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07 octobre 2011

Un voyage en Alaska

Le kayak a été le trait d'union entre l'Asie et l'Amérique à l'époque lointaine où les avions ne décollaient que pour s'écraser dans l'océan: cousin éloigné de Sisyphe, l'esquimau passait son temps à pagayer d'une rive à l'autre du Détroit de Behring, seul, sans femme, ni ours, ni enfants.
En raison de ces allers et retours, le kayak mérite le titre de palindrome, mot qu'il ne faut pas confondre avec aérodrome, syndrome ou carcinome, lesquels ne présagent rien de bon en matière de santé.
Le palindrome est un mot qui s'épluche dans les deux sens comme une banane riche en vitamines. Ses qualités diététiques ne varient pas selon le bout par lequel on l'entame: oxo se lit oxo, radar se lit radar, Léon se lit Noël - par quoi, nul n'est à l'abri d'une surprise, surtout en période de fêtes, et sans que le lexicologue y trouve à redire.
Alors que ce dernier plonge dans les pages du dictionnaire, le sportif se jette dans les rapides et cascade.
L'eau bouillonne, le rocher tend les défenses et les crocs.
Si le lecteur plisse les yeux, il pourra lire entre ka et ak, rives mêmement  abruptes, le Y, pagaie à deux pales, l'une en l'air, dressant le V de la victoire;  l'autre dans l'eau, refermée comme une main du nageur. 
Avec ça, bien des éclaboussures sur les pages de l'encyclopédie, et de longues dégoulinades le long du bois, du bras, du torse et jusque dans la culotte où se morfond la partie la plus gercée de l'athlète.
Fourbi comme une médaille, voici ce dernier sur la plus haute marche du podium, là où le langage se casse généralement la figure.
L'or de la victoire, c'était dans la catégorie canoë-kayak! 
Or, le canoë-kayak n'existe pas plus que le rien n'existe derrière le mot rien ou le diable derrière le mot diable ou Dieu derrière le mot Dieu. Quoique, en ce cas, il reste prudent de demeurer dans le doute, soit qu'il y en a un, et on baissera la tête, soit qu'il n'y en a pas et on la baissera plus encore, vers le n'importe quoi censé en tenir lieu depuis l'annonce de sa mort par les philosophes.
Existeraient-ils que Dieu et le diable seraient aux antipodes l'un de l'autre, à l'enseigne du canoë et  du kayak.
Le canoë se pratique à genoux et se pousse avec une rame tandis que le kayak se dirige assis et se propulse à l'aide de pagaies. En outre, le kayak forme un ensemble solidaire avec l'homme, à l'identique de la peau de banane qui reste fidèle à sa pulpe, avant de glisser  sous la semelle du curé. 
Unir le canoë et le kayak, c'est jeter Davy Crockett sous la même couette poilue que Nanouk, lequel consentirait à se plier à la tradition qui veut que son épouse réchauffera les parties gercées du visiteur, mais sans plus.
Car où irait-on avec tout cela?
Les fesses en compote, le curé monte en chaire et tempête : l'accouplement du canoë et du kayak est une faute à l'encontre du langage et donc à l'encontre de Dieu.
Le lexicographe de tonner: un palindrome qui se retourne, c'est deux lecteurs qui se noient.
L'athlète : l'or est au kayak ce que la femme est à l'igloo.
Davy Crockett : qui tire l'ours par la queue  tente le diable par l'arrière.
Nanouk : manger une banane, pour un esquimau, c'est, comme pour un croyant, goûter à la chair de Dieu.

