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27 juillet 2010
Vingt-et-unième (et dernière) représentation des « Langues paternelles » au Théâtre des Doms, ce matin à 11h00.

Mille mercis émus et reconnaissants
à tous ceux qui ont rendu ce mois de juillet 2010 si beau, si plein
et si précieux,
à Hervé, à Vincent, à Renaud.
à Christelle, à Gaspard.
à Philippe, à Isabelle, à Isabelle,
à Michel, à Manu, à Saïd, à Laurent, à Max, à Guillaume, à
Bénédicte, à Alice, à Lucas, à Hervé, à Édouard.
à Emmy, à Clémence, à Maud, à Marie,
à Guillaume, à Mathias, à Catherine, à Alex.
à Sylvia, à Camille, à Michèle.
à Catherine S, à Antoine P, à Julien
F, à Cyril, à Damien T, à Jean-Michel D, à Brigitte B, à Manon L, à
Michel V.
à Loriane, à Lidia, à Virginie, à
Amélie, à Marie, à Natacha, à Aurélie, à Louise, à Julien, à
Jean-François, à Ilan, à Fred, à Pierre et à quelques autres.
à Lili, à Lucien, à Nine, à Alix, à
Rose.
à nos papas et à nos mamans, à leurs
maris et à leurs femmes.
aux 2000 spectateurs, journalistes
et programmateurs.
à D.S. et à T.D.
à Co, à Julia, et à Adèle qui
arrivera bientôt,
merci infiniment.
antoine.
*
Vos réactions
éventuelles, ici.
25 juillet 2010
Se dérober

Écrire sur un spectacle qui existe
et tourne depuis deux ans, que beaucoup de spectateurs ont vu,
auquel on n'a pas compris grand chose, auquel on n'a pas été très
sensible, voilà un exercice périlleux pour un dimanche matin.
D'autant plus que le bûto est une
discipline qui m'est largement inconnue et que « La Danseuse malade », vu hier soir, est un long
poème théorico-délirant à la gloire de la technique japonaise.
Considérant que je passe mon temps à
répéter en toute immodestie que les critiques qui se contentent de
décrire un spectacle et de dire s'ils aiment ou pas sont d'une
stérilité totale, me voilà en bien mauvaise posture. Louer
l'inventivité technique dans l'utilisation du camion-marionnette
omniprésent me semble donc un peu court.
D'autant plus qu'après 21 jours
ininterrompus de festival, 17 spectacles vus, 14 billets publiés,
mon inspiration matinale a tendance à tarir si la scène de la
veille ne m'a pas transporté.
À cinq jours du départ, il me reste
trois spectacles à voir. Je commence donc à réfléchir aux bilans et
je me dis que ma dérobade sur le travail de Charmatz et Balibar
pourrait être la métaphore de mon sentiment global sur la
programmation de cette 64ème édition du In. Si je devais tracer une
ligne thématique qui traverserait les différentes propositions
artistiques vues ici, je crois que la notion de fuite serait la
bannière qui me conviendrait le mieux. Fuir, échapper, foutre le
camp, pourrait être un dénominateur commun pour rendre compte des
pièces de Richter, de Cadiot, de Vienne, d'Orsoni, de quelques
autres et de Charmatz justement.
Échapper à ce monde, trouver
ailleurs quelque chose d'autre.
J'y reviendrai bien vite, ici ou
ailleurs...
24 juillet 2010
J'Hesme

j'aime Clotilde Hesme parce que son
désir de jouer est palpable, énorme, bouleversant.
j'aime Clotilde Hesme parce que sa
capacité à faire entendre Brecht, sa précision et son goût de la
rupture subite dans le jeu, sa maitrise de la surprise sont
jouissifs.
j'aime Clotilde Hesme parce que sa
voix est nette, puis virevoltante, puis tranchante, puis lyrique,
puis déglinguée, puis bulldozer, puis oisillon.
j'aime Clotilde Hesme parce que son
corps est son outil, glaise, élastique, muscles, chair qui se tend,
se détend, se cabre et s'offre.
j'aime Clotilde Hesme parce qu'elle
est reine du théâtre-récit, qu'elle passe du dramatique au narratif
avec une évidence totale.
j'aime Clotilde Hesme parce que son
intelligence du texte est immédiate, généreuse, communicative.
j'aime Clotilde Hesme parce que ses
adresses au public suspendent le temps, émerveillent, pétrifient,
kidnappent l'attention et s'amusent avec elle.
j'aime Clotilde Hesme parce qu'elle
incarne l'indécente injustice des grands acteurs : le jeu habite en
elle, irradie scène et salle, donne tout son sens à l'instant
théâtral, justifie intégralement que nous partagions du temps et de
l'espace.
j'aime Clotilde Hesme parce qu'elle
fait de Baal mon contemporain, mon ami, mon frère ;
l'appétit et le désir et les désillusions du double brechtien sont
les siens, et les nôtres.
j'aime Clotilde Hesme.
*
(la photo dans la
photo de droite est extraite du dossier de presse de
« Baal », mise en scène de François Orsoni, et créditée
au nom de Mathias Augustyniak)
*
réagir est
possible, ici.
*
plus que 4
représentations des « Langues
paternelles » aux Doms...
22 juillet 2010
Bavardage

De « La tragédie du roi Richard II », de
Shakespeare, mis en scène par Jean-Baptiste Sastre, vu hier soir en
cour d'honneur, en restant attentif d'un bout à l'autre,
c'est-à-dire sans piquer du nez, entre 22h00 et 1h00 - il faut dire
que les conditions climatiques étaient excellentes et que j'étais
mieux placé que jamais : L50, excellent siège - de « La
tragédie du roi Richard II » donc, avec Denis Podalydès dans
le rôle titre, lui que j'ai tant et tant aimé dans les courts
métrages de son frère du début des années 90 (voir les
trois perles « Le dernier mouvement de l'été »,
« Vertige », « Voilà »), avec aussi Yvain
Juillard dans une flopée de seconds rôles (Yvain résident à L'L lui aussi, bon acteur et bon
camarade), de cette « Tragédie du roi Richard II », qui
succède à « Papperlapapp » dans la cour d'honneur et
suscite moins de boucan dans les gradins, sobrement scénographié
mais avec goût (tiens, contrairement à Marthaler, ils ont choisi de
virer les boîtes des moteurs de clim accrochées sous les fenêtres),
très bien éclairé, très bien sonorisé par un procédé complexe et
innovant (dont le principe de base est de réveiller tonitruamment
les assoupis tous les quarts d'heures), de cette tragédie
shakesperienne somme toute moyenne, qui malgré la force de
l'argument (un roi s'auto-déchoit), ne possède ni le souffle épique
des romaines, ni la profondeur métaphysique de la scandinave, ni la
flamboyance baroque des italiennes, ni la fraîche ludicité des
fantastiques, moyenne et sortie de l'oubli par Jean Vilar on ne
sait trop pourquoi en 1947, de Richard II donc, je n'ai pas grand
chose à écrire si ce n'est ceci : ce mode déclamatoire emphatique
surgi d'un autre temps, qui coupe l'accès direct au propos sans
créer de rapport dramaturgique signifiant particulier, ce ton
ampoulé qui bride l'inventivité des acteurs et fait bailler les
spectateurs, ne me semble pas avoir sa place dans un festival de
théâtre contemporain d'envergure ; alors qu'un soin réel est porté
à toute la périphérie (scéno, sons, lumières, donc), l'essentiel
souffre par trop de paresse planquée sous le masque hypocrite de la
déférence envers le texte. Soyons clair : j'écris
« paresse » pour être poli, mais « démarche has been
et réactionnaire » serait plus juste. Au secours !
21 juillet 2010
Deux notes conséquentes à « Big Bang » de Philippe Quesne

