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26 juillet 2011
Déphasée un instant (mon Avignon 2011 - jour 11)

Dans « Fase », spectacle culte et fondateur créé par
Anne Teresa De Keersmaeker et Michèle Anne De Mey le 18 mars 1982,
repris plus de cent-cinquante fois depuis, partout sur la planète,
présenté trois soirs au Festival d'Avignon dans la cour du lycée
Saint Joseph, dimanche, lundi et aujourd'hui par ATDK elle-même et
la saisissante Tale Dolven, chorégraphie incontournable à propos de
laquelle on a déjà tout écrit et dont je me bornerai à n'ajouter
qu'un commentaire lié à la représentation d'hier, dans
« Fase » donc, spectacle construit autour de l'idée de
phase et de déphasage au sens mathématique des termes, suivant le
modèle de la musique de Steve Reich qui constitue sa bande son en
quatre mouvements distincts - « piano phase »,
« come out », « violin phase », « clapping
music », dans « Fase », hier, peu avant 23 heures,
mouvement trois, alors que la souveraine chorégraphe arpente en
solo un cercle de lumière, les centaines d'yeux de la cour du lycée
rivées sur elle, suspendues à l'instant, sans prévenir,
interrompant très soudainement un élan circulaire, l'œil
sévérissime, le pas décidé, la reine Anne Terèse fond sur un
spectateur du deuxième rang occupé à filmer le dit-solo à l'aide de
son téléphone portable, le somme de cesser sur le champ, nous
laisse sidérés, rejoint son cercle de lumière et sa bande son qui
n'a pas été interrompue durant l'incident et reprend son pas comme
si de rien n'était.
Les publics d'Avignon sont bruyants, indisciplinés, grossiers,
souvent insupportables, c'est entendu. La maîtrise des images
reproductibles rendant compte des spectacles vivants est une
revendication légitime des créateurs, c'est évident. Que l'extrême
précision de la construction d'un spectacle comme
« Fase » suppose une concentration extrême de celle qui
l'exécute, que rien ne devrait venir perturber, j'en suis
convaincu.
Et pourtant, sans savoir exactement qu'en penser (finalement,
quand on souhaite ne pas être emmerdée par le public, on reste dans
son studio de répétitions, non ?), probablement comme plusieurs
centaines d'autres spectateurs hier soir, je suis à la fois plein
de frustration, gêné de m'être senti « en phase » avec la
danseuse, elle qui ne l'était pas avec nous, d'avoir été interrompu
dans mon voyage, tout à coup extrait d'une agréable torpeur, et à
la fois ravi qu'un accident advienne, que « ma »
représentation de ce spectacle si vu, si su, si commenté, devienne,
par ce déphasage imprévu, un événement unique.
*
« Fase, four movements to the Music of Steve
Reich », chorégraphie d'Anne Teresa De
Keersmaeker, est encore jouée ce soir dans la cour du lycée
Saint-Joseph.
Parmi l'abondante littérature concernant le spectacle, la
fiche wikipédia et sa
bibliographie ne sont pas sans intérêt.
24 juillet 2011
Jeanne et Gilles et Guy et Tom (mon Avignon 2011 – jour 9)

Au fur et à mesure que passent les jours et que l'issue du 65è
Festival d'Avignon approche, je me dis qu'il aura surtout été
marqué par le geste inaugural de Vincent Macaigne. Aucun autre
invité du Festival n'aura à mes yeux su faire preuve d'autant
d'engagement dans son travail et de communicativité dans son
énergie. Je suis dès lors surpris de constater l'engouement massif
pour le théâtre technologique de Guy Cassiers. Public de la cour
d'honneur très enthousiaste ; critique élogieuse. Pour ma part,
j'avoue avoir piqué du nez une cinquantaine de fois durant la
représentation de « Bloed en rozen » (« Sang et
roses »).
Et pourtant les figures de Jeanne d'Arc et Gilles de Rais sont
fortes et passionnantes, emblèmes l'un et l'autre de résistance au
pouvoir. Et le texte de Tom Lanoye n'est pas sans intérêt,
particulièrement dans le traitement ambigu de Gilles et de son
irrésistible attirance pour le crime. Et les acteurs sont tous très
bons, fins et nobles dans leurs costumes malins (des mains
postiches y sont ajoutées, posées sur le vêtement, de sorte que
chaque personnage semble à la fois toujours transporter son image
officielle et permanente en même temps que son corps dans
l'instant). Et les chants polyphoniques du Collegium Vocal de Gand
sont d'une beauté en total accord avec la magie du lieu.
Mais l'omniprésence de l'écran géant métallique sur le mur de la
cour, le mode de jeu qui instaure le chuchotement amplifié comme la
norme, les caméras latérales qui poussent les corps sur scène à
nous tourner le dos, tout cela participe à nous éloigner de ce qui
se joue, à nous en couper. Très rapidement, on ne regarde plus que
l'écran et les surtitres. Très rapidement, on a le sentiment d'être
venu lire un roman sur écran.
Plus tôt dans le festival, dans des styles très différents, la
performance de Romeo Castellucci ou le concert de Daho et Moreau
m'ont paru interroger notre rapport à la justice et à la religion
(puisqu'à travers les procès de Jeanne d'Arc et Gilles de Rais,
c'est de cela dont il est question ici) de façon nettement plus
subtile, perturbante, surprenante. À moins qu'elles ne soient
radicales (comme celle de
Daisuke Miura au dernier Kunstenfestivaldesarts
par exemple), les propositions dramaturgiques qui refusent de se
déployer à partir du plateau, qui refusent de considérer la salle
et nous laissent sur le carreau, me convainquent de moins en
moins.