01 juillet 2011

Un tête-à-tête

La journée est belle comme l'été, une paume se glisse dans une main, le vent démêle les chevelures, un baiser se pose sur un front ou dans le creux du cou. Des éclats de rire ruissellent le long de la rivière qui accueille les ricochets et les cannes à pêche. On court se réfugier sous la tonnelle d'une auberge au bord de l'eau, et l'on cherche sur la carte le vin blanc et la truite au bleu.
Tout semble si haut dans le ciel, et si clair sur la rivière où roulent les fastes de midi que chacun se voit, comme jamais, le regard rincé, doublement neuf. 
Frais entre les doigts, couleur de blé, les verres sont des calices ; et la carte rehaussée d'or, le sel, le pain dans le panier, tout tremble d'une vie secrète, tandis qu'elle est là, comme dans un roman, le sourire aux lèvres et l'œil qui dit tant de choses.
Cette femme, on la connaît jour après jour, de l'automne au printemps. Mais c'est aujourd'hui - alors qu'une pirogue et un oiseau fendent le ciel fluide - que ses yeux, ses sourcils se détachent dans la transparence de l'air.
On dira que plus rien n'existe, soudain, mis à part ce visage du dimanche, trempé de lumière, et si limpide, si doucement lui-même qu'il serre le cœur, à en mourir.
Le monde est une offrande, à portée de la main, qui ronronne comme un chat ; la jolie fiancée donne tant de cette vie qui manque à la vie.
Les paroles frémissent comme des coquelicots, deux avions croisent leurs longues traînes dans l'azur. Certains y verraient un signe, une prémonition ; et les mots anciens de former une gerbe de fleurs nouvelles.
La femme laisse couler un aveu au bord de ses lèvres ; puis un sourire d'avant; et c'est un papillon qui se pose sur le rebord embué de la bouteille; jaune et pailleté, il applaudit la tranche de citron dont on se lave les mains.
Le soleil acide perce le vitrail de vin blanc.
La joie, c'était votre visage au cœur de l'été.

13 juin 2011

Logo luxembourgeois

Le sanglier a une longue histoire, ce qui ne l'empêche pas de retourner les jardins. Dans la nuit des temps, il supportait la déesse Arduinna, une Diane chasseresse à la mode celte, armée d'un arc et accompagnée d'un chien. Sur qui tirait-elle ? C'est un mystère comme il y en a tant ; disons que ses flèches évitaient les autres sangliers, symboles de force, de guerre et de vie renaissante, sans quoi on ne parlerait pas de la prolifération mondiale de cet animal à poils durs. Sait-on que le sanglier saccage les cultures et autres gazons anglais jusqu'en Chine ? On en a vu en file indienne dans la banlieue de Berlin. Il paraît même que certaines laies s'en prennent aux ronds-points fleuris, mais uniquement dans le sens giratoire. Tout cela prouve que le sanglier à une manière bien à lui de s'imposer à l'homme moderne. Sa hure frappait déjà les boucliers celtes et les pommeaux d'épées ; elle orne encore les linteaux de la noblesse et des chasseurs de trophées poussiéreux ; elle représente l'emblème vert de la province de Luxembourg, des chasseurs ardennais et de la bière enfilée au cours des troisième mi-temps du club de football de Sedan.
 Le sanglier des Ardennes est noir comme la forêt du même nom. Et l'Ardennais du Luxembourg ? Il est d'un vert de pull décoloré par une poudre à lessiver et dispose des plus gros pixels en vigueur sur la terre. Notre symbole date de la préhistoire, époque à laquelle les ordinateurs tournaient comme des meules en pierre, sous la conduite de types velus et grognons. C'est d'ailleurs ce qui frappe en premier le voyageur en provenance du Grand-duché : sur l'autoroute vers Arlon, la frontière sitôt franchie, les trous dans l'asphalte wallon et le panneau de l'âge de la pierre, cerné de rouge comme un faire-part d'après chasse et frappé du saint slogan : « une ardeur d'avance ».
Le contraste entre l'image et le slogan suggère que le Luxembourg est une terre remontée du fond des âges en même temps que poussée par un désir sans fin qui rappellerait volontiers Nietsche si celui-ci était venu souper au Pont d'Oye. Ou alors Bill Gates s'il n'avait pas fait inventer des programmes informatiques au goût du jour, de l'avenir et de l'éternité.
Le plus gros sanglier des Ardennes est en acier trempé et borne l'autoroute de Charleville à Reims. Il s'appelle Woinic et, contrairement à ses congénères qui ont le regard bas, il scrute l'horizon à hauteur de lui-même, c'est-à-dire plus haut que les hommes.
Des âmes sensibles écrasaient une larme au cours de sa traversée des Ardennes sur semi-remorque, escorté par toutes les forces vives du département. Gageons que notre Luxembourg aurait à s'inspirer, pour une fois, de la fierté française, manière d'ériger aux marches de son territoire des totems sculptés par nos meilleurs artistes ou, à défaut, des mâts de cocagne  auxquels seraient suspendus des noix de jambon d'Ardenne  .