1.
Après le succès de « La Mélancolie des dragons », Quesne
semble radicaliser son écriture scénique (je m'avance un peu, je
n'ai pas vu ses spectacles antérieurs). Sa bande de potes
faussement désinvoltes se servent aujourd'hui du prétexte
thématique de « l'évolution » pour construire à partir de
trois fois rien de très belles et très grandes images. Douze canoës
gonflables, quelques branches, un peu de flotte, des toiles de
plastique, quelques fourrures et notre attente spectatorielle sans
cesse titillée. Si le dilettantisme apparent des gaillards à
l'œuvre trouble encore, on le sent moins en lien direct avec le
propos que dans le spectacle précédent. C'est beau, ça fonctionne,
mais ça n'a pas la même puissance d'évidence.
2.
Suite à mon billet d'hier, Antoine Pickels me répond ceci sur Twitter : « le critique lambda ne dit pas
"je ne comprends pas" mais: je ne ressens rien = c'est hermétique =
c'est mauvais. Nuance. » et je me dis que c'est aussi le
mécanisme qui opère chez les spectateurs qui ressentent le besoin
de huer comme des veaux à la fin de « Big Bang ». Si je reconnais à chacun le droit
de refuser la proposition artistique de Quesne et si je comprends
parfaitement que l'attente suscitée par la Mélancolie des dragons
ait pu être déçue, cette négation grossière du travail plastique et
narratif accompli me sidère. Dans quel autre discipline artistique
le spectateur se déchaîne-t-il de la sorte ? Hue-t-on à un concert
de musique contemporaine ? Hue-t-on aux vernissages ? Mon malaise
vient justement de la conviction qu'on ne hue pas à Avignon parce
qu'on désapprouve fondamentalement le spectacle mais parce que,
comme le note Antoine Pickels dans son tweet, on considère comme
hermétique, donc mauvais, ce qui nous laisse indifférent.
*
Pour commenter, c'est par ici...
20 juillet 2010
Capital Confiance (Lettre à Antoine Pickels, à propos de « Trust »)

Cher Antoine,
Hier, tu t'es gentiment moqué de
moi. Sur ton compte Twitter, en réaction au billet
publié ici-même à propos de « L'Orchestre perdu », tu as
posté le message suivant :
« @antoineenscenes
Attention Antoine tu commences à écrire comme un journaliste
français qui couvre le festival d'Avignon ».
Quelques heures plus tard, alors que
je profitais avec femme et enfant du calme de la Chartreuse, en te
croisant dans ces murs, chemise blanche et lunettes noires, tu as
précisé ta pensée et m'a dit (je cite de mémoire) :
« Tu as fait comme ces
critiques parisiens qui disent que c'est mauvais quand ils ne
comprennent pas ».
Depuis, je me demande si tu as
raison ou pas.
Il est exact que je n'ai pas pigé
grand chose à la proposition de Huysman.
Il est néanmoins tout aussi exact
que ce je pense avoir pigé m'a déplu, ennuyé, voire parfois gêné
pour les acteurs embourbés dans cette affaire.
Que fallait-il dès lors écrire ?
C'est en te lisant dans les colonnes
de « Scènes » que j'ai acquis la conviction suivante
: il est préférable de l'ouvrir, de dire les choses telles qu'elles
nous apparaissent, de jouer le jeu de la transparence plutôt que
celui de la stratégie ou du copinage. Le débat public, l'émulation,
la réflexion sur nos pratiques, ont tout à y gagner. J'essaie à ma
modeste échelle de m'y appliquer.
Bien entendu, l'exercice est plus
périlleux quand on s'y attèle au jour le jour. En écrivant un texte
pour « Scènes » ou « Alternatives théâtrales », j'ai la possibilité
du recul, d'une vraie préparation qui inclut lectures, recherches,
discussions, réécritures avant publication. Mais ce sont
précisément les arguments utilisés par les critiques professionnels
de la presse quotidienne lorsqu'on leur reproche leur manque
d'audace. Écrire ce blog, c'est aussi me rapprocher de ces
contraintes-là. Au risque de tomber dans les mêmes écueils qu'eux,
donc.
Soit.
Ce matin je souhaitais parler de
« Trust », de Falk Richter et Anouk Van
Dijck.
Je souhaitais en parler pas trop mal
puisque c'est le spectacle qui m'a le plus plu depuis mon arrivée à
Avignon. J'ignore ce que tu penses du travail de Richter. Pour ma
part, j'avais aimé « Unter Eis » ; « Jeunesse
blessée » ne m'avait pas déplu ; « My secret
garden » ne m'avait pas franchement convaincu (cf.
ci-dessous). J'y allais sans savoir.
Ici, il est question de crises.
Celle des banques, celle du système. Et puis surtout celle, moins
directement perceptible, qui cimentent les deux précédentes : la
crise relationnelle, celle du lien entre les hommes, la crise de
confiance entre le « je » et le social. Thème central
chez Richter, qui m'intéresse aussi au plus au point puisqu'il est
au cœur de mon projet « Dehors » et de presque tous les
textes de mon complice Depryck. « My secret garden »
m'avait semblé manquer sa cible par trop de nombrilisme. Il n'en
est rien ici. La distance et la contradiction sont formidablement à
l'œuvre dans « Trust », sans cynisme aucun. Le
contrepoint aux textes de Richter apporté par les mouvements de Van
Dijck leur va bien. Ils en deviennent plus épais, plus troubles.
L'équivoque les pétrit. La phrase leitmotiv de ces personnages en
crise résume leur lucidité désillusionnée, le fatalisme ambigu de
notre univers : « Et si on ne changeait rien ?». Autour de
cette phrase, Richter construit un spectacle qu'on pourrait
qualifier d'« a-critique » en utilisant la terminologie
d'Armel Roussel (cf. à ce sujet mon texte « Qui va là, Armel
Roussel ? », que tu as publié dans l'ouvrage « Jouer le jeu »).
Sans maniérisme, sans posture, en
toute simplicité naïve, le constat suivantm'apparaît :
face à « Trust », j'ai eu
l'envie de regarder mon époque et ma société sous un autre angle ;
j'en ai été bousculé, et ému, et amusé, et perturbé
face à « Trust », j'ai eu
l'envie de parler aux acteurs qui m'entourent, j'ai eu l'envie
d'écrire, j'ai eu l'envie de mettre en scène
face à « Trust », mon
désir de spectateur, de citoyen et de créateur, a été titillé,
questionné, relancé.
En toute franchise et sans
parisianisme, je te garantis que « L'Orchestre perdu »
n'a rien permis de tout cela. Hormis, certes, cette
conversation...
amicalement,
antoine.
Post-sciptum transparence : ce
billet a été rédigé ce mardi 20 juillet, entre 7h15 et 8h15.
*
Pour réagir, le forum du collectif
De Facto vous est grand ouvert, ici.
18 juillet 2010
Le spectateur perdu

Le théâtre est un art ingrat.
Il ne suffit pas d'être
intelligent.
Il ne suffit pas de regarder le
monde comme il va et d'en tirer des conclusions.
Il ne suffit pas de réfléchir aux
formes.
Il ne suffit pas de s'entourer
d'éclairagistes compétents, de scénographes compétents, de
producteurs compétents.
Il ne suffit pas d'avoir bossé et de
le montrer.
Pour que du théâtre advienne, il
faut aussi créer des points de contact.
Des instants où scène et salle
ressentent la nécessité de partager un espace commun.
Des instants où, intuitivement, on
sait que cette co-présence a un sens.
Dans « L'Orchestre perdu », Christophe Huysman nous
fait une démonstration, nous prouve son intelligence et ça nous
laisse totalement de marbre. Nous ne savons pas pourquoi nous
sommes là, pourquoi nous assistons à cela, en quoi cette
démonstration nous concerne, nous regarde. Nous ne sommes pas
regardés par ce spectacle. Il n'y a que Christophe Huysman qui le
soit.
Constater qu'il a travaillé, qu'il
n'est pas idiot, qu'il est bien entouré, n'y change rien.
Je ne vais pas au théâtre pour
assister à une démonstration.
Je vais au théâtre pour jouir d'un
partage inattendu.
Sans partage, pas de jouissance.
Et pas de théâtre.
16 juillet 2010
Promenons-nous dans les bois