L'an dernier, le travail de Cassiers à partir de l'œuvre
romanesque de Musil (« L'Homme sans qualité 1 ») m'avait
semblé infiniment plus stimulant, multipliant les niveaux de
lecture, utilisant la vidéo comme un outil d'adaptation inventif et
ludique pour jouer alternativement du narratif et du dramatique et
offrir un rôle actif au spectateur. Ici, l'écran semble devenu une
fin. Ne manque finalement que le pop-corn.
*
« Bloed & Rozen. Het lied van Jeanne en
Gilles » de Tom Lanoye, mis en scène par Guy
Cassiers, Cour d'honneur du Palais des papes jusqu'au 26
juillet.
22 juillet 2011
Tu n'es pas mon berger (mon Avignon 2011 - jour 7)

Il y a les spectacles dont le principe d'énonciation principal
et le point de départ dramaturgique reposent sur le partage d'un
temps commun à la scène et la salle (exemple : « Au moins
j'aurai laissé un beau cadavre » de Vincent Macaigne).
Il y a les spectacles dont le principe d'énonciation principal
et le point de départ dramaturgique reposent sur une intrigue, des
personnages, une psychologie, quatre murs (exemple :
« Mademoiselle Julie », de Frédéric Fisbach).
Et il y a les spectacles qui échappent à ces deux catégories, où
le temps de la construction du sens est propre à chaque spectateur.
À la manière des arts plastiques, ces œuvres construisent un
dialogue avec le public qui ne repose ni sur l'adresse, ni sur la
fable mais se donnent à voir comme un objet clos, que chacun
s'approprie, avec lequel les références, les fantasmes, les
histoires personnelles résonnent (c'est bien entendu toujours le
cas, mais je parle ici de principe d'écriture scénique). Les
spectacles de Roméo Castellucci appartiennent à cette dernière
catégorie.
[attention, ce qui suit dévoile le déroulé du spectacle...]
« Sul concetto di volto nel Figlio di Dio » présente
en fond de scène une très grande reproduction du visage du Christ,
recadré à partir du « Salvator Mundi » d'Antonello da
Messina. Le visage est beau, il nous regarde. Entre lui et nous, un
intérieur contemporain, moins chic que celui de
« Purgatorio », fonctionnel et standardisé. On amène un
vieillard ; il peine à marcher. Un fils, costume cravate, entre,
allume la télé, prépare les médicaments de son père qui végète
alors devant un documentaire sur les pingouins. Le père prend les
médicaments ; le fils se prépare à sortir vers ceux qui le
contraignent à porter cravate. Et, au moment de sortir, son père
chie sous lui, dans le canapé du salon. Pleurs, excuses ; le fils
console et nettoie salon et cul paternel. À peine la tâche
terminée, rebelote sur le sol du salon. On lave, on rassure. Puis
rebelote à la table. Puis rebelote dans le fauteuil. Le fils voit
sa patience peu à peu l'abandonner. Veut sortir, doit sortir. Le
père pleure et s'excuse et pleure. Cette merde coulera donc sans
fin ; on n'en sortira jamais. Les nerfs lâchent ; tendresse, larmes
et rage partagées. Le fils manque de matériel de nettoyage, sort
dans les coulisses. Le père en profite pour s'emparer d'un bidon
posé depuis le début dans un coin, l'ouvre, répand la merde liquide
qu'il contient partout sur son lit, s'assoit dedans et reprend la
pause pleurnicheuse juste à temps pour le retour du fils à
serpillère désespéré, qui finit tout de même par quitter les lieux,
laissant le vieux littéralement dans sa merde, tête baissée. Fin de
la première partie (suivront deux autres, beaucoup plus
courtes).
Ce père impotent qui répand sa fiente sur la vie standardisée
que son fils s'est construite est une formidable surface de
projection. Il est le XXè siècle. Il est la vieille Europe et
l'Italie. Il est Lear qui refuse à ses filles le droit à
l'existence propre. Ensemble, père et fils sont aussi, et bien que
Castellucci semble s'en défendre dans le programme de salle, le
christianisme tout entier.
Pitié inexorable. Colère honteuse. Surmoi dont on ne se
débarrasse jamais.
Durant la représentation, me reviennent les mots intransigeants
de Patrick Declerck :
"Le christianisme, lèpre de l'Occident, corrompt de son souffle
fétide, de ses doigts pourris, tout ce qu'il touche. La maladie,
toute maladie, est sienne. C'est là sa condition de possibilité, sa
catégorie, sa jouissance. Son sexe, en somme. Le christianisme...
Cette désolée gâteuse, cette vieille toute de deuil infini, cette
navrante sorcière, qui ne mouille plus de lécher, et à quatre
pattes, les ulcères de Job. Et ces ulcères justement lui sont
sacrés. Ils ne doivent pas... Ils ne peuvent pas guérir. On a
besoin d'eux... Ils sont la démonstration ultime de la vérité
christique. La preuve par pus ! Pauvre Job, idiot de la famille.
Mais idiot utile..."
(Patrick Declerck / Le sang nouveau est arrivé / Gallimard /
2005)
Mais la surface de projection, c'est aussi la reproduction du
Salvator Mundi. Comme dans les meilleurs films, ce n'est pas
seulement nous qui regardons : nous sommes regardés. Sans savoir
ici si ce Christ nous nargue ou nous avoue son impuissance.
Des gamins à cartable déboulent ensuite sur scène, vident leurs
sacs bourrés de grenades, les dégoupillent et les balancent sur la
tronche du Messie de Messina. Le geste est libératoire, jouissif
mais, si le bruit des grenades se fait entendre, le Christ semble
absorber chacune d'elles, les fait disparaître, aucune n'atteint sa
cible et l'image reste en place. Puis le gigantesque visage se
bombe, prend du relief, semble se décoller, avancer vers nous pour
enfin se déchirer et laisser place à l'inscription : « You are
my shepherd ». Dans un ultime sursaut de lumière et de son, un
« not » lumineusement plus faiblard vient s'intercaler :
« You are not my shepherd ».