02 mai 2011

Un K-Way


Le k-way est le contraire de la caravane hollandaise. D'abord, le k-way ressemble à une tente. Ensuite, il promène ses coloris sur les chemins de campagne. Enfin, il ne se tortille pas sur les autoroutes. Ou alors, par temps de brouillard, ou de pluie si intense que chaque gouttelette devient une averse. Un torrent. Un déluge qui détrempe la carte et dérange la boussole.
Un matin, le citadin ne quitte pas son domicile, mais un gîte rural. Il n'emprunte pas la rue Danton jusqu'à la station Saint-Michel, mais une bordure de ruisseau jusqu'à un champignon qu'il croit de Paris.
Le dôme dresse sa blancheur minuscule au pied d'une clairière, et s'observe, un genou dans l'humus, sous le goutte-à-goutte d'un feuillu. C'est un prélude musical, et que scande la toile rouge du k-way ; en contrepoint, le bleu de madame pianote, le jaune du gamin tambourine, le rose de fifille tend sa harpe aux trombes qui détrempent l'orchestre de fortune.
Le k-way trouve son sens en automne, et toutes les autres saisons au nord de la Loire, où la pluie sévit deux jours sur trois. Les sources du déluge justifient la vie à la campagne, et la sortie du k-way hors de sa poche kangourou.
Quand le vent se lève, et le grésil ou la neige, son textile lance une mélodie frottée, claque comme un drapeau dans le dos des gens gonflés à l'hélium.
Il joue à la cigale enrhumée dans les contrées où se perdre dans la joie de marcher.
Ciel moite, plaine détrempée, sentiers tartinés de boue : le k-way est le blason du masochiste météorologique :
Pluie : « Une machine à coudre me perfore les joues, c'est déjà bon. »
Orage : «  Un fouet d'argent me tranche l'oreille, c'est bien meilleur.»
Neige : « Les talons plantent leurs aiguilles sous mes cils écarquillés, c'est l'heure  exquise. »

08 avril 2011

Tombeau du Géant

Charles est né à Anderlecht, près du stade de football. Son cœur s'est brisé contre un cœur de femme. Mais une fonctionnaire européenne peut-elle tenir les promesses de l'amour ? Charles a demandé son transfert définitif : loin des cris et des gaz carboniques, la campagne la plus vague, la plus obscure, la plus écartée du séisme capital. Soit, le Luxembourg : il y pleut plus qu'ailleurs, de cette pluie qui mouille les larmes. Sauf dans les campings, il ne s'y croise aucun habitant d'Anderlecht et les arbres y poussent mieux qu'en ville, à quoi pendre la maladie d'amour. 
En Ardenne, mis à part dans la grand-rue de Bastogne, rien n'empêche de randonner à l'infini, d'un plateau à l'autre, et même nulle part ou encore dans ses propres rêves.  Pour éponger sa misère, Charles a choisi de s'oublier dans les chemins creux. Le port des bottes y est aussi naturel que l'escarpin dans la rue Neuve. A Bruxelles, la nature est une vague idée qui fait pâlir le ciel. En Ardenne, les ruisseaux ont des reflets de poignard, et de lentes rivières élargissent leurs courbes dans le labyrinthe des sapinières. Tous les gouttes à gouttes au bord des schistes ou des corniches, les écoulements d'argenterie, les suintements de sources rappellent à Charles combien, ici, la terre pleure plus que les yeux.
En amour comme en religion, il faut prendre la mesure de sa déesse.
Ainsi, de ces hêtres, qui demeurent, tandis que passent les regrets et les chagrins; ou de ces méandres qui soutiennent le Tombeau du Géant entre leurs paumes souillées par l'automne. Et que dire de cette lumière penchée sur le pauvre Charles en train de revisiter le film où la belle Européenne lui signifie son licenciement en traduction simultanée? Qu'elle tremble, cette lumière, en moussant sur les feuillus, et qu'elle console comme la Semois raconteuse de légendes aux messieurs qui ont besoin de se distraire d'une peine qui n'en finira jamais.

