour leur faire franchir le sommet des arches du pont, qu'elles échouent plus bas de l'autre côté, dans les eaux brumeuses... Yadel s'allume une cigarette, tire une profonde bouffée, relâche la fumée et reprend sa marche - tout son corps, meurtri, mis à l'épreuve, tout comme celui d'un bébé qui vient au monde, dégage à ce moment-là toute la vitalité d'un premier souffle.


FIN.



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