Castellucci affirme sans cesse ne pas chercher à provoquer.
Heureusement pour nous, il ne parvient jamais à ne pas le
faire.
*
Sul concetto di volto nel Figlio di Dio, de
Romeo Castellucci, jusqu'au 26 juillet à 19h à l'Opéra-Théâtre.
21 juillet 2011
Pourquoi j'ai quitté la carrière de Boulbon (mon Avignon 2011 – Jour 6)

Topo préalable : Sophocle / Vè siècle
avant JC / 123 tragédies écrites / 7 conservées : Ajax, Antigone,
Les Trachiniennes, Œdipe Roi, Électre, Philoctète, Œdipe à Colone /
Projet Sophocle de Wajdi Mouawad = présentation des 7 tragédies en
trois ensembles thématiques / Cette année « Des Femmes »
(Les Trachiniennes + Antigone + Électre) / 2014 : « Des
héros » (Ajax + Oedipe Roi) / 2015 : « Des
mourants » (Oedipe à Colone + Philoctète) /
*
Hier soir avait lieu à la Carrière de Boulbon la première
avignonnaise du premier ensemble sophocléen conçu par Wajdi
Mouawad. Six heures trente de tragédie grecque dans un cadre
exceptionnel. À 21h30, Les Trachiniennes. À 23h45, Antigone. À
2h30, Électre. J'ai quitté les lieux après la première des trois
pièces. Voici pourquoi.
On a beaucoup parlé de ce projet lors de sa création pour des
raisons que je croyais mauvaises. La participation de Bertrand
Cantat en tant que compositeur de la musique originale et
interprète du Chœur a déchaîné un flot médiatique rare pour une
création théâtrale. En lisant l'émouvantelettre de Mouawad à sa fille, puis en
découvrant la critique de René Solis dans
Libération au moment de la création du spectacle en région
bordelaise, on percevait bien que la présence de l'ex-leader de
Noir Désir n'avait rien à voir avec de la figuration. Mais on
n'imaginait pas à quel point le projet dans son essence était fondé
autour du Choeur-Cantat.
Dès les premières minutes du spectacle, on comprend que la
singularité du projet est très exactement celle-ci : faire raconter
ces tragédies vieilles de trois mille ans par un homme
d'aujourd'hui incarnant plus que quiconque et aux yeux de tous une
dimension tragique contemporaine. Le trouble imaginé par Mouawad,
c'est, via Cantat, la rencontre des siècles, l'appropriation de la
matière grecque. La question posée, c'est « le destin de
Cantat et de Marie Trintignant est-il différent de celui d'Héraklès
et Déjanire ? ». C'est « quel regard le tragique peut-il
porter sur lui-même ? ». Risqué et dérangeant. À juger sur
pièces.
Mais à Avignon, pas de Cantat.
Et, pour le remplacer, une bande enregistrée.
Les trois musiciens qui l'accompagnent sont sur scène. Sa voix
résonne dans le magnifique écrin de la carrière, ample,
tonitruante, démolie. Il dit le tragique de Déjanire ; il dit la
mort et le crime ; il chante à pleins poumons. Mais dans un studio,
loin, face à un micro. Et toute la puissance du geste est tronquée,
amoindrie ; et toute l'entreprise artistique devient bancale ; et
toute l'action qui se déploie paraît petite, anecdotique,
dérisoire. Si le spectacle se fonde sur le regard de Cantat sur
l'action, sans Cantat il était ridicule de maintenir « Des
Femmes » dans la programmation du festival d'Avignon.
Aurait-on imaginé un instant diffuser les playbacks du
« Condamné à mort » en cour d'honneur sans la présence
physique de Moreau et Daho ? C'est pourtant la position résignée,
absurde et incompréhensible adoptée ici. Dès lors que Cantat
renonçait à se produire à la Carrière de Boulbon, il fallait
annuler ces représentations.
Il se trouve que le Théâtre Royal de Namur (par
ailleurs principal coproducteur de mon prochain spectacle durant la
saison 2012-2013) programme « Des Femmes » du 18 au 22
janvier prochains. Il se trouve que Patrick Colpé (directeur du
TRN) a publiquement défendu la venue de Cantat à Namur, à coups
d'arguments cohérents et courageux. Il faut
qu'il tienne bon. Et que chaque directeur de chaque lieu
accueillant « Des Femmes » fasse de même.
Pour ma part, avec intérêt, je verrai à Namur
l'« Antigone » et l'« Électre » de Mouawad.
*
« Des Femmes », d'après Sophocle,
traduction de Robert Davreu, mise en scène de Wajdi Mouawad,
Carrière de Boulbon, jusqu'au 25 juillet.
20 juillet 2011
Supplique (mon Avignon 2011 – jour 5)

Allez, donnez-nous plus !
Allez, prenez des risques !
Allez, quand on a face à soi un type de la trempe de Nicolas
Bouchaud, on le porte, on lui fait davantage confiance, on le
laisse exploser !
Allez, quand on désire faire entendre un texte mille fois monté,
on en propose une lecture forte, on cherche un souffle qui fait
résonner l'aujourd'hui, on impose un angle personnel !
Allez, quand on souhaite utiliser une star pour faire parler de
soi, on imagine autre chose que de l'habiller en Lanvin, on casse
son image, ou on multiplie les niveaux de lecture, ou on joue
ouvertement avec son statut !
