- "Yadel" - feuilleton

Kenan Görgün

"Yadel"

27 mai 2010

Épisode 9 - Yadel

C'était sa dernière chance. Son dernier espoir que cette journée ne soit pas la dernière. Mais son père l'a frappé. Son père n'a pas réussi à le prendre dans ses bras. Il avait bu afin que l'ivresse fortifie son coeur et ses mots, lorsqu'il arriverait à la mosquée pour s'y confronter à son père - et confronter une dernière fois son père au gâchis qu'il a engendré chez son fils. Son incapacité à l'aimer a creusé dans la vie de Yadel un cratère, un vide, qu'aucun météore n'aurait été capable d'infliger. Et voilà qu'il l'a frappé. Que disait Yadel dans la lettre qu'il écrivit ce matin à son frère fantôme ? « Aujourd'hui, ou bien ma vie va changer... Ou bien elle va s'arrêter. » Eh bien, la journée touchait à sa fin, et sa réponse était amère et sombre comme le soir. Dans sa lancée pour s'éloigner de la mosquée, Yadel courut comme s'il avait la mosquée aux trousses. Epuisé, il atteignit une maison abandonnée, dans une rue où, plus bas, des enfants se faisaient encore quelques passes au ballon avant que leurs mères ne les rappellent. 

Yadel marcha dans la maison en contournant une porte renversée. Les murs étaient pelés, fissurés, comme des peaux que les larmes ont irritées, des cicatrices mal soignées. Les sols étaient tapissés de déchets, de gravats et des éclats de verre des vitres explosées qui exposaient ces anciens lieux de vie à toutes les hostilités. Yadel observait, ici et là, des traces des vies anciennes accueillies par la maison : des lambeaux de tapis, un vieux vase fracturé, un cadre de tableau vide, un sommier aux planches manquantes ou cassées, une paire de chaussures, de vieilles assiettes ébréchées. Yadel voyait son monde intérieur dans l'état de ruines de cette maison, et pour ce qu'il en pensait, le vrai visage de la maison de ses parents, c'était celui-ci : à l'abandon. Il sut alors que cette journée et cette vie pouvait vraiment prendre fin ici. Il s'arrêta au milieu d'une pièce du fond, à l'écart de la rue, de toute intervention éventuelle. II déposa la boîte à chaussures dans un coin. En se redressant, il sortit de sa poche le sac plastic bleu. Dedans se trouvait le rouleau de papier collant et une petite clé avec laquelle il déverrouilla une des boucles de ses menottes. Du rouleau de papier collant, il tira une bande d'une trentaine de centimètres qu'il laissa pendre en attendant de l'utiliser. De sa main libre, il éventa le sac plastic pour bien en ouvrir la béance, la préparer au rôle qu'elle allait devoir jouer.

Puis il se mit à respirer, bien à fond, comme s'il se préparait à une apnée… Ses yeux agrandis par l'appréhension, ses yeux qui ne verraient plus, s'écarquillèrent comme si, dans ce dernier instant, il voyait tout, en grand avec une acuité cruelle. Yadel bloqua soudain son souffle. Tout alla très vite. Il se passa le sac sur la tête. Des deux mains, il fit plusieurs fois le tour de son cou avec le papier collant, resserra fort et colla le ruban adhésif de sorte qu'il rendit le sac hermétique, sans plus la moindre fuite ou entrée d'air. La tête prisonnière du sac, il ramena les bras dans son dos et verrouilla la seconde menotte.

Il se remit ensuite à respirer, mais dans le sac cette fois. Très rapidement, le sac se vida de son oxygène pour se remplir du carbone que Yadel rejetait à chaque expiration. Quelques bouffées suffirent à mener Yadel au seuil de l'asphyxie. Le sac adhéra à sa peau, contre ses narines et sa bouche grande ouverte comme un masque de cellophane. Yadel se raidit, se convulsa, décidé à se laisser mourir...

Un jour ensoleillé à la mer. L'eau et le ciel sont bleus, le sable brun clair. Plus loin sur le rivage, des enfants, des adultes. A l'écart des gens, Yadel, 8 ans, est à genoux sur la plage. Avec un caillou noir, il grave son prénom dans le sable, avec application.  

Y...A...D...E...L

La marée revient vers la plage, les vagues s'étirent, baignent les jambes de Yadel, recouvrent le prénom. En se retirant, l'eau a effacé le prénom. Yadel suit des yeux la marée qui se retire... Il recommence à écrire son prénom...

D'affreux sursauts agitaient le corps oppressé de Yadel. Dans cette pièce oubliée d'une maison vide, Yadel jeta son torse en avant. Sous le sac résonnaient ses gémissements plaintifs. Yadel se débattit, perdit l'équilibre. Désorienté. Il vacilla de ci de là, comme un pantin sous électrochocs, en un numéro de pantomime qui aurait presque arraché un rire. A l'aveugle, il se cogna contre les murs, les muscles congestionnés, ses cris de douleur impuissants à dépasser les frontières translucides du sac de plastic bleu.