21 février 2011

Un poisson rouge

Le bocal est un crâne dans lequel deux poissons rouges tournent en rond.
Rouge est le signe que les yeux sont aussi vagues que le propriétaire du crâne en  question. Bébé, son regard roulait en direction de sa mère. La puberté le poussa contre le bassin d'une demoiselle. Leurs fiançailles éveillèrent en lui des plans de piscine olympique.  Lors de l'échange des anneaux, on sentit du flottement, à peine rattrapé par l'énergie érotique et l'impératif d'amortir le coût des noces.
Nos deux poissons se mirent à tourner comme des alliances.
Vivre en rond devint une habitude jusqu'à ce dimanche où le mâle s'imagina en cuberdon sur un comptoir d'épicerie. La friandise est un absolu pour le poisson rougi par les idées révolutionnaires. Au moins, le bonbon a mis la tête hors du bocal ; il prend le risque de s'aventurer d'un étal à une poche et d'une poche à une armoire de cuisine, avant de passer Noël sous le sapin puis sous le dentier.
Anarchie sucrée de la vie en rose!
Et combien plus palpitante que le repos giratoire sur un buffet avec vue sur le fauteuil de mémé et sur le verre à dents de pépé.
S'échapper du bocal ou continuer à mordre la queue, voilà le dilemme.
Que le poisson rouge ignore moins que le mari, car sa bouche déroule des bulles de bisous vers les gosses qui ont leur anniversaire.
On en voit émerger de la boutique « Nature et pêche », suspendu à un fil, dans un sachet en plastique, au doigt frêle d'un garçonnet.
C'est leur moment de gloire entre abîme et cumulo-nimbus : le poisson qui se croyait sous-marin rouge se découvre Zeppelin occupé à survoler la République, ses crottes, ses mégots, ses crachats et ses fourmis qui font la file aux arrêts d'autobus.
Le gamin saute sur le marchepied ; cahotés par les pavés et les cartables, il porte le sachet à hauteur de ses lèvres et inspecte la robe de feu et les écailles bordées d'or. Ses gros yeux s'émerveillent que la lumière tremble le long des nageoires, s'inquiètent du battement des ouïes que le trajet affole. 
Remué par les belles dames et les étals des bijoutiers, l'animal frémit sous les reflets des bottes et des escarpins. Il connaît ce miracle d'avancer sans bouger, et celui de l'amour d'un enfant pour son jouet vivant et fragile.
Mais rêve-t-on des nuages quand l'air vient à manquer dans le sachet en plastique ?
Voilà notre poisson presque à l'envers, le ventre tendu vers les dards du soleil ; et le gamin effrayé de cavaler vers la maison.
Le poisson rouge, c'est son petit cœur d'anniversaire, le cadeau de son papa et de sa maman.
À toutes jambes, le gosse, tandis que l'animal se paie le mal de mer à force de remous et de marées.
Sens dessus dessous, il se rêve en athlète de ruisseau, en guerrier de rivière, en remonteur de fleuve : une déchirure dans le sachet d'habitudes et de peurs, et notre poisson filerait par les égouts, comme un prisonnier qui s'échappe de sa geôle.
Mais, non, somme toute,  il a choisi le bocal sur le guéridon, et les documentaires à la télé sur la murène ou le requin blanc.
Et le voilà à tourner, à retourner son alliance, le nez à la vitre, comme un papa ou une maman.

07 février 2011

Un agenda électronique

On reconnaît l'homme d'importance à la taille de son agenda. L'absence d'agenda ne trahit pas nécessairement un homme de moindre importance. D'ailleurs les hommes vraiment importants possèdent un agenda électronique et une secrétaire pour le compléter jour après jour.


L'agenda en papier grand ou moyen format désigne l'individu qui veut faire entendre son rôle dans la hiérarchie. Autrement dit, un de ces parvenus que la vanité du privilège obsède comme une rage de dent. Le téléphone rivé à l'épaule, il fixe, reporte, supprime les rendez-vous du matin, puis recommence, jusqu'à cinq heures, et ainsi de suite durant des semaines, des mois, des années.


Un jour, l'angoisse du possible retard pousse l'agenda chez le médecin.