Allez, quand on a l'opportunité d'être retransmis sur France 2,
on se doit de chercher le panache, la surprise, l'ambition !
Allez, quand on fait du théâtre, on considère l'instant présent,
le public, l'accident !
Allez, donnez-nous autre chose que Mademoiselle Julie !
Allez, du moins propre, du moins prudent, du moins prévisible
!
Allez, dites-nous quelque chose.
Mieux vaut mille fois se planter que de tenter si peu.
Allez, s'il vous plaît.
*
Mademoiselle Julie, de Strindberg, mis en scène
par Frédéric Fisbach, jusqu'au 26 juillet au Gymnase du Lycée
Aubanel et le 26 juillet à 22h sur France 2.
19 juillet 2011
« On peut se demander pourquoi les Cours condamnent » (mon Avignon 2011 – jour 4)

1. À considérer la chanson comme un art de la mise en formes et
le concert comme la représentation scénique de cet art, évacuons
tout de suite la question de la pertinence à faire figurer un
récital de chansons dans la programmation d'un grand festival
international d'arts vivants. L'orchestration, l'interprétation, la
scénographie, les éclairages d'un concert peuvent faire l'objet
d'une dramaturgie et d'une mise en scène exigeantes et il est
regrettable que ce ne soit pas plus souvent le cas.
2. Je n'aime pas le mouvement spontané qui consiste à dresser un
procès d'intentions aux vedettes populaires, supposément moins
susceptibles que ceux qui entretiennent la pose underground de
fournir une matière artistique digne de considération. Une
filmographie muséale ou une capacité à vendre des disques ne sont
pas en eux-mêmes des arguments de décrédibilisation artistique.
3. Dans le cas qui nous occupe, nous nous trouvons face à une
vieille dame dont l'essentiel des véritables prises de risque
artistiques datent de plusieurs décennies et face à une icône pop
vieillissante dont l'impact majeur remonte à déjà vingt-cinq
années. Les voir prendre d'assaut une œuvre en tous points
transgressive rédigée en prison par un jeune auteur rebut de son
époque constitue d'emblée un acte fort, un positionnement apte à
résonner pour aujourd'hui.
4. Voici ce que je crois comprendre : c'est parce qu'ils sont
lucides sur le statut qui est le leur qu'ils se contentent de
livrer sobrement le texte. Toute tentative de médiation eut été
superflue. Ils se trompent peut-être.
5. Ma voisine sexagénaire sursaute quand ils prononcent très
distinctement :
"Mordille tendrement le paf qui bat ta joue,
Baise sa tête enflée, enfonce dans ton cou
Le paquet de ma bite avalé d'un seul coup.
Étrangle-toi d'amour, dégorge, et fais ta moue!"
Ou, plus tard :
"Colle ton corps ravi contre le mien qui meurt
D'enculer la plus tendre et douce des fripouilles.
En soupesant charmé tes rondes, blondes couilles,
Mon vit de marbre noir t'enfile jusqu'au cœur."
… mais je m'interroge un peu sur ce parti-pris qui consiste à
« laisser parler le texte » et, par la très douce
orchestration mise en place par le chanteur, à en ôter une part de
son âpre brutalité.
6. En entendant ce texte aujourd'hui, deux aspects attirent
l'attention et attestent de sa contemporanéïté.
7. Le premier se décèle dans les sursauts de ma voisine et de
mille autres comme elle dans la cour d'honneur du Palais des papes
à chaque fois que les mots « bite », « foutre »
ou « couilles » sont prononcés. Cette passion charnelle
de l'auteur pour l'assassin Maurice Pilorge a été écrite en 1942 et
il ne me semble malheureusement pas vain d'en souligner la beauté
septante ans plus tard. Le fait que deux vedettes populaires s'en
chargent paraît plus efficient que s'il s'agissait de militants
LGBT anonymes.
8. Le second réside dans ce qui, de
« Notre-Dame-des-Fleurs » à « Quatre heures à
Chatila » en passant par « Les Bonnes », fonde le
projet littéraire de l'auteur : le regard désillusionné sur la mise
au ban des hommes par les hommes et l'ambiguïté qui en résulte.
Dans les systèmes sociétaux qui sont les nôtres aujourd'hui, poser
très clairement la question de l'immoralité des cadres judiciaire
et carcéral ne me semble pas chose inutile.
9. Ce n'est pas uniquement parce que j'ai une âme de midinette
que j'ai aimé voir « Le Condamné à mort » de Jean Genet
par Etienne Daho et Jeanne Moreau dans le cour d'honneur du Palais
des papes.
-
*
Le condamné a mort, de Jean Genet est
publié chez Gallimard.
L'enregistrement de la version orchestrée par
Etienne Daho, sur des musiques d'Hélène Martin, interprétée avec
Jeanne Moreau est éditée par Naïve.
18 juillet 2011
Spécial copinage (mon Avignon 2011 - jour 3)

Ceux qui me lisaient ici-même l'an dernier et ceux qui
me suivent sur Twitter savent
combien j'aime le Théâtre des Doms. Lieu institutionnel des
Belges francophones à Avignon, les Doms sont parvenus, en une
décennie, à s'imposer comme un espace de travail rare, convivial et
professionnel, où de précieuses rencontres ont lieu, où créateurs,
publics et décideurs sont accueillis avec soin, discutent ou
débattent joyeusement, reviennent ensemble sur la saison passée et
préparent l'avenir. Magie du lieu, ceux qui dans les bars des
théâtres bruxellois se saluent à peine se tombent ici dans les bras
et s'entretiennent chaleureusement...
J'ai eu la chance de présenter aux Doms en 2008 les
entretiens que j'ai menés avec
Jean-Marie Piemme publiés par Alternatives théâtrales. J'ai eu
l'immense privilège d'y montrer vingt fois l'an dernier
Les Langues paternelles, spectacle en tournée
depuis grâce à cette mise en lumière exceptionnelle.