Peu de mots (mais des mots
importants), peu de mouvements (mais des mouvements importants), le
théâtre de Gisèle Vienne semble celui d'une plasticienne sure
d'elle-même et appliquée.
Peu de mots (mais des mots
importants), peu de moyens (mais bien utilisés), le théâtre de
Pierre-Yves De Jonge semble celui d'un danseur acrobate malin et
malicieux.
La dernière pièce de Gisèle Vienne a
pour cadre la forêt, motif emblématique ambigu, refuge et danger,
lieu fantasmé des pulsions régressives.
La dernière pièce de Pierre-Yves De
Jonge a pour cadre la forêt, motif emblématique ambigu, refuge et
danger, lieu fantasmé des pulsions régressives.
Ils sont trois dans chaque forêt ;
le Désir et la Peur y habitent aussi.
Dans la forêt de Gisèle Vienne, Eros
et Thanatos se sont donnés rendez-vous et ça ne rigole pas.
Dans la forêt de Pierre-Yves De
Jonge, ces deux-là se toisent mais Dionysos n'est pas loin.
Chez Vienne, la forêt est le
véritable personnage principal ; chez De Jonge, c'est celui qui s'y
réfugie.
Aux magnifiques images
archi-construites de Gisèle Vienne, angoissantes, lynchéennes,
absconses, je préfère finalement l'intelligente générosité de
Pierre-Yves De Jonge, sa narration ludique où les fantasmes d'un
petit homme des bois deviennent les nôtres, où la beauté simple des
corps et de la nature disent tout de notre désir de fuite hors du
réel.
« This is how you will disappear », de Gisèle
Vienne, était présenté dans le In jusqu'à hier.
« Leks (mating areas) », de Pierre-Yves De
Jonge, est visible jusqu'au 23 juillet aux CDC Les Hivernales.
*
Post-scriptum transparence : Hasard
de mon calendrier avignonais, j'ai vu ces deux pièces dans la
journée d'hier, sans en connaître préalablement le contenu. Par
ailleurs, Pierre-Yves De Jonge est artiste résident à L'L - lieu de
recherche et d'accompagnement pour la jeune création, ce qui est
aussi mon cas.
15 juillet 2010
FDC ? (Fallait-il démontrer cela ?) - "Un nid pour quoi faire?"

Quand, vide, mou, désabusé, au bout
du bout du bout de la fuite du social, quand on a quitté la ville,
pris de la hauteur (au sens propre), quand on ressent l'appel de la
nature comme un besoin régressif, quand on a traversé l'Immaculé,
que l'on s'est immergé de neige, dans des espaces où elle ne
devient jamais sale, qu'advient-il ?
Cadiot (texte) et Lagarde (mise en
scène) posent la question. Ils ne disent pas au spectateur que le
personnage qui vivra cette quête initiatique se prénomme Robinson,
peut-être par peur que l'onomastique ne vienne mettre à plat leur
détournement rousseauiste.
Car au bout de la fuite du social,
ce n'est pas la découverte de l'Homme bon débarrassé de la
perversion civilisationnelle que découvre Robinson. Mais bien une
micro-société ubuesque qui cumule les ridicules : un roi déchu
égocentrique et sa cour vivent dans un chalet de montagne, une
sorte de Richard III de pacotille entouré de courtisans pleutres.
Ceux-là vivent en vase-clos, reproduisant, à l'écart de tout, un
catalogue de bassesses toutes humaines, micro-pouvoirs, hypocrisies
et vanités.
Ailleurs, c'est ici en pire, en
somme.
Pour en rendre compte, « Un nid pour quoi faire » propose une
dramaturgie étonnante, qui me semble très séduisante sur papier
mais peine à convaincre sur plateau. Le narrateur, physiquement
présent sur scène, ne prend la parole que par voix off. Sa pensée
est ainsi dissociée de son être social. Cette voix off, calme,
posée, claire et parfois poétique, est doublée d'un film, sorte de
très long travelling projeté sur un immense écran en fond de scène,
où les espaces se succèdent et disent la fuite vers l'ailleurs.
Cette paire énonciatoire apaisante (voix off/images) reviendra
cycliquement ponctuer le spectacle, fil rouge entre les tableaux.
Car l'essentiel du spectacle, c'est la vie au Chalet (comme on
dirait la vie au Château), les colères du roi et les lâchetés des
courtisans, le déploiement de cette micro-société, probablement
fantasmée par Robinson fuyant le réel. Et ces tableaux sont traités
sur un tout autre mode que la narration fil rouge, dans un théâtre
dramatique, de situations, usant d'un comique de jeu, d'une
ludicité immédiate et souvent un peu facile, un théâtre rapide,
speedé mais finalement très académique. Ce qui séduit dans cette
dramaturgie, c'est l'impression qu'à la paire thématique
« Société / Désir d'en sortir » correspondrait la paire
esthétique « Vieux théâtre dramatique / Théâtre narratif
contemporain ». Ce qui peine à convaincre, c'est
l'articulation de ces deux veines. En un mot : la mayonnaise ne
prend pas. Ces deux théâtres-là ont trop peu en commun pour
fonctionner ensemble. Peut-être est-ce là précisément ce que
tentent de démontrer Cadiot et Lagarde, auquel cas il y a lieu de
s'inquiéter puisque Robinson finit roi à la place du roi, quittant
la veine dramaturgique à laquelle il était associé pour assimiler
celle de son prédécesseur, pétrie d'hypocrisies sociales et de
ficelles théâtrales éculées. Était-ce vraiment ce qu'il fallait
démontrer ?
*
Pour commenter, c'est ici !
13 juillet 2010
Et Hop ! Et Paf ! Et Oh !

Au cœur de la programmation de ce
64è festival d'Avignon, « Chouf Ouchouf » de Zimmermann et de Perrot
constitue une sorte de réponse au « Gardenia » de Platel
et Van Laecke. Dans chacune de ces deux pièces, un groupe
pré-existant a rencontré un couple de metteurs en scène, qui ont
utilisé la réalité de ce groupe pour écrire leur spectacle. S'il
m'a semblé que les transsexuels flamands de « Gardenia »
ne bousculaient que trop rarement l'image qu'ils véhiculent
d'ordinaire, jouant avant tout avec nos pulsions voyeuristes (cf.
ci-dessous), les acrobates de Tanger qui portent « Chouf
Ouchouf » sont totalement transcendés par la très belle
écriture scénique de Martin Zimmerman et Dimitri de Perrot. Les
deux spectacles obéissent à un même type de construction ; ils
s'articulent autour d'une scène d'ouverture radicale et collective,
image matricielle que le spectacle se déployant re-convoquera sans
cesse.
« Chouf Ouchouf » démarre
donc par un numéro acrobatique, tel que ces dix garçons et deux
filles sont habitués à en proposer aux clients des hôtels de Tanger
: pyramides humaines, sauts et cabrioles en tout genre. Mais le mur
du fond constituant l'unique élément scénographique se rapproche
dangereusement, les fige tout à coup dans une posture troublante.
Puis le mur se disloque et cinq tours à base carrée en émergent.
Durant l'heure qui suit, chacun jouera à cache-cache avec ces tours
mouvantes, se dissimulant à l'intérieur, bondissant en leur sommet,
apparaissant derrière l'une, disparaissant derrière l'autre. Sans
un mot, par ces placements et ces sauts, et par les quelques
chansons qui ponctuent le spectacle, les jeunes acrobates disent
tout de leur énergie et de leur désir d'exister, de leur rapport au
groupe et de leur singularité individuelle, du risque qui est le
moteur de leur discipline et des liens de confiance qui les
unissent. Zimmermann et de Perrot les prennent tels qu'ils sont,
respectent leur intégrité et parviennent, par le langage scénique
qu'ils déploient, à leur faire disséquer leur mécanisme propre, à
proposer d'eux-mêmes une image à la fois synchrone et disloquée,
fidèle et incongrue, exacte et à contretemps.
Réjouissant, et frais, et beau, et
juste.
11 juillet 2010
D'acc / Pas d'acc (about « My secret garden »)