Ce dernier est un ami de collège ; il lui prescrit des anxiolytiques, et, dans la foulée, une secrétaire de direction.


L'énoncé de ce mot pleinement féminin lui rend le rose aux joues, et l'agenda s'en retourne au bureau, fleuré, la cravate soyeuse, l'eau de toilette vaporeuse.
Le voilà qui distribue des ordres masculins: au lieu de gribouiller des formes psychiatriques autour des chiffres du calendrier, il fait calligraphier ses rendez-vous ou se les fait annoncer par la voix d'ange. Le plaisir est si pointu, si retentissant que l'agenda exige de répéter, de biffer, d'avancer, de déplacer, de retarder, de prolonger les réunions.


Si la secrétaire est d'une compétence normale, il peut arriver que le projet de rendez-vous devienne un vrai rendez-vous.


Non plus en tête-à-tête avec elle, mais devant le contrôleur des finances.
Dans ce cas, le propriétaire de l'agenda prendra soin de simuler une panne électronique afin d'y envoyer un porte-plume et un calepin, de préférence munie de belles jambes.


Lui se contentera de parapher les notes de frais.


Et d'apposer son blanc-seing sur la nouvelle réglementation.


Car Monsieur l'Agenda est un monarque d'Ancien Régime.

18 janvier 2011

Zéro huit

Le Français rêve de Paris sauf le 08 qui rêve de Belgique. C'est que l'Ardennais des Ardennes n'est pas un Français comme les autres. Géographiquement, il se trouve moins isolé de sa Capitale que le Breton ou le Marseillais. Mais son pays est si pauvre, si pluvieux, si peu souriant que ses compatriotes s'en détournent, comme s'il n'existait que dans les romans d'André Dhôtel. Les bornes du territoire français, vers le Nord, ce serait la Champagne où les bouchons sautent sur fond de craie blanche et de robe de mariée. Au-delà s'étend un no man's land, dont on prétend qu'il bat les records en matière de chômage, d'alcoolisme et d'internements psychiatriques.


La grande consolation de l'Ardennais, outre la salade au lard et le boudin de Rethel, consiste à tourner le dos aux Parisiens tout en rêvant la semaine durant à ce qu'il fera le jour du Seigneur. Non qu'il songe un instant à s'évader verticalement, par la religion; son pèlerinage à lui, le dimanche, le destine à la Belgique, au volant de sa Citroën, flanqué de sa petite famille, éventuellement de la belle-mère. Car passer la frontière, c'est franchir une limite à la fois dans l'espace physique et mental. Le quotidien fait place au miracle d'être ailleurs, comme dans un conte pour adultes. Le mot « Belgique » a des relents de frites et de chocolat au lait. Les marchands de meubles, les bureaux de tabac, les pompistes même y donnent à la consommation des saveurs d'aventure. Tout est moins cher, et lorsque c'est l'inverse - rarement - la qualité l'emporte comme le schiste belge l'emporte sur les façades cimentées ou la pierre ocre de Domlemesnil.


Le Graal du 08, le dimanche après-midi ? La balade ondulante le long de la Semois, depuis Haute-Rivière jusqu'à Florenville. Le plaisir est si profond, si intime que suivre les courbes des virages forestiers sans même s'arrêter aux panoramas pousse au bonheur. Les dimanches ensoleillés -  aussi rares ici que les gagnants du Loto - on assiste à la procession des 08. Ils adoptent des lenteurs de moine et des masques d'enfants affamés. On le sait, ici, la bière d'abbaye est meilleure que la française ;  idem pour le cervelas, les gaufres au sucre, les crêpes, les moules de Zélande, les frites surgelées et même les notes de restaurant oubliées par l'Ardennais sur un coin de table tant l'étreint la mélancolie de repasser la frontière, pour rentrer chez lui, au bout du monde.

03 janvier 2011

Une petite jupe en soldes

Une fille bien élevée ne tire pas la langue à n'importe qui mais lèche les vitrines dès son premier argent. Quand ? En toute saison, surtout le samedi, avec des pics avant Noël, aux soldes de janvier et de juillet. C'est l'œuvre d'une vie entière de lécher les vitrines, une œuvre digne du Guiness book ou de la mythologie grecque.