Parmi les dix spectacles proposés aux Doms
jusqu'au 28 juillet, en voici deux, particulièrement accordés à
l'esprit du lieu, spectacles sans esbroufe et bien faits, l'un et
l'autre conçus sur base du texte récent d'un auteur belge :
« Rue du croissant » et « Hors-la-loi » (je ne parlerai pas
encore des huit autres, pas encore vus).
« Rue du croissant » est un texte de Philippe
Blasband, porté par Mohamed Ouachen, sous l'œil bienveillant de
David Strosberg. Ouachen y esquisse le portrait de plusieurs
dizaines d'habitants d'une même rue bruxelloise ; une intrigue se
noue sur ce terreau sociologique. Alors que l'exercice de
virtuosité laissait présager une atmosphère de one-man-show, c'est
tout le contraire qui opère : la sobriété du dispositif,
l'impressionnante finesse de la gestuelle, la rythmique dans les
transitions d'un personnage à l'autre, les lumières et la musique,
imposent un temps théâtral judicieux et beau. Seul bémol à mon avis
: un texte qui tire la réalité bruxelloise vers trop de douceur et
de gentillesse ; on aimerait à plusieurs reprises sentir la
rugosité de notre ville et Blasband a tendance à la lisser.
« Hors-la-loi », de Régis Duqué, est un western mis en
scène par Jérôme Nayer, avec Fanny Hanciaux, Yasmine Laassal,
François de Saint-Georges, Eno Krojanker et Hervé Piron. Si le
rapport à la loi, le fantasme de sa transgression ou de sa défense,
fournissent le sous-texte du spectacle, il s'agit avant tout du
terrain de jeu de formidables acteurs en liberté. Ils jouent aux
cow-boys, sont inventifs, drôles, dynamiques ; ils s'éclatent
visiblement ensemble et leur plaisir est communicatif. Bien que mon
impartialité puisse être mise en cause par le fait que cinq des
membres de l'équipe élargie font partie de mes proches
collaborateurs, je vous encourage à profiter de leur très généreuse
énergie.
*
« Rue du croissant » est présenté chaque jour à 12h40
et « Hors-la-loi » à 20h15 (relâche aujourd'hui pour les
deux spectacles).
*
La très ludique fresque réalisée par Lucas Racasse à l'occasion
des dix ans des Doms et mettant en scène plus de cinq cent
personnes y ayant travaillé depuis 2001 est visibleici et dans la cour
du théâtre.
17 juillet 2011
Notes à partir d'« Oncle Gourdin » (mon Avignon 2011 – jour 2)

- Malgré ma saillie ordurière d'hier consacrée à l'éloge de
l'arrogance sauce Macaigne, il ne faudrait pas s'y méprendre : il y
a arrogance et arrogance. Oui à celle qui stimule, qui exhorte, qui
bouscule et qui pousse ; celle qui se contente de mépriser
paresseusement me convainc infiniment moins
- la catégorie du mépris, qui ici prend la forme du ricanement
constant, me semble peu productive. Aucun souci pour moi à se payer
la tête de Claudel, de Vilar, de la danse contemporaine, de
Pasolini ou d'Olivier Py, mais le ricanement n'est pas le refus ;
il ne s'agit pas d'un positionnement « contre », il
s'agit d'une posture, supérieure, qui permet d'avoir l'air sans
s'affirmer
- la démarche parodique au théâtre me semble toujours
périlleuse, foireuse, compliquée ; je n'ai pas d'exemple en tête de
réussite réelle en la matière, j'en ai de nombreux d'essais peu
concluants. Il m'est difficile de ne pas penser aux sketches
télévisés des Inconnus au début des années 90 : toujours un peu
poujadistes, un peu beaufs, un peu gras et faciles ; je n'aime pas
la complicité née d'un refus de comprendre le lieu d'où parle
l'autre ; je préfère l'attaque frontale ou l'empathie à ce trop
commode entretien de l'ambiguïté
- dans les trois spectacles vus au In jusqu'à présent, l'usage
sur scène du name dropping festivalier m'a paru révélateur d'une
propension malheureuse du théâtre à se gargariser de lui-même : Di
Fonzo Bo cite et moque Sophie Perez ; Macaigne cite et moque
Binoche ; Perez fait jouer « Sur le pont d'Avignon » en
amorce à son spectacle puis cite et moque tout ce qui bouge.
Difficile de n'y voir qu'un positionnement artistique et pas avant
tout une tendance au nombrilisme happy few auto-légitimante (taper
rapidement sur Binoche depuis une scène du In, c'est avant tout
rappeler qu'on joue dans la même catégorie qu'elle)
- le travail de plateau et la construction d'images scéniques me
plaisent quand, dans une perspective similaire à celle d'un
Philippe Quesne par exemple, ils déploient une esthétique et une
rythmique aptes à dire ou à donner ce que le texte ne dira ou ne
donnera jamais. Peut-être n'ai je simplement rien compris mais il
ne m'a pas semblé un instant que c'était le cas dans « Oncle
Gourdin ».
*
« Oncle gourdin », de Sophie Perez
et Xavier Boussiron, se joue encore au Gymnase du Lycée Mistral
aujourd'hui à 15h.
