La mode a fait de l'inauthentique l'espace de ses
expérimentations. Lorsqu'ils véhiculent les codes de la frivolité,
créateurs et top-modèles le font en conscience, et se posent en
sujets d'énonciation à part entière. L'examen du « phénomène de
mode » fait apparaître la relation étroite qu'il entretient avec
les motifs fondamentaux de la représentation occidentale : un
platonisme « hétérodoxe » et une « inversion paradoxale de
l'incarnation », entendue en son sens religieux.
Il n'y a pas d'objet qui ne se retourne sur son questionneur.
Par cette volte-face, il révèle que, sous son étiquetage en
catégorie d'objet, il dispose d'une puissance subjective. Ainsi en
est-il de la mode. Quand la philosophie s'empare de phénomènes
contemporains tels que la mode, le rock, les jeux vidéos, le porno,
elle encourt le danger de devenir une sorte de pensée appliquée à
des matériaux qui lui sont hétérogènes et de faire de ce sur quoi
elle se penche un objet d'investigation qu'elle arraisonne sous ses
schèmes. Ne pas limiter la mode à ce qu'elle donne à réfléchir, à
conceptualiser à la philosophie revient à la questionner à partir
de la façon dont elle se met en place et opère : activant des
invariants symboliques qui nous interrogent en retour, la mode et
plus spécifiquement les top-modèles redessinent le champ des
pratiques sociales et des pensées.
Recueillir les énoncés que la mode produit, les croiser avec une
mise en perspective philosophique, c'est garder à l'esprit qu'elle
se pose à part entière comme sujet d'énonciation. Cette optique
implique que la prégnance, la diffusion de la mode dans le tout du
social, sa récente montée en puissance importe moins que ce qu'elle
met en jeu au niveau de la pensée. D'autres ont montré combien elle
est devenue une clé de voûte des sociétés contemporaines, comment
ses principes organisateurs (le changement, l'éphémère, la
séduction, le simulacre) régissent la vie collective moderne.
Est acté le fait que la mode n'est plus confinée dans la sphère
de la parure, du stylisme mais qu'elle dicte une manière d'être au
monde. Sa position de plaque tournante en tant que matrice du
social a été reconnue et abondamment étudiée. Résultat ou revers,
ombre portée de cette approche, les enjeux de pensée qu'elle
performe et donne à voir ont été soit déniés, forclos, soit
dédaignés et passés sous silence. Dégager en quoi elle rejoue,
déplace, subvertit des schèmes fondateurs, c'est prendre acte des
modalités par laquelle la pensée habite cet espace « fashion »
qu'elle a trop longtemps pourfendu sous l'accusation de
superficialité. Depuis Paul Valéry et sa réactivation deleuzienne,
l'on sait désormais que « le plus profond, c'est la peau », ou,
comme l'écrivait Hoffmansthal, qu'« il faut dissimuler la
profondeur. Où ? À la surface ». Dans un croisé des feux, la mode
irradie les topoï conceptuels qui sont les siens tandis que la
philosophie s'y éclaire par ce détour. Sous la forme d'un paradoxe,
un dispositif qui ne vit qu'à se déclasser - la mode étant cela
même qui ne cesse de se démoder - gagne à se voir abordé sous
l'angle de ses opérateurs transhistoriques, de ses invariants.
"Le corps glorieux de la top-modèle",
éditions Lignes, sortie le 16 mai.