Remplir un tonneau percé ou remonter son rocher en haut d'une colline ne forcent plus le respect depuis l'invention de l'ascenseur et du Caddie. Mais lécher une vitrine piquetée de mouches ou de flocons de neige mérite un sacré coup de chapeau. Car les résidus de gaz carbonique et la bave des précédentes réduisent l'espérance de vie et la dignité.


Faire les vitrines exige de renoncer à la courtoisie. Ainsi, la lécheuse de vitrines n'hésitera pas à pousser du coude et à contrefaire le piqué du vautour sur son petit chemisier crème. Au besoin, à imiter les hommes, comme au bistrot ou à la guerre. 

Le risque est proportionnel au rabais affiché en vitrine et à la carte de crédit du mari.


La veille des soldes, il ne sera pas vain de se faire corriger la vue par un ophtalmologue. Le lèche-vitrine réclame un œil de vautour, on l'a dit. Et un mental de  mathématicien.


Soit une cliente qui abuse de crème pâtissière à l'heure de la pause. Les sucres rapides lui élargissent les hanches illico. La jupe démarquée à l'étalage rétrécit en proportion. Mais de combien ? Et quel acte poser vu que la taille au-dessus n'est pas disponible en rayon ? Renoncer à sa bonne affaire ? Ou entamer une cure d'amaigrissement dès le lundi? Se le promettre dans le confort ouaté de sa conscience suffit à convertir le coup de cœur en affaire du jour. Une affaire si miraculeuse qu'en garder le secret donne la saveur au fruit défendu. Fruit que la cliente enfilera peut-être, avant de l'oublier, blet, au fond d'une armoire.
Ou qu'elle écoulera parmi tant de vieilles loques à une boutique de seconde main.
Manière d'arrondir la fin de mois.


En prévision des soldes de l'été prochain.