16 juillet 2011
Salutaire arrogance (mon Avignon 2011 - jour 1)

Ce que j'aime le plus dans « Au moins j'aurai laissé un
beau cadavre », c'est la rage folle, l'ultime nécessité à être
présent et à prendre la parole, c'est l'affirmation de la
coexistence de la haine viscérale et du désir d'aimer, c'est le
hurlement de cette haine, c'est l'essence de l'humanité dans cette
haine dégueulée / Que ceux qui pigent pas ça ferment leurs gueules,
putain /Surtout, ce que j'aime le plus dans « Au moins j'aurai
laissé un beau cadavre », c'est l'appropriation intime de
Shakespeare, la capacité à le faire parler là où ils sont, à
l'instant où ils sont, pour ceux face à qui ils sont / Que les
connards dégénérés qui sont pas foutus de piger ça ferment leurs
gueules, putain / Surtout, ce qui impressionne dans « Au moins
j'aurai laissé un beau cadavre », c'est d'y avoir revu tous
les Hamlet croisés et aimés auparavant (mentions spéciales à Armel
Roussel et à Thomas Ostermeier) et de les aimer encore plus même
s'ils appartiennent désormais et pour toujours au passé / Que ceux
qui s'en foutent ferment leurs putain de gueule / Dans ce registre
comparatif, le traitement de Claudius me paraît surtout
passionnant, la possibilité d'empathie véritable pour Claudius, la
possibilité que Claudius et Hamlet soient finalement peut-être
faits du même moule / Si tu piges pas ça, tu fermes ta gueule, ok ?
/ Surtout, surtout, ce qui me bouleverse dans « Au moins
j'aurai laissé un beau cadavre », c'est la violence du
dialogue entre Hamlet et Gertrude, l'incapacité freudienne du fils
à accepter la féminité de sa mère, le coup de poing de la sexualité
de sa mère qui ne saurait être vécue que comme une trahison
insupportable, que comme une dérouillée à la batte de base-ball
dans sa sale gueule de merde / TOI TU FERMES TA GUEULE / Ce que
j'aime le plus dans « Au moins j'aurai laissé un beau
cadavre », c'est de faire le constat sans retour (après
« Notre terreur », dont les bouteilles de faux sang
reviennent ici presque en hommage) qu'il y a la place pour un
théâtre français qui aurait digéré l'apport des dramaturgies
flamande et allemande, qui se serait débarrassé du surmoi
patrimonial lié à la littérarité tout en gardant l'intelligence du
rapport au texte ; que ce théâtre là existe, qu'une génération est
là, prête à le porter, qu'elle le porte déjà / Que ceux qui pigent
pas ça ferment leurs putain de sales gueules de merde et continuent
à monter leur spectacles putréfiés à destination des cadavres /
Surtout surtout surtout surtout surtout SURTOUT putain, ce qui me
remue les tripes et me donne un putain de désir de me mettre au
travail sur le champs quand je vois « Au moins j'aurai laissé
un beau cadavre », c'est la belle arrogance, c'est la
conviction que seul le théâtre permet cette violence, que seul le
théâtre permet cette mise à mort, la construction de ce malaise
(impossibilité de savoir si c'est l'acteur ou le personnage qui
hurle ; rires gras du public sur le désespoir des
acteurs-personnages ; motifs de l'excès). « Au moins j'aurai
laissé un beau cadavre » se donne avant tout comme un hymne
désespéré au théâtre, un hurlement d'amour au geste théâtral / Que
ceux qui sont pas foutus de piger ça retournent devant leurs
putains de télés aseptisées de merde et ferment à jamais leurs
putains de sales gueules.
*
« Au moins j'aurai laissé un beau cadavre » est
le spectacle de Vincent Macaigne conçu à partir d'Hamlet de
Shakespeare. Il se joue encore jusqu'au 19 juillet au Cloître des
Carmes à 21h30.
*
(sinon j'ai vu aussi « La Paranoïa » hier ; malgré un
texte et une approche vraiment dignes d'intérêt, c'était
franchement raté ; la dimension parodique de l'ensemble y tombe à
plat, les effets dénoncés y sont reçus au premier degré, ça ne
fonctionne pas ; dommage)
28 mai 2011
Réseaux

Puisque j'ai prétendu ici dernièrement partir des spectacles vus
pour parler du théâtre, cherchons joyeusement à nous
contredire.
L'individu contemporain ne se reconnaissant plus dans les
anciennes relations « verticales » (qui le liaient à une
idéologie, un dieu, un État-Nation, etc.), il se replie dans le
grand élan d'horizontalité de l'époque : l'affirmation de sa
personne, de son réel, de son point de vue. Facebook et Twitter,
chacun à sa façon, participent à cet élan (comme y participent
aussi les blogs, la téléréalité, etc.).
Facebook est un petit village, on s'y épie, on s'y jauge, on
cherche à paraître sous son meilleur jour devant ses voisins, on y
est poli, on fait gaffe à l'image qu'on y donne.
Twitter est une mégalopole, chacun y est anonyme dans la masse,
tout s'y trouve, on y laisse les gens vivre comme ils
l'entendent.
Facebook façonne une idée de la relation basée sur la promotion
de soi.
Twitter façonne une idée de la relation basée sur le partage de
l'information.
Pour exister sur Facebook, il faut se montrer sympa, convivial,
marketé.
Pour exister sur Twitter, il faut avoir des choses à dire. Mais
peu importe que vous y existiez ou pas. On peut passer des journées
entières sur Twitter sans s'y inscrire. On peut s'abonner à des tas
de comptes sans jamais rien publier. L'accès à l'information est
sans contrepartie aucune.
En urbain convaincu, depuis que je suis accro à Twitter (un peu
plus de douze mois), je me demande régulièrement ce que je fous
encore sur Facebook.
J'ai vu hier soir « Monde.com (facebook) » de Mokhallad Rasem et
j'avais espéré qu'on y parlerait de tout ça. Je me demandais
quelles dynamiques scéniques allaient pouvoir se déployer sur ce
terrain riche, comment un Irakien vivant en Flandre allait aborder
le sujet, si j'allais être bousculé dans ma vision d'internaute et
de citoyen.