Thomas Depryck est mon plus proche
collaborateur.
Depuis 2004, chacune des pièces que
j'ai initiées a porté sa marque. En tant que dramaturge, en tant
que conseiller artistique, en tant qu'auteur. Son regard est
précieux, précis, et pour moi essentiel. Notre désir théâtral a un
socle commun et une force commune.
Par ailleurs, il est aussi un ami
fidèle, et de ça je ne dirai rien ici.
Ces jours-ci, nous habitons ensemble
dans une maison d'Avignon, avec les autres membres de l'équipe des
Langues paternelles. Vendredi soir, Thomas est rentré à la maison
en disant : « Je viens d'assister à la première de « My
secret garden » ; j'ai pris une claque monumentale ; ce
spectacle est une réussite totale ».
Je voyais la création de Falk
Richter et Stanislas Nordey samedi, à la deuxième. Face à cet
enthousiasme rare et débordant de Thomas, c'est peu dire que
j'étais en attente.
Mais, cette fois-ci, l'enthousiasme
de Thomas n'est pas le mien.
La rencontre artistique entre
Richter et Nordey est une belle histoire. Elle est racontée ici. Indubitablement, il
semble que leur désir théâtral ait une force commune. La diction
coupante, tenue, nette de Nordey, son souci de précision,
conviennent admirablement à la langue de Richter traduite par Anne
Monfort.
Thomas et moi sommes préoccupés par
le sujet de « My secret garden » : l'articulation du moi
au social, le lien entre un « je » et un monde (le
nôtre). Ici le « je » est auteur de théâtre ; le sujet
est donc aussi le suivant : comment rendre compte de cette
articulation, de ce lien. Cette thématique irrigue chacun des
projets récents entrepris par Thomas et moi-même. Pourtant, Thomas
a vu en « My secret garden » un grand spectacle, tandis
que j'y voyais une réussite honorable mais plutôt
relative.
-
Selon Thomas, « My Secret
garden » parvient à jeter un regard ironique et pétri
d'auto-dérision sur son personnage central (Richter, joué par
Nordey). Pour ma part, j'ai l'impression que le spectacle peine
souvent à quitter la pose et tire une thématique universelle vers
une forme de nombrilisme peu généreux.
-
Selon Thomas, « My Secret
garden » propose une forme aboutie, belle et puissante. Pour
ma part, j'ai l'impression que la structure du spectacle est plutôt
facile, utilisant la vieille recette de la mise en abîme et un
conditionnel durrassien pas franchement renouvelé. Surtout, il me
semble finalement que l'extrême précision vocale et physique de
Nordey (sa nécessité à dire est troublante), si elle convient bien
à la langue de Richter et à sa rythmique, fait contraste avec le
contenu du discours, un peu vague, un peu mou, un peu
bateau.
-
Selon Thomas, les acteurs de
« My Secret garden » sont prodigieux. Sur ce point, je
suis totalement d'accord (il est d'ailleurs impressionnant de
constater la qualité de jeu globale dans les pièces présentées au
In jusqu'à aujourd'hui). Anne Tismer prouve qu'elle n'usurpe en
rien son statut particulier sur les scènes
internationales.
-
Selon Thomas, le côté
« catalogue » du spectacle (Richter y égrène les
possibilités de titre à donner à sa pièce et s'amuse à fantasmer ce
que serait chacune des pièces titrées) le prémunit d'une univocité
et d'une trop grande prétention. Pour ma part, j'ai l'impression
que Richter et Nordey se planquent derrière leur catalogue pour
n'assumer totalement aucun des discours ébauchés.
D'acc ? Pas d'acc ? Que vous
soyez vous-mêmes Thomas Depryck ou que vous ne le soyez pas, n'hésitez pas à réagir ici.
10 juillet 2010
Vieux genre

Dans « Gardenia », Alain Platel et Franck Van Laecke
posent sur le plateau sept sexagénaires, anciens travestis ou
transsexuels, le jeune danseur Timur Magomedgadzjeyev et
l'initiatrice du projet, Vanessa Van Durme, elle-même
transsexuelle.
Pourquoi Gardenia m'a-t-il laissé
(relativement) indifférent ?
-
Parce que ses deux concepteurs
semblent penser qu'il suffit d'exposer sept corps abimés au genre
ambigu pour bouleverser le public
-
Parce que le public semble jouer le
jeu et s'applaudit longuement lui-même d' « oser aimer »
ces papis-travelos déprimés
-
Parce que j'avais envie de voir de
la danse et que je n'en ai pas vu
-
Parce que j'étais placé trop loin de
la scène pour voir les visages des acteurs et, conséquemment, me
faire une opinion sur le caractère feint ou non de leur émotion
-
Parce que le jeune éphèbe russe
placé en co-présence des sept cabaretiers m'a paru sous-exploité,
posé sur le plateau pour répondre à des velléités conceptuelles
molles
-
Parce que j'ai ressenti la
désagréable impression d'être emmené au zoo, forcé d'observer un
phénomène animalier saugrenu, phénomène qui n'a rien demandé à
personne, avachi dans sa cage et lassé des pitreries qu'on le force
à faire
-
Parce que le jeu mis en place, le
détournement de clichés, la rythmique à contretemps, les blagues
homophobes, me paraissent manquer leur cible et renforcer le
voyeurisme naturel des spectateurs face à ce type de sujet
-
Parce que les beaux moments sont
trop rares, trop petits, trop isolés
09 juillet 2010
Qualité Cassiers

Après le fiasco du premier soir en
Cour d'honneur, c'est frémissant que je suis arrivé hier soir à
l'Opéra pour la première de « L'Homme sans qualité I » (deux autres volets
suivront), mis en scène par mon compatriote néerlandophone Guy
Cassiers, d'après l'œuvre-fleuve de Robert Musil. Pas l'once d'une
envie d'accumuler les déceptions. D'autant plus frémissant que
l'« Atropa », du même Cassiers, vu dans la même salle
deux ans plus tôt, m'avait copieusement ennuyé.
Ce n'est ni la déception ni l'ennui
qui m'ont finalement fait frémir hier soir mais la beauté
époustouflante d'un texte majeur, le savant dosage des divers
canaux d'énonciation, la justesse dramaturgique d'une équipe de
théâtre en pleine possession de ses moyens.
Particulièrement subtil et juste :
l'entremêlement du narratif et du dramatique, où comment glisser du
roman à la scène en une phrase précisément adressée ; en un
« tu » qui devient « il » ; en une présence
physique d'une figure absente de la situation, en un mouvement de
caméra inattendu sur les surfaces de projection.
Il y a quelques années, dans
« Comme un manifeste » (à
télécharger gratuitement sur Bela), Jean-Marie Piemme écrivait
ceci :
« La lecture
de Musil n'enferme pas, elle ouvre.
L'œuvre enjoint au
lecteur d'ouvrir les yeux sur la marche du temps. Elle se
présente
à nous comme un
travail de la forme à son plus haut niveau (précisons qu'il n'y a
que
les crédules et les
croyants pour croire que le contenu marche tout seul).
Elle s'offre en
formidable riposte à l'infantilisme. Elle prend la bêtise d'hier à
la
gorge, elle stigmatise l'illettrisme
d'aujourd'hui.
(...) »
Dans cette perspective, Cassiers ne
trahit aucunement Musil. Bien au contraire, il prolonge la réussite
d'un projet littéraire en une réussite proprement scénique en phase
avec son époque. 2010 se mire en 1913 ; la désillusion d'Ulrich
questionne celle d'aujourd'hui ; nos chevaux ont la chiasse et
personne ne comprend pourquoi ; notre décor est mouvant,
insaisissable, s'y raccrocher, c'est-à-dire se raccrocher au réel,
est impossible ; notre désir de symétrie à la Vinci ne s'incarne
qu'en joyeux désordre à la Ensor ; si seulement la Mémoire et la
Kultuur parvenaient à... ; si seulement la Renaissance... ; si
seulement l'Amour...
*
Aux Doms, 3è des
Langues paternelles à 11h00. Venez !
*
Post-scriptum
transparence : je bénéficie d'une accréditation presse pour 15 des
20 spectacles du In auxquels je prévois d'assister. Je paie les 5
autres au tarif professionnel.
08 juillet 2010
Ca commence mal... (Papperlapapp)

Il y a des publics indifférents et
il y a des publics bienveillants .
Il y a des publics enthousiastes et
il y a des publics odieux.
Le public dont je faisais partie
hier soir dans la Cour d'honneur du Palais des Papes a battu tous
les records dans cette dernière catégorie.
Face au « Papperlapapp » de Christoph Marthaler et Anna
Viebrok, objet scénique, sonore et pictural exploitant au maximum
la géographie et l'histoire du lieu mythique, le public avignonnais
s'est montré d'une grossièreté, d'un manque d'intérêt et d'un
manque de curiosité qui confinent à la stupidité. Durant les 2h30
de spectacle, commentaires désobligeants prononcés à voix haute,
semelles qui claquent et blagues minables ont fusé sans
discontinuer, coupant de la représentation les spectateurs désireux
d'y assister avec attention. Honte d'être assis dans ces rangées.
Honte d'être assimilé à cette paresse intellectuelle inouïe.
Je suis incapable de parler du
travail de Christoph Marthaler : je n'ai pas eu accès à sa
proposition.
*
Au théâtre des
Doms, deuxième des Langues paternelles ce matin à 11h00. Arte en
parle ici.
Pour recevoir une
invitation valable aujourd'hui, demain ou samedi, laissez un
commentaire ici.
07 juillet 2010
Genèse des Langues paternelles