01 septembre 2010

En Gaume

La Gaume est une fille de joie adossée à l'Ardenne boisée. Elle a de jolies feuilles de vigne et tend ses collines vers le Sud, en agitant un drapeau bleu, blanc, rouge. Le genou troussé, un talon à plat contre l'écorce, la belle a la cuisse tiédie par un soleil qui cligne de l'œil tous les jours de l'année.
Juste à côté, en Ardenne, il pleut comme vache qui pisse en toute saison, et même la nuit, même l'hiver, même au cours des messes de mariage.
Affaire de microclimat, susurre l'office du tourisme de Virton.
Autant vérifier sur place, s'il y a des mirabelles, des orchidées, et puis des cigales qui déroulent des chansons d'amour provençal …
Le prospectus touristique dévoile une jeune femme sans minceurs inutiles, les joues en forme de pommes, la gorge imitant une cuesta - front abrupt et versant en pente douce - la lèvre rincée au cidre.
Le verre prêt à être choqué, clin d'oeil vers le spectateur, semble une incitation à la villégiature intime.
« Allons tendre le calice d'Orval là où le ciel a des bleus de prune ; et accordons-nous, la belle et moi, autour d'une tartiflette au fromage du crû et à la patate de Florenville.
Gageons que j'y serai moins triste qu'en Ardenne, puisqu'on dit que la Gaume a la cuisse affable et la langue pendue jusqu'au ventre. »
Charles se surprend à de mauvaises pensées ; c'est que la vie retirée, en Ardenne, sous le schiste et le gris des cherbins, serre des écharpes de brouillard autour de la gorge. Pour la première fois depuis son installation au village,  Charles a des nostalgies de cinéma et d'amours malheureuses, des souvenirs de tramway naviguant sur une mer de pétales de cerisiers japonais.
Du coup, il a décidé de s'arracher de ses Charentaises ; et en route ! Retrouver la ferme d'Irène dans le vent glacial du plateau ? Pour rester planté comme un rond-de-flanc ?  Retourner à Bruxelles ? Pour se perdre dans la foule ou se promener parmi les livres?
La forêt d'Anlier étend le piège de ses carrefours angulaires; ses dos d'âne rivalisent avec les bonds des chevreuils et les crinières de sangliers.
A l'orée des secrets, le ciel s'élargit comme les bras d'une amie. 
Dès le premier hameau, c'en est fini de la grisaille et des granges en tôle ondulée ; en guise de haie d'honneur, voici la double rangée ocre et crème des habitations avec usoirs. On descend en Gaume, sur des routes larges et tournantes, épousant les ondulations et les courbes effleurées vertement par les doigts. Une femme surgit à vélo; et la voilà qui s'évanouit déjà dans un chemin de traverse. Blonde ou brune ? Rousse, certainement ! Charles revoit la longue cape d'où jaillissait l'éclair de la bride et la sandale entrouverte sur un pied moins large que la paume.
Ensuite ? Un panneau l'oriente vers Orval ; un réflexe culturel l'y retient.
L'abbaye a un teint de cirrhose et le fronton roumain d'une maison du peuple. Les nuages s'y rassemblent, et le ciel craque. La pluie tend un rideau de fausses perles sur la légende du val d'or. Point de bière, puisque l'auberge garde les portes et les rideaux fermés  Charles rentre la tête dans les épaules et ouvre son parapluie : les ruines crépitent et baignent autant que la boue salit le bas des pantalons. Jamais la banalité n'a été plus intense et la solitude plus clapotante. C'est que la pluie est la même ici qu'en Ardenne.
Se rendre en Gaume, ce n'est jamais, en somme, que se déplacer en compagnie de soi-même dans un décor de carte postale.
Le cliché demeure; le texte varie peu.
En l'occurrence, Charles grinche, les pieds sous eau, le dos froid et ruisselant de pluie. Nulle créature de l'autre sexe, si ce n'est dans les songes, la couleur de l'automne.
Seuls les moines portent la robe ; et en guise de collier, une barbe et du poil à gratter. Charles éprouve au milieu de ces délabrements comme un regret - avoir cru les promesses de la météorologie touristique - et une envie - entrapercevoir Irène déguisée en Mathilde, la princesse à la bague nuptiale évanouie dans la fontaine d'eau pure. Tout autour, tandis que Charles patauge, les murs écroulés dessinent des ombres mystérieuses. La pluie tombe par vagues et cingle le visage; il semble que les branches noires des hêtres et des chênes font des signes désespérés, que les bourrasques se déchaînent, manière de refouler le seul visiteur du côté des parkings.
D'un coup, le parapluie se retourne et s'envole ; Charles se penche en avant, comme s'il avait une chance de distinguer la truite tenant dans sa gueule le précieux anneau d'or de la jeune veuve ; mais rien.
Ni veuve ni pucelle, ni même un ami pour prendre un verre ou un moine en confession.
Brutalement, la pluie cesse, et un cercle de lumière creuse un puits dans la brume. La clarté se répand sur la fontaine Mathilde, et toutes les pièces d'or et d'argent qu'y jettent les amoureux avant de s'épouser, scintillent comme des soleils. Charles sort de sa douche, tout habillé, hagard. L'eau lui coule sur le visage, dans le cou et les chaussettes. Sur les arbres les feuilles semblent vernies, alors que les ruines, les chemins brillent après la grande lessive. L'abbaye, même, semble sortir d'une boîte de jouets ; le monde déploie des amabilités de printemps.
Et Charles de sentir que ce qu'il était venu chercher en Gaume, précisément, c'était le déluge, avant le printemps qui reviendra. 

14 juillet 2010

Un tour au supermarché

Maman dit l'avenir rien qu'en ouvrant la porte du frigo. Elle gribouille son petit poème sur un bout de papier récupéré ici ou là. C'est la  gardienne du temple, celle qui ajoute à l'utile ce qui fera plaisir à Pierre, Paul ou Jacqueline. Des produits pour une vie saine et la bonne marche du ménage. Ainsi, maman prédit le menu du dîner, et même celui du souper ou du petit-déjeuner. C'est l'inspiration qui la guide, et les fruits de saison, et l'action spéciale prix barrés sur les cannelloni : trois sachets pour le prix de deux,  plus un drapeau italien, quelques grammes de  fromage râpé, un bon d'achat sur la sauce rosso piccante.
La liste des commissions dresse le poème du quotidien, un poème qui fait dans la promo du jour et la date de péremption.