Mouais. Ben non. Pas bousculé. Du tout du tout du tout.
Au final, la dramaturgie du spectacle se résume plus ou moins à
reproduire sur scène un fil d'actualité Facebook, c'est-à-dire un
zapping hétéroclite brassant les vies des cinq protagonistes. Ça
ressemble à un exercice de style, à un exercice d'école. De
l'énergie dans l'utilisation de clichés et c'est à peu près tout.
Dommage.
Sur un sujet semblable (la mise en scène de soi), Forced
Entertainment m'avait paru l'an dernier aller un cran au-delà dans
la réflexion et l'appropriation scénique du sujet, malgré un
cynisme parfois dérangeant. Soit.
*
Ne crachons pas dans la soupe, cette dernière fausse note ne me
fait pas oublier que ce Kunstenfestivaldesarts 011 m'a permis de
voir trois excellents spectacles (« El Rumor
del incendio», « Ich schau dir in die Augen gesellschaftlicher
Verblendungszusammenhang! » et « Yume no shiro
»). Même si le niveau général de sa programmation me semble un peu
en-dessous de celui de l'an dernier, le KFDA reste un formidable
lieu de dépaysement artistique, d'exigence, de rencontres et de
partages.
*
Reprise de ce blog festivalier aux alentours du 15 juillet, en
direct d'Avignon... D'ici-là, vous pouvez me suivre sur Twitter !
26 mai 2011
Nothing came come of nothing

L'enjeu derrière ces billets (ceux que j'écris ici) est le
suivant : partir du spectacle vu pour essayer de parler du théâtre.
Parfois, il n'y a pas à se gratter les trois cheveux qui me restent
: le spectacle vu pose explicitement, implicitement, une, des,
question-s, incontournable-s à mes yeux, dont il est impossible de
ne pas parler. Parfois, alors, des billets potables émergent ;
parfois pas. Parfois, aussi, le spectacle, bon, mauvais, réussi,
raté, ne me livre pas sa, ses, question-s sur un plateau, ni sur le
trottoir, ni quand je m'installe face au clavier. Dire qu'il m'a
semblé bon, mauvais, réussi, raté me semble alors trop peu,
stérile, tout le monde s'en fout, moi le premier. Alors peut-être
se taire.
J'ai vu deux spectacles récemment au Kunstenfestivaldesarts.
Le premier, "Yume no shiro" ("Castle of dreams"), de Daisuke
Miura, appartient à la catégorie de ceux qui (me) questionnent.
Violemment. Moi qui suis si peu sensible aux naturalismes de tous
poils (au théâtre du moins), j'avoue avoir été totalement
décontenancé par cette démarche aux accents documentaires qui
consiste à observer en voyeur le minuscule intérieur de huit jeunes
colocataires japonais, durant vingt-quatre heures synthétisées en
cinq moments-clés. Naturalisme du décor (un studio de six mètres
sur quatre à peine) et naturalisme des actions (baise, télé, baise,
jeu vidéo, baise, chiottes, baise, bouffe, baise, drogue) mais
écriture scénique pointue : mouvements lents et chorégraphiés, puis
violents et anarchiques, pas un mot prononcé. Et surtout :
simultanéité permanente des actions, obligeant le spectateur à
choisir lequel des huit protagonistes il observe, construisant son
propre spectacle selon le zapping intuitif composé au fil de la
représentation. Paradoxe dramaturgique déstabilisant et stimulant :
le rapport salle / scène est donc au cœur de ce dispositif qui
pourtant assume d'un bout à l'autre un épais et solide quatrième
mur. À tel point que l'ultime image du spectacle est créée à partir
du départ réel des spectateurs longeant la scène, instantanément
métamorphosés malgré eux en passants longeant sur un trottoir
tokyoïte l'appartement observé une heure trente durant. Le temps de
construire avec méthode et minutie un contrepoint transgressif à
l'imagerie dominante : ces jeunes japonais sont aux antipodes du
cliché cravate-discipline et une noirceur rageuse d'une rare
puissance se dégage de l'ensemble.
Le second, "You've changed", de Thomas Hauert, appartient à
la catégorie de ceux qui ne (me) questionnent pas. Comme dans
"Castle of dreams", il y a trois femmes et cinq hommes sur la
scène. Mais, ce détail mis à part, je n'ai strictement rien à
ajouter et, comme dirait l'autre, « Rien ne peut sortir de
rien ».
17 mai 2011
Ronde

S'il est écrit « Balkon » sur mon billet d'entrée,
alors je prends place à l'étage (je suis un garçon docile).
Si je prends place à l'étage, alors je suis assis à cinquante
mètres du plateau (nous sommes au Kaaitheater).
Si je suis assis à cinquante mètres du plateau, alors je ne vois
pas les visages des chanteurs (nous sommes face à un opéra).
Si je ne vois pas les visages des chanteurs, alors une part
importante de l'émotion et des enjeux narratifs me sont confisqués
(penser à vérifier si je ne deviens pas myope).
Si une part importante de l'émotion et des enjeux narratifs me
sont confisqués, alors je tente d'accorder mon attention à
l'argument (« The Indian Queen » de Purcell).
Si je tente d'accorder mon attention à l'argument, alors je
m'aperçois que je n'y entends goutte (ma culture opératique est
nulle et la prononciation de l'anglais lyrique du XVIIè non
surtitré sonne tel du comorien à mes oreilles).
Si je m'aperçois que je n'y entends goutte, alors il m'est
particulièrement compliqué d'estimer la pertinence de la
dramaturgie et du traitement scénique (signés Jan Decorte).