À quelques heures de notre première
avignonnaise, quelques mots sur la genèse des "Langues
paternelles", spectacle dont j'assure la mise en scène,
présenté au Théâtre des Doms, à 11h00, du 7 au 27
juillet.
J'ai découvert ce roman signé
David Serge en 2006, lorsque Daniel Schneidermann dévoila sur son
blog qu'il en était l'auteur. Je suivais alors assidument son
travail journalistique (tout comme aujourd'hui du reste) et
j'appréciais sa plume. J'ai donc lu le roman.
Les nombreuses résonances
intimes entre l'histoire de David et la mienne m'ont bouleversé. En
refermant le livre, j'ai su pour la première fois que je serai
père. Ma première fille est née quelques mois plus tard et doit son
existence à cette lecture.
Bien entendu, le choc
personnel ne suffit pas à motiver la mise sur pieds d'un spectacle.
C'est l'aspect polyphonique du roman qui m'a décidé à en
entreprendre l'adaptation. Dans le livre, les voix de David, de son
père et de son fils Stan se téléscopent et se
confondent.
En 2006, j'étais immergé dans
le travail d'écriture de Jean-Marie Piemme, immersion qui
débouchera deux ans plus tard sur la publication de nos
conversations « Voyages dans ma cuisine ». Plus
particulièrement, j'avais filmé l'intégralité du processus de
création du spectacle « Boxe », dans la mise en scène de
Virginie Thirion, où deux acteurs jouaient le même boxeur Toni et
deux actrices la même coiffeuse Olga. Les quatres cumulaient aussi
tous les autres personnages du texte. Plusieurs voix pour une seule
figure ; plusieurs figures pour une seule voix.
À la même époque, le spectacle
du groupe Toc « La Fontaine au sacrifice » avait suscité
mon admiration, entre autres choses pour le tourbillon polyphonique
qu'il proposait.
En refermant le roman de David
Serge, je savais que cette matière pouvait me permettre de
m'exercer à ce type d'écriture scénique.
En 2006, Thomas Depryck
n'était pas encore auteur de théâtre mais il était déjà mon ami, et
dramaturge sur les spectacles amateurs que je montais alors. Je lui
ai proposé d'adapter avec moi « Les Langues
paternelles ». Coupes multiples et tripartition de la parole
ont débouché sur une première version, longue, à proposer aux trois
acteurs choisis, au printemps 2007.
Hervé Piron jouait dans
« Boxe » et dans « La Fontaine au sacrifice ».
Je connaissais son intelligence du plateau ; je savais qu'il serait
un partenaire idéal pour traiter cette matière
polyphonique.
Vincent Sornaga m'avait
plusieurs fois impressionné lorsqu'il était étudiant à l'Insas. Son
jeu brutal, très « dramaturgique », me semblait proposer
un contraste intéressant face à celui d'Hervé.
Renaud Van Camp avait été
formé par Frédéric Dussenne ; je connaissais sa capacité dans le
jeu à mettre la langue en avant, à faire sonner les mots, à
poétiser le réel. Contrepoint à mes yeux parfait face aux deux
autres venus de l'Insas.
Trois modes de jeu très
différents, qu'il me faudrait faire se rencontrer sur le
plateau.
La première étape de travail à
L'L en juin 2007
(dix jours de plateau) nous a convaincus que le projet avait un
sens. Les encouragements de Jean-Marie Piemme et de Michèle
Braconnier furent déterminants pour la suite. La rencontre avec
Daniel Schneidermann, son soutien sans faille ont également joué un
rôle important. Premier dépôt en Commission du Ministère de la
culture en 2008, refusé. Second dépôt en 2009, accepté (17 000€
octroyés). Entre ces deux dépôts, outre la refonte du dossier,
j'avais acquis le soutien de Catherine Simon au Centre culturel
Jacques Franck, et aussi un peu de légitimité au sein de
l'institution, grâce à quelques textes publiés dans
« Scènes » et « Alternatives théâtrales », et
surtout grâce à la parution des conversations avec Jean-Marie
Piemme, qui furent très bien reçues.
Le travail de création s'étala
sur trois sessions en 2009. La première, en juin, d'une durée de
deux semaines, fut exclusivement consacrée à l'exploration de notre
rapport personnel à la matière. Interviews et improvisations autour
de nos pères et de nos enfants (Hervé et Vincent sont eux aussi des
pères), discussions, confessions, etc. Thomas et moi avons ensuite
compacté l'adaptation, en la centrant exclusivement sur les
rapports père/fils, au détriment de tous les autres aspects du
roman. La répartition des textes entre les trois acteurs fut aussi
partiellement modifiée après cette première session. En septembre
(trois semaines), la deuxième session fut l'occasion de dessiner la
structure du spectacle, d'en ébaucher la dynamique complète. En
novembre-décembre (trois semaines), têtes dans le guidon, le
spectacle a émergé. Il fut bien reçu, a bénéficié d'une bonne
presse, fut programmé au Vrak, sélectionné pour les Doms, nommé aux
Prix de la critique.
Ce matin, dans deux heures, ce
sera la première à Avignon.
04 juillet 2010
D'un monde à un autre (Deux-Acren - Avignon)

TGV Bruxelles-Avignon, dimanche 4
juillet 2010. Quatre heures de trajet pour passer d'un monde à un
autre.
À Deux-Acren, Hainaut occidental,
Belgique, a lieu en ce moment le De Facto
Festival, deuxième édition. Mes amis y présentent des
spectacles, des étapes de travail, des lectures, des concerts,
…
Depuis vendredi après-midi, on y a
bravé l'orage, on y a bravé la trouille, on y a bravé la mollesse
et l'aquoibonisme. Je les ai quittés cette nuit ; je répète Les
Langues paternelles au Théâtre des Doms à 15h ce
dimanche.
Vendredi soir, j'ai montré à
Deux-Acren Les Conséquences, un spectacle pour dix
acteurs, cinq pros et cinq amateurs, entremêlant On ne
badine pas avec l'amour et l'inédit Et
maintenant on fait quoi avec tout ce merdier (de mon ami
Thomas Depryck). Une expérience ahurissante, qui m'a bouleversé.
Construite et répétée deux soirs par semaine pendant trois mois,
puis dix jours à temps plein sur place, la proposition a débouché
sur une représentation unique, un soir dans une prairie. Le
lendemain, hier soir, Denis Laujol et six très beaux acteurs ont
créé Le Baladin du monde occidental dans
cette même prairie et les mêmes conditions, eux aussi pour une
représentation unique.
Quelques minutes
dans nos vies, un soir dans une prairie.
Des mois de
travail, la lutte avec le texte souvent, la lutte entre nous
parfois, un engagement total et totalement gratuit, la création
partagée, l'amitié, l'amour, rires, larmes. Tout cela pour quelques
minutes dans nos vies, un soir dans une prairie.
Dans ce
temps-là, dans ce monde-là, les nôtres, le travail passionné
consacré à la construction d'instants éphémères - qui peut-être
résonneront, irradieront les vies de ceux qui les ont vécus -
m'enchante. Je suis heureux et ému d'œuvrer à cela, entouré d'êtres
humains heureux et émus d'y œuvrer aussi.
Avignon à présent. À l'attaque !
*
Pour commenter ce
billet, c'est ici.
31 mai 2010
C'est très bien mais... (de retour du Bronks)

