- "Yadel" - feuilleton
"Yadel"
28 avril 2010
Épisode 5 - Yadel
La main posée sur la boite à chaussures, la boite posée sur le comptoir, Yadel est debout au guichet à la commune, sa carte d'identité entre son index et son majeur. Il jette un coup d'oeil à Delia, au fond de la salle d'attente, devant une cabine Photomaton qu'elle a l'air d'étudier de près comme si c'est la première fois qu'elle en voyait une. Elle finit par y entrer et par tirer le rideau sur elle. Yadel voit ensuite revenir le fonctionnaire en charge du dossier de décès de Yadel Premier.
"Les emplacements au cimetière communal sont renouvelables pour 9
ans..."
Au fond de la salle, un flash explose dans le Photomaton. Yadel cligne des yeux, bien qu'il regarde devant lui.
"C'est comme un bail..."
"C'est un bail, souligne le fonctionnaire. La vie, la mort, même combat!"
Le ton du fonctionnaire est badin, comme si une de ses fonctions était de détendre l'ambiance, même (et surtout) dans les situations qui s'y prêtent le moins. Il tend la main vers le guichet. Yadel y glisse sa carte d'identité. Ce faisant, le manche de sa veste de retrousse et le fonctionnaire voit pour la première fois les menottes au poignet de Yadel.
"C'est bien ça, dis donc, comme idée de bracelet! Un peu sinistre mais...(Il est découragé par le regard neutre de Yadel sur lui. Il chuchote sa fin de phrase en baissant la tête): ...Sinistre mais inattendu."
A peine a-t-il examiné la carte qu'il relève des yeux rieurs. "Bon anniversaire, hein!"
"Pardon ?" demande Yadel.
"C'est votre anniversaire aujourd'hui ! (Puis le fonctionnaire tique sur un détail du dossier. Il toussote.) Hum, c'est aussi le jour anniversaire de sa mort. Je comprends que vous n'ayez pas le cœur à la fête."
Le fonctionnaire sent l'ardeur du regard de Yadel plus qu'il ne voudrait. Pour ce qui est de détendre l'ambiance, on dirait bien que c'est un échec - et que chacun de ses efforts semble aggraver. Dans le Photomaton explose un nouveau flash de lumière blanche qui en déborde, comme si la cabine était le sas d'une chambre expérimentale de fission nucléaire.
Le fonctionnaire a placé la carte
de Yadel à côté du document de décès. Sur la carte, il voit sa
photo et son nom: YADEL DOGAN. Sur le document du défunt, il voit
la photo ancienne d'un petit garçon avec, là encore, le nom YADEL
DOGAN.
"Vous êtes né trois ans plus tard, murmure-t-il, chagriné. Ça va,
figurez-vous qu'on voit ici des gens qui refont un enfant tout
juste neuf mois après!"
Yadel se penche vers lui avec un sourire obligé. "On va comment
pour ce paiement ?" dit-il, exaspéré.
"Bien sûr."
Un flash de lumiere blanche déborde
du Photomaton. (Les explosions sont si puissantes que la cabine a
l'air prête au décollage.) Le fonctionnaire tamponne deux fois
l'arrestation de paiement et la glisse vers Yadel avec sa carte
d'identité.
Boite à chaussures sous le bras, Yadel prend l'attestation et sa
carte et s'éloigne en direction de la cabine Photomaton. Il tire
d'un coup sur le rideau fermé de la cabine. Son geste ample,
brusquement exécuté, fait sursauter la demoiselle assise dans la
cabine - demoiselle qui n'est pas Delia.
"Ca va, oui?!" s'écrie cette étrangère qui l'a remplacée. Sauf que Yadel n'a pratiquement pas quitté la cabine des yeux, n'a pas vu Delia en sortir, et quand bien même, serait-elle partie sans rien lui dire ?
Delia serait-elle capable de l'abandonner à son tour ?