L'homme est un poète à qui le dentifrice fait les dents blanches.
Et la poétesse? Convertie en animatrice, le verbe démoulé par le frêle auditoire, elle donne à goûter, au détour d'une allée, une pipe de saucisse ou un carré de brioche. 

A ce stade de l'évolution naturelle, le destin divise l'humanité en deux files.
D'une part, les tenants de la forme fixe suivent l'ordre établi par le pense-bête, couvrant les allées sans dévier, fût-ce d'un iota; de l'autre, le goût de la liberté, peut-être de l'indépendance, voire du romanesque détourne le caddy vers l'imprévu, la grande aventure - laquelle prend l'apparence, non de la préposée aux fromages mais d'une dinde au rabais ou d'un surgelé en surcharge pondérale.

Au bout du compte, les chiffres s'ajoutent aux chiffres, et l'écart de conduite mène au péché de consommation : c'est la chienlit, les reproches du mari, le guet-apens des bouchons, les escarmouches devant l'étagère à provisions qui déborde comme un ventre de Luxembourgeois.

A quoi tient donc le cours d'une existence ? Au strict respect de la liste des courses.

Point de misère au portefeuille pour l'homme qui peut s'en tenir à ce que sa femme a prévu pour lui. A condition que maman sache l'orthographe comme une institutrice. Qu'elle use de clarté dans le déroulé de son écriture - car la frite n'est pas la fraise ni la fraise la frisée aux lardons.
Qu'elle évite aussi l'imprécision ou le lapsus - car la purée de patates est à la purée de  tomates ce que la Basse-Saxe est à la Sardaigne, surtout en été.
Qu'elle dresse sa liste dans l'ordre des rayons, depuis l'entrée en scène jusqu'à la caisse, en sorte que les courses se déroulent comme sur une autoroute, conformément aux prévisions de la mère de famille, avec le menu vol-au-vent si les enfants ont été gentils.

Quant à la liste des courses, à la poubelle, comme un poète sans sa lectrice.

27 mai 2010

L'eau chaude

L'homme n'a pas toujours été un buveur d'eau minérale.  A l'origine, son corps flottait dans une flaque de boue. La source lui tenait lieu de bistrot et la cascade de salle de bain. Il lui arrivait de faire un enfant à sa compagne en train de sécher sur l'herbe. Après quoi, reboutonné, il tendait l'écuelle de ses mains vers le firmament. L'inquiétude naquit d'une période de sécheresse. Un ciel sans nuage est le comble de l'ennui. On croirait le fond d'une piscine en vacances. L'homme tira la langue, appuya sur sa vessie  sans faire jaillir la moindre goutte.
Alors ?
Sa mère l'étancha aux mamelles d'une chèvre, ensuite à la vigne, dont il tira l'alcoolisme et, par la suite, la civilisation. Un matin clair, il inventa la fontaine et y envoya sa femme, un pot sur la tête. Celle-ci objecta qu'un seau ne suffisait pas au ménage, et que deux lui brisaient le dos. L'homme, pour ne plus perdre une goutte, créa le robinet sur l'exemple du sien. Cette réplique de métal lui rendit de la dignité et quelque raideur dans le commerce de ses frères humains : on le trouva rasé, la chemise propre, fier de remplir la cruche qu'il brisait ensuite sur la tête de l'amant qui avait oublié de ranger ses bidons.
L'homme devint hydraulique et créa un réseau de distribution potable.
Il crut de la nature avoir dompté l'insaisissable au gré d'un entrelacs de tuyaux comme on en trouve, l'été, dans les pages « énigmes et loisirs » des gazettes régionales.
Prise au piège, l'eau se laissa entuber comme un égout. Elle finit par sentir le chlore et le désinfectant. Elle gonfla les joints et pratiqua le goutte-à-goutte dans les asiles de fous. Les autres devinrent sceptiques et tournaient le robinet d'un air de déjà vu. A la cuisine, une table nappée de fleurs invoquait la nature des temps anciens où le mâle était un faune et la femme un fauve.
Dans le vase, une eau sale redisait que l'homme avait été ce héros ébréché, voisin de palier de la grenouille et du nénuphar.
Pour se laver de son arbre généalogique, l'homme crut bon plus tard d'inventer l'eau chaude.