Il y a des années, quand il
m'arrivait d'aller au théâtre avec des théâtreux (alors que je n'en
étais pas encore un moi-même), une phrase parmi toutes avait le don
de m'irriter à la sortie.
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
Phrase définitivement horripilante,
bêtement corporatiste, voire franchement réactionnaire.
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
Y lire « j'admets que c'est
beau et/ou bien fait et/ou intelligent et/ou drôle et/ou etc.
...mais trop éloigné de ma conception de ce que doit être un
plateau et/ou un acteur et/ou un texte et/ou etc. ...pour que je
cautionne complètement ».
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
Y lire un refus d'élargir le champ
des possibles.
Après tout, si ça se passe sur une
scène et si ça me plaît, quelle importance de ranger ou pas l'objet
scénique dans la case théâtrale ?
En sortant de « Hot Pepper,
Air Conditioner, and the Farewell Speech » du Japonais Toshiki
Okada, j'avoue honteusement avoir pensé : « C'est très bien
mais ce n'est pas du théâtre ». Pire : j'avoue honteusement
avoir considéré avec mépris le public très enthousiaste en me
disant : « C'est foutu. Si les spectateurs du Kunsten
applaudissent plus chaleureusement Okada que García, Schlingensief
ou Díaz, ça signifie que l'image a gagné sur la pulsion. Ça
signifie que la démonstration a gagné sur le partage de l'instant.
Ça signifie que la pirouette conceptuelle a gagné sur la nécessité
énonciatoire ». Merde.
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
Le spectacle d'Okada est
logorrhéique (ce qui n'est pas une mauvais chose en soi), très
léché (mais pas très beau), use de la chorégraphie, de l'a-rythmie
et de la bande-son dans des perspectives ultra-signifiantes qui
confinent au symbolique permanent. Le spectacle d'Okada n'a rien à
me dire que je ne sache déjà et emploie toute son énergie à
démontrer que sa façon de me le dire est la plus chimiquement pure.
Il déploie dans ma direction une injonction à constater sa
brillance conceptuelle. Que la scène et la salle partagent les
mêmes minutes n'a strictement aucune importance : le spectacle sera
authentiquement similaire le lendemain et dans six mois, à Berlin,
à Rio ou à Téhéran.
Ce n'est donc pas du théâtre puisque
l'œuvre fonctionne toute seule : elle n'a pas besoin du public pour
exister. Ou plutôt elle n'en a besoin, exclusivement, que pour
s'auto-célébrer en tant qu'Œuvre. Je n'aime pas être placé dans
cette position. Ou plutôt : je n'aime pas que le théâtre me place
dans cette position puisqu'elle va à contre-sens de l'essence du
médium (à la différence des arts plastiques, de la musique ou du
cinéma). Voilà le sens que prend aujourd'hui pour moi la phrase
:
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
*
Vous pensez que je
vire corporatiste ou réactionnaire ? Dites-le ici...
*
Si les préparatifs
du De Facto Festival (dans un mois !) et ceux d'Avignon
m'en laissent le temps, je rédigerais ces jours-ci un bilan de
cette très belle édition du Kunstenfestivaldesarts et/ou une revue
de presse consacrée au KFDA. D'ici-là, vous pouvez toujours me
suivre sur Twitter...
24 mai 2010
Comparaison n'est pas raison 2 (Hier au KVS, ce soir au Théâtre 140)

Voilà deux spectacles que tout ou
presque oppose, si ce n'est leur programmation contiguë au
Kunstenfestivaldesarts.
Voilà « Where were
you on Jan 8th », mis en scène par Amir Reza Koohestani
(a).
Voilà « otro (or) weknowitsallornothing (or) ready to
», mis en scène par Enrique Diaz et Cristina Moura (b).
Voilà une immersion oppressante dans
l'atmosphère paranoïsante d'un régime injuste (a).
Voilà une compilation généreuse de
matières à penser l'Autre (b).
Voilà un fil narratif ténu mais
omniprésent qui génère l'accès à l'angoisse d'un peuple (a).
Voilà un kaleïdoscope foutraque où
chaque séquence chasse la précédente comme on vit une journée
(b).
Voilà un dispositif sophistiqué,
léché, efficace et beau (a).
Voilà une scène qui parle à une
salle (b).
Voilà des vidéos qui font débouler
le réel sur scène (a-b).
Voilà une réflexion juste qui me revient (a).
Voilà un plaisir réel et immédiat,
un moment partagé (b).
Voilà un sentiment reçu de
compassion et de révolte (a).
Voilà du rire, une émotion franche,
des préoccupations communes (b).
Voilà des corps cachés, des corps
voilés, des discours codés, des corps arrimés que rien ne
décrochera de leurs téléphones portables (a).
Voilà des corps dénudés, des corps
dansants, des corps offerts, une esthétique du don (b).
Voilà des Iraniens (a).
Voilà des Brésiliens (b).
Voilà deux spectacles de théâtre
contemporain.
*
Discuter,
prolonger, contredire, c'est possible ici.
22 mai 2010
De vraies questions (de retour du Théâtre National)

Pourquoi le spectacle de Claude
Schmitz « Mary mother of Frankestein » est-il le second
volet de la tétralogie de Jacques Delcuvellerie « Fare thee
well Tovaritch Homo Sapiens » ?
Pourquoi le metteur en scène et
co-auteur choisit-il de construire un objet scénique plutôt beau
mais radicalement coupé du public durant ses deux premiers tiers
(prologue mis à part) ?
Pourquoi y construit-il une longue
séquence hypnotique, où la polyphonie confine à la cacophonie et où
l'accès à la matière textuelle est rendu quasiment impossible ?
Pourquoi le jeu de la distribution
anglaise semble malheureusement sorti de chez James Ivory quand le
jeu francophone tire davantage au Desplechin ?
Pourquoi les mots de la distribution
anglaise sonnent-ils inutiles, interchangeables, sans nécessité
aucune (exception faite du récit de la mort du bébé de M.S. par
journal intime interposé, séquence plutôt réussie) ?
Pourquoi ai-je l'impression que
l'aspect indigeste de toute la première partie n'a pour fonction
que de rendre plus éclatante l'apparition et la prise de parole de
la Créature ?
Pourquoi la conférence-procès menée
en monologue par la Créature m'apparaît-elle comme une performance
drolatique, ensorcelante et finalement brillante où Iggy Pop semble
singer tantôt Antonin Artaud, tantôt Charles de Gaulle ?
Pourquoi nous priver autant du jeu
saugrenu de Boris Lehman, du jeu craintif dArié Mandelbaum, du jeu
galvanisant de Fabien Dehasseler et Vincent Minne ?
Pourquoi nous perdre autant ?
Pourquoi, en somme, cette parenthèse
de cent minutes entre un prologue filmé très prometteur et une fin
passionnante ?
Pourquoi, in fine, s'intéresser à
Mary Shelley ?
Vous avez les réponses ?
Exprimez-les ici...
*
Post-scriptum
transparence : Je ne connais pas personnellement Claude Schmitz.
Nous avons plusieurs connaissances (plus ou moins proches) en
commun. Je l'avais invité au débat foireux que j'avais organisé au
Théâtre Varia en octobre dernier sur les metteurs en scène de sa
(ma) génération ; il n'était pas venu. Nous nous sommes parlés un
peu plus tard à la sortie d'un débat moins foireux à la Bellone où
j'avais aimé ses propos. Par le fruit d'un hasard malheureux, je ne
connaissais pas son travail jusqu'à hier.
Photo : le Théâtre
National, hier soir.
19 mai 2010
C'est pas que je veuille tenir ni que je veuille m'enfuir (De retour de Bozar)

Faire du beau avec la merde du
monde.
Faire l'éloge de la douceur quand on
est considéré comme un maître du trash.
Faire la démonstration de sa
compétence plastique, rythmique, bien au-delà de la provoc.
Faire œuvre dialectique et faire
œuvre intimiste.
Des corps, des sons, des matières,
des idées, des images, des mots, des fragilités faire un spectacle
qui étonne, qui émeut, qui propulse, qui relance, qui fait résonner
la mémoire et raisonner les perceptions.
Qu'il le veuille ou non, Rodrigo
García produit.
Tant mieux pour nous.
Après « Versus »,
« C'est comme ça et me faites pas chier » impose un peu
plus encore (dans une atmosphère très différente) l'écriture
scénique et littéraire de Rodrigo García comme incontournables dans
le champ de la création contemporaine.
Quand j'ai eu envie il y a quelques
mois de monter « On ne badine pas avec l'amour » dans une
distribution mêlant amateurs et professionnels, j'ai demandé à
Thomas Depryck d'écrire pour les acteurs une partition
contemporaine prolongeant le texte de Musset, axé autour de l'idée
d'inconséquence aujourd'hui. En exergue à son texte, Thomas a fait
figurer cet extrait de « C'est comme ça et me faites pas chier » :
« Je veux suer sang et eau pour rien . Vivre chaque minute
pour rien. Réaliser chaque geste pour qu'il soit oublié. Occuper la
terre et ne provoquer que de l'indifférence. Me battre sans le
moindre sens. Je veux connaître une déception avec toi et avec dix
mille hommes encore. Je veux avoir des choses pour pouvoir les
perdre. Je veux tout et je veux tout perdre dans
l'incendie. »
*
« C'est comme ça et me faites
pas chier » de et mis en scène par Rodrigo García. Avec
Melchior Deroueut, Nuria Lloansi et Daniel Romero. Création au
Kunstenfestivaldesarts (Bozar).
*
PS : j'en suis le
premier surpris mais, oui, j'ai aimé tout ce que j'ai vu au KFDA
jusqu'à présent. Merci donc à Christophe Slagmuylder pour son
excellent travail ! D'accord ? Pas d'accord ? Dites-le ici !
18 mai 2010
Comparaison n'est pas raison