Yadel se dépêche d'écrire son nom une deuxième fois. Le sable, sous lui et partout autour, est plus gris. L'eau de la mer plus sombre. Yadel guette l'arrivée de la marée, qui recouvre ses jambes, son prénom, et se retire en l'effaçant une fois de plus. Une femme appelle après lui. Yadel regarde sa mère lui faire des signes plus loin sur la plage, lui dire que le niveau d'eau monte et qu'il doit s'écarter de la côte. Mais Yadel s'obstine et recommence à écrire son nom sur les traces fantômes qu'ont laissés les lettres. Le sable est presque décoloré. La mer est à présent presque noire. Le ciel est de plomb ; le paysage est comme un corps qui se viderait de son sang, de plus en plus froid, de plus en plus privé de vie. La marée revient, et les vagues, cette fois, sont plus hautes et poussent Yadel dans le dos.

Yadel bascula en avant. Sa tête frappa le sol. Sous le sac, son visage était devenu un masque d'épouvanten tandis que, dans son esprit, comme en une chambre d'échos, résonnaient de loin en loin les remous des vagues. Dans son dos, Yadel étira ses poignets. Quelque chose changeait en lui. Dans cette journée. Dans son destin. Un fantôme inattendu s'était invité, et ce n'était plus celui de son frère mort, mais le sien propre, le souvenir de ce qu'il avait fait ce jour à la plage, à peine âgé de 8 ans et pourtant combattif, déterminé à graver son nom sur ce sable malgré tout. De tension nerveuse, ses doigts se courbaient comme des griffes. Sous le plastic, Yadel exhiba ses dents... et essaya de mordre dans le sac pour le déchirer. Il devait faire demi-tour! Devait se tirer de là ! La vie n'était plus ce qu'il pensait qu'elle fut, plus une faveur que quiconque peut lui faire mais une possession qui lui revenait de droit, comme tout le monde! Yadel se roula par terre, agita les jambes, frappa des pieds avec violence, mais rien à faire, il avait si bien préparé sa mort qu'il allait avoir du mal à l'éviter, à présent. Partout autour de lui, ses débattements faisaient valser les éclats de verre et les gravats. Ses cris n'étaient  plus que des beuglements.

Epuisé, Yadel se convulse encore mais de plus en plus faiblement. A travers le rideau bleu du sac, il voit Yadel âgé de 8 ans, trempé, son caillou noir en main, essayant encore aujourd'hui de graver son nom sur le mur, mais l'enfant est aussi à bout de forces, au bord de l'évanouissement. Il ne tiendra plus très longtemps. Yadel secoua la tête en signe de refus. Il tenta de se faire entendre de l'enfant et de lui dire de tenir bon, qu'il ne fallait permettre à personne de l'arrêter - personne... pas même à soi-même! Il se mit alors à frotter très fort son visage contre les éclats de verre qui tapissaient le sol. Il agita tout son torse de gauche à droite, serpenta, sauvage, violent, balayant les éclats de verre de son visage plaqué, mu par la force de ses épaules. Il poussa sur ses jambes et parcourut toute la largeur de la pièce en continuant de racler son visage contre le verre, le sol, toute surface assez contondante que pour ouvrir une fuite même infime dans le piège du sac. Le mur le stoppa quand il s'y cogna la tête. Il frotta son visage directement contre la pierre râpeuse du mur, tout en essayant à nouveau de mordre le sac comme une bête affamée de vie... Et le sac se déchira enfin ! Immédiatement, Yadel se remplit de grandes goulées d'oxygène qui sifflèrent dans sa gorge et son buste, forçant à travers son souffle devenu asthmatique.  

Etourdi, les mains encore menottées dans son dos, Yadel se précipita hors de la maison. Il courut droit devant lui, maladroitement, trébucha et s'étala ventre à terre au milieu de la rue. Son visage plaqué sur une joue, il tenta de regarder plus bas dans la rue, par la déchirure du sac, mais quelque chose fut plus prompt à attirer son attention vers le ciel et cette chose lui fit lever des yeux que la surprise - désagréable - ne cessa d'agrandir...

« Eh meeerde! » souffla Yadel. Il vit la boule noire du ballon de foot foncer vers lui depuis le ciel... et frapper l'asphalte juste devant son visage, rebondir et sortir de son champ de vision. Au fond, il distingua les enfants, qui venaient de le repérer en suivant la course de leur ballon, et le désignaient, et couraient maintenant dans sa direction...  Se sachant tiré d'affaire, Yadel s'étira et bascula sur le dos. A bout mais soulagé. Fixant le ciel tandis que les enfants accouraient pour l'entourer ...



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