Dans Via
Intolleranza II, l'opacité est un appel à l'attention, à la
vigilance, à l'éveil (sollicitation).
Dans Deserve, la première
place est laissée aux acteurs (plaisir).
Dans Via Intolleranza
II, la profusion de signes est vertigineuse
(références).
Dans Deserve, les
acteurs sont magnifiques (surprise).
Dans Via Intolleranza
II, la confusion se fait éthique, esthétique, politique
(construction).
Dans Deserve, la
violence du propos est contrebalancée par la ludicité du jeu
(équilibre).
Dans Via Intolleranza
II, la violence est omniprésente, on s'en prend plein la
gueule (décharge).
Dans Deserve, les
metteurs en scène semblent au service d'un objet hybride créé avec
les acteurs (collaboration fructueuse).
Dans Via Intolleranza
II, le metteur en scène est un démiurge, qui conçoit son
objet dans les moindres détails (omnipotence brillante).
Dans Deserve, on pense
à Ivo Van Hove (Marc-Antoine).
Dans Via Intolleranza
II, on pense à Krzysztof Warlikowski (réponse à (A)pollonia)
et à Jacques Delcuvellerie (« Maman ! », fin d'un homme
et fin d'un temps).
Dans Deserve, il y a
Jacques Lacan qui danse.
Dans Via Intolleranza
II, il y a Christoph Schlingensief qui parle.
Dans Deserve, il y a
les sœurs Papin qui tuent.
Dans Via Intolleranza
II, il y a l'Afrique qui crève.
Deserve est mis en scène par des citoyens concernés,
en questionnement.
Via
Intolleranza II est mis en scène par un homme malade,
torturé et furieux.
Deux excellents spectacles de plus
au Kunstenfestivaldesarts...
Deserve, mise en scène de Jorge León
et Simone Aughterlony.
Via Intolleranza II, mise en scène
de Christoph Schlingensief.
*
Pour commenter
ce billet, cliquez ici.
15 mai 2010
Lettre à JMP (Bruxelles, de retour du Kaaistudio's)

Cher Jean-Marie,
Hier soir j'ai vu au Kunsten un film
très réussi qui m'a beaucoup fait penser à toi. Tu vas très vite
comprendre pourquoi : il s'appelle « Boulevard
d'Ypres » et est consacré à cette artère de Bruxelles où tu
habites. Ou plus exactement à ses habitants, tes voisins. Aux
grossistes en dates et olives, aux immigrés clandestins, au peuple
de l'Armée du salut, à ceux qui partent et à ceux qui arrivent, à
ceux qui attendent surtout (du travail, un logement, une vie
meilleure).
C'est un documentaire comme tu les
aimes je crois. La réalisatrice ne se contente pas d'enfiler les
témoignages comme des perles sur un collier. Elle construit son
récit en dialecticienne malicieuse et appliquée, convoque la grande
histoire pour mettre en relief la petite ; elle sait raconter, elle
touche.
Les quais de chargement des
grossistes deviennent scènes où tes voisins debout se racontent à
la troisième personne : « Il était dans son pays et il a dû
partir... ». Du théâtre-récit à base documentaire en somme.
Sur les murs de béton gris des hangars à olives, elle projette des
archives filmées de la bataille d'Ypres : on n'y voit ni tes aïeux
ni les miens mais ceux de tes voisins, tirailleurs sénégalais,
guinéens ou maghrébins, à cheval dans les dunes flamandes. Elle
montre ces images à tes voisins, leur fait entendre des documents
sonores d'époque qu'ils traduisent pour nous dans ta rue. Les voix
se mélangent...
En voyant ce film, très théâtral
dans le meilleur sens du terme, j'ai aimé m'imaginer que cette rue
avait eu une influence réelle sur les textes que tu y as écrits. Le
monde comme il va, l'injustice sociale, le désir d'exister et la
quête d'identité, le dialogue de l'Histoire et de l'intime, tout
cela est présent en concentré dans ta rue et dans ton théâtre.
Comme toi, Sarah Vanagt (la réalisatrice) parvient à nous livrer
ces pans du réel au travers d'une écriture exigeante, ciselée,
ludique malgré la noirceur du sujet.
Je pense ne pas me tromper en te
conseillant de voir « Boulevard d'Ypres ». Il est encore
projeté le 16, le 23 et le 24 mai à 18h dans la petite salle du
Kaaistudio's.
Je t'embrasse,
antoine.
*
Pour commenter ce
billet, c'est ici.
*
Photos : à gauche,
le boulevard d'Ypres hier, 14 mai 2010 ; à droite, le doigt de
Julien Sigard quelques minutes avant la projection du film.
15 mai 2010
Le plus contemporain ? vs Un jeu pour aujourd'hui ? (Bruxelles, de retour du Kaaitheater)

L'adjectif
« contemporain » est défini de la façon suivante par le
Petit Robert : « 1. Qui est du même temps que. 2. Qui est de
notre temps ». Exemples : 1. Aragon est contemporain de
Brecht. 2. Le théâtre de Rodrigo García est contemporain.
Associé au mot « art »,
l'adjectif « contemporain » est synonyme pour certains de
démarche élitiste, hermétique et complaisante, et pour d'autres de
recherche exigeante, novatrice, dont les formes dialoguent avec
l'époque, stimulante pour les sens et l'intellect. Rodrigo García
donne à ce point raison aux uns et aux autres qu'on peut
légitimement se demander s'il n'est pas le plus contemporain de
tous les artistes de théâtre actuels.
Son dernier spectacle, déjà présenté
dans plusieurs pays et actuellement au Kunstenfestivaldesarts,
s'intitule « Versus ».
Prolongeant son souci d'inscription « contre » la marche
dominante du monde, « Versus » choisit de réinvestir le
champ du mystère, de l'abstraction, du trouble. Ne cherchant ni à
plaire ni à être compris, « Versus » ne convertira pas
les détracteurs de l'art contemporain. Affinant brillamment une
démarche exigeante et jouissive construite spectacle après
spectacle, « Versus » ravira tous ceux qui s'interrogent
sur les formes d'un théâtre pour notre temps.
Les écrits abondent sur
García. Je ne m'épancherai donc pas ici sur son statut de
provocateur, ni sur son talent de plasticien, ni sur sa dynamique
de moraliste, ni sur sa science du dispositif, ni sur ses
thématiques récurrentes (au premier rang desquelles une critique
acerbe de la société de consommation). Tout cela est à l'œuvre dans
« Versus », comme dans les spectacles précédents. Pour
tous ces aspects et bien d'autres, je vous renvoie à l'excellent
ouvrage de Bruno Tackels paru en 2007 (« Rodrigo
García », Écrivains de plateau IV, Les Solitaires
intempestifs).
Ce qui m'est apparu hier soir
comme absolument admirable dans le travail de Rodrigo García,
peut-être déjà présent avant mais proche de mes préoccupations
actuelles, relève de la direction d'acteur.
À chaque fois que j'ai vu des
textes de García mis en scène par d'autres que lui, j'ai trouvé le
résultat minable. J'ai compris pourquoi hier soir : quand
l'outrance verbale contenue dans ses textes est portée par des
êtres eux-mêmes outranciers, l'objet scénique apparaît comme
dérisoire, vulgaire, fake. La vulgarité existe donc lorsqu'un a
priori provocant est posé par le jeu (gouailleur, militant,
expressionniste) sur les mots prononcés. Dire les mots révoltés de
García en jouant la révolte ou l'étrangeté est le meilleur moyen
pour rater sa cible.
Les acteurs de García, mis en
scène par lui-même, déploient un jeu d'une merveilleuse finesse, un
travail du texte et du corps brillants, une prise de parole
ambigüe, à mille lieues de l'expressionnisme ou de la foire aux
monstres. Leur outrance verbale est sans cesse contrebalancée par
leur naïveté, leur air de ne pas y toucher. Plus les mots sont
outranciers, moins le jeu l'est. Les acteurs de García savent que
la volonté n'existe pas : ils observent et subissent, se prennent
la réalité du monde dans la tronche et en rendent compte. Les
acteurs de García ne geignent pas, ne hurlent pas : ils rendent
compte (de leurs souffrances, de leurs incapacités à être en phase
avec la vie). Un souci d'exactitude les anime, une nécessité à
décrire le plus fidèlement possible l'absurdité et la brutalité de
la société dans laquelle ils évoluent. Plus les mots pour le dire
seront absurdes et brutaux, plus leur manière de les prononcer sera
appliquée, précise, presque scientifique, mais d'une science dont
ils sont eux-mêmes et l'objet et le sujet. C'est ce qui les protège
sans cesse de l'indécence ou de l'abjection : ils ne parlent qu'à
la première personne, toujours. Ils s'analysent eux-mêmes, acteurs
merdeux d'un monde merdique.
C'est en somme excessivement
simple : l'énormité des propos n'est opérante que lorsqu'elle est
livrée comme une bizarrerie, une incongruité, voire une évidence
pas du tout énorme. La violence (et l'humour) est alors reçue,
fonctionnant sur le décalage entre énoncé et énonciation. Encore
faut-il l'extrême compétence de Patricia Álvarez, Amelia Díaz,
Rubén Escamilla, Juan Loriente, Nuría Lloansi, Isabel Ojeda, David
Pino, Daniel Romero et Víctor Vallejo pour que l'ensemble
fonctionne si bien.
*
Pour commenter ce
billet,
c'est ici.
08 mai 2010
Amusement obligatoire (Bruxelles, de retour du Kaaitheater)

Les Anglais de Forced
Entertainment traînent par ici une réputation grandiose.
D'esprit novateur et de culot scénique. C'est peu dire que j'étais
impatient de découvrir leur travail. C'était hier, à la première
mondiale de « The thrill of it all », spectacle
d'ouverture du Kunstenfestivaldesarts 2010, sur le grand
plateau du Kaaitheater.
Neuf acteurs en blanc-rouge-noir à
paillettes cheap, perruqués à l'arrache. Des palmiers de pacotille
qu'on place et déplace pour (dé)structurer l'espace. Des chansons à
la pelle : voix japonaises sur orchestrations sixties amerloques.
Des danses improbables, again and again. Entre deux moments
chorégraphiés, des tentatives de textes au micro déformant : tous
les mecs ont la voix de Barry White ; toutes les nanas celle d'une
souris de cartoon sous exta. Tentatives vaines : la parole est sans
cesse empêchée, par les autres acteurs, par les fils des micros,
par la nécessité de la danse, par par par. Sans la traduction, on
ne pige pas la moitié de ce qui est dit (certains spectateurs ont
reçu des écouteurs à l'entrée, pas moi) mais ça n'a vraiment aucune
importance : quand l'entertainment est forced, il n'y a pas de
place pour le contenu.
C'est là tout le propos du collectif
: mettre à plat l'absurdité du The show must go on. Envers et
contre tout, les neuf guignols vont s'acharner coûte que coûte à
produire du spectacle, à nous ravir à tout prix et donc à feindre
eux-mêmes le ravissement. Jusqu'au malaise, à l'écœurement, au
sordide. Durant la première salve chorégraphique du spectacle, une
des actrices se vautre lamentablement dans le décor, se retrouve à
quatre pattes, se redresse en catastrophe et arbore par réflexe un
cheesy smile tout en reprenant son pas. Faire bonne figure. Les 100
minutes qui suivent déclineront le motif. Tout est dit.
Tout ou presque. De ce show absurde
et malsain transpire une grande désillusion, une vision qui confine
au dédain du rapport salle-scène dans son essence. La démonstration
nous dit que le public n'existe que par son désir de rire et de
morale ; l'acteur - même exceptionnel, et c'est le cas ici -
n'existe que par sa fonction de satisfaction de ces désirs. Un
théâtre qui ne croit plus au théâtre en somme. Donc, malgré tout,
c'est-à-dire malgré le plaisir du jeu, malgré la riche violence du
propos et malgré des instants de franche hilarité, un solide goût
de « Tout ça pour ça » au final... (cqfd?).
*
Pour commenter ce
billet,
c'est ici.
*
Post scriptum festivalier : pas vu
la performance de Lotte van den Berg / impressionné par la
réalisation live sur la façade faisant face à celle du KVS d'un
dessin de Bonom (le plus célèbre street-artist bruxellois
malgré son anonymat farouchement gardé) / grosse grosse grosse
affluence à la fête d'ouverture au KVS (centre du festival cette
année)
*
Post post srciptum transparence :
pour l'ensemble du Kunstenfestivaldesarts, j'ai acheté le pass à
130€ et j'écris ceci sans rémunération.
07 mai 2010
Pour commencer (Bruxelles, chez moi)

Bienvenue !
L'espace qui
m'est ici octroyé porte le sous-titre « Scènes
critiques ». Les interprétations plurielles et homonymiques de
cette appellation sont autorisées. En marge de mon activité
rédactionnelle menée à Alternatives théâtrales et dans
d'autres publications occasionnelles (dont le magazine Scènes ), je tâcherai donc de
chroniquer à cette adresse, de manière régulière et critique, ma
double activité de spectateur et de metteur en scène.
Écrire sur les
spectacles d'autres m'engage dans mon travail de mise en scène.
Mettre en scène
m'engage dans mes écrits sur les spectacles d'autres.
Si la démarche
est parfois périlleuse, elle est toujours productive et source de
remises en question.
En tant que
lecteur, je regrette régulièrement que la presse critique de
théâtre en Belgique francophone ne précise pas davantage
« d'où elle parle », ce qu'elle cherche sur les scènes,
quelle idée du théâtre elle défend. En d'autres termes, je regrette
que l'organisation du microcosme théâtral belge francophone
(superposée aux contraintes de productivité liées à l'état de la
presse) ne permette pas davantage l'émergence de véritables
« lignes éditoriales » au sein de la presse de critique
théâtrale. En réaction, voici donc ma ligne éditoriale personnelle, en guise de
prologue aux textes prochainement publiés ici. Un condensé de ce
que je cherche à voir et à faire au théâtre aujourd'hui. Il s'agit
d'un extrait de "Ficelés dans nos paquets de viande (manifeste
contingent)", texte récemment écrit et qui sera publié en
intégralité dans le prochain numéro de "Scènes" (à
paraître au mois de juin prochain). Pour un avant-goût des
spectacles qui concrétisent ces intentions, c'est par ici.
Je vise le plus
de transparence possible : pour chaque spectacle vu, je préciserai
si j'ai payé ma place ou si j'ai été invité ; lorsque j'écrirai sur
les spectacles d'amis ou de collaborateurs directs et indirects, je
le mentionnerai ; lorsqu'un spectacle me semblera raté, malhonnête
ou maladroit, je le mentionnerai.
Mais
l'essentiel n'est pas là : en allant au théâtre, je cherche à
stimuler mon regard de spectateur et de metteur en scène ; en
allant au théâtre, je cherche à voir plus loin ou à côté,
différemment qu'en n'y allant pas. Cela, un spectacle raté peut
parfois me le donner. Cela, un spectacle réussi peut souvent ne pas
me le proposer.
Les intentions
décelées, les effets qui font mouche, les jeux singuliers, les
correspondances inattendues, les résonances intimes ou universelles
seront mis en avant et se catapulteront je l'espère au hasard des
spectacles vus.
Les temps forts
de ce blog dans les prochaines semaines seront très probablement en
lien avec les spectacles vus au Kunstenfestivaldesarts (qui commence ce soir),
la préparation et la tenue du De
Facto Festival (à Deux-Acren, du 2 au 4 juillet), puis le festival
d'Avignon en tant que spectateur et aussi en tant que metteur
en scène des Langues paternelles (présenté du 7 au
27 juillet au Théâtre
des Doms).
D'ici là,
n'hésitez pas à me suivre sur Twitter...
Enfin, les
fonctionnalités de Bela ne permettant pas encore de laisser des
commentaires, je vous invite à le faire sur le forum du Collectif
De Facto, dans un fil créé pour l'occasion à chaque nouveau billet.
C'est ici (il faut s'inscrire mais c'est très
rapide). N'hésitez pas à y intervenir et à m'y contredire : je
crois farouchement que c'est de la confrontation que l'émulation
naît...
À très vite,
pour un billet consacré à la nouvelle création de Forced Entertainment,
présentée ce soir au KFDA.