S'il m'est particulièrement compliqué d'estimer la pertinence de
la dramaturgie et du traitement scénique, alors j'essaie de
profiter de la musique exécutée par l'ensemble B'Rock (quinze
musiciens sur scène, dirigés par Frank Agsteribbe).
Si j'essaie de profiter de la musique exécutée par l'ensemble
B'Rock, alors je constate que le clavecin guilleret m'insupporte et
que je ne suis pas suffisamment armé pour juger de la qualité
d'exécution (envisager de me refaire une culture musicale).
Si je constate que le clavecin guilleret m'insupporte et que je
ne suis pas suffisamment armé pour juger de la qualité d'exécution,
alors j'admets que les passages lents et graves m'ont semblé très
beaux (en toute naïve subjectivité).
Si j'admets que les passages lents et graves m'ont semblé très
beaux, alors j'avoue que les éclairages aussi (ainsi que le
dispositif scénique dans sa globalité).
Si j'en arrive à évoquer la beauté des éclairages et que
j'additionne toutes les hypothèses qui précèdent, alors je me dis
qu'il est véritablement regrettable que le mot
« Parterre » ne figurât pas sur mon billet d'entrée.
*
Me
suivre sur Twitter.
15 mai 2011
Retour sur chronique (via Berlin)

Ce soir, en sortant du KVS où j'ai vu « Ich schau dir in die Augen gesellschaftlicher
Verblendungszusammenhang! » de René Pollesch, avec
l'ahurissant Fabian Hinrichs, je me dis que j'ai un peu rapidement
exprimé mes critiques
au sujet du spectacle de Fabrice Murgia vu hier
(« Life : reset / Chronique d'une ville épuisée »).
Je me dis que ce qui compte plus que tout, c'est la rage,
l'envie d'être là, sur le plateau, la niaque, la pulsion, la
rythmique, la violence, et que c'est ce dont manque
« Chronique… », et que c'est ce qui transpire du jeu de
Fabian Hinrichs une heure trente durant .
Je me dis que ce qui importe, c'est la mise en avant de la
contradiction qui nous pétrit, c'est de surprendre le spectateur en
le plaçant face à des états / pensées / émotions / etc. / qu'il ne
soupçonnait pas en lui.
Je me dis que le théâtre n'est pas, n'a pas vocation à être,
perd tout son intérêt s'il est, le lieu de la démonstration. Face à
« Life : reset / Chronique d'une ville épuisée », j'ai
l'impression qu'on cherche à me démontrer par l'exemple que la
société contemporaine produit de la solitude et du désespoir, ce
que je sais déjà et qui, dès lors, ne me surprend pas. Face à
« Ich schau dir in die Augen gesellschaftlicher
Verblendungszusammenhang! » (« Je te regarde dans les
yeux, lien d'éblouissement social! »), je suis bousculé,
impressionné, perturbé. Le texte du dramaturge allemand a beau être
ambitieux, conceptuel, compliqué, sa vision du plateau, sa
dynamique pulsionnelle, contradictoire et ludique, m'emporte puis
me violente puis me déplace, ce dont je lui suis reconnaissant.
*
Linda, t'es où ?
*
Me
suivre sur Twitter.
14 mai 2011
Théâtre virtuel

Fabrice Murgia travaille beaucoup,
dispose de moyens de création confortables, reçoit un accueil
public et critique élogieux, à l'échelle nationale comme à
l'international, toute chose dont je me réjouis pour lui (et pour
la création en Communauté française) sans arrière pensée.
N'empêche : « Life : reset /
Chronique d'une ville épuisée », vu au Kunstenfestivaldesarts
hier soir, me semble creux, inutile et trompeur.
En une succession de tableaux
visuels techniquement complexes, le spectacle montre une jeune
femme seule, dont on nous suggère en amorce qu'elle vit une rupture
amoureuse récente (elle écoute « Dis, quand
reviendras-tu » de Barbara en ouverture), s'enfoncer dans la
dépression et le trouble mental, et finalement se suicider.
La promesse sociologique du titre
est fallacieuse : cette femme neurasthénique dont on ne sait rien
serait la métaphore de nos grandes villes et le spectacle en ferait
la chronique.
Nous vivrions donc actuellement dans
une ultra-moderne solitude inavouée et masquée par le quotidien des
réseaux sociaux virtuels, quotidien apparemment dangereux, nocif,
ou du moins incapable de secourir le désespoir lorsqu'il
advient.
Mais de qui Murgia parle-t-il ?
Et d'où parle-t-il ?
Où et comment vit-il ?
Le metteur en scène semble regarder
son personnage de haut, sa société de haut, du moins d'un autre
endroit que celui où l'une et l'autre se trouvent. Murgia ne fait
pas partie du monde qu'il décrit et dénonce. Il semble endosser
l'habit du moraliste face à une réalité dont on est en droit de
douter. Qu'il existe dans nos villes des jeunes femmes seules et
déprimées, j'en conviens. Que ce soit révélateur de quoi que ce
soit de spécifique à aujourd'hui, je n'en suis pas certain. Ce
spectacle nous dit : nous vivons dans un monde où le virtuel prend
de la place et où des femmes se suicident parfois. Fort bien, et
ensuite ? Il n'y a pas d'empathie mise en place pour cette femme.
Il n'y a pas de distance narrative conçue pour décaler notre regard
sur cette réalité. Murgia multiplie les points de vue sur elle
(caméra live, films enregistrés, chat, plateaux mobiles montrant
les pièces de son appartement sous des angles divers) mais chacun
d'entre eux enfoncent le même clou de la solitude et des
échappatoires vains (et, dans le même élan, des portes
ouvertes).
Murgia se réclame du chef-d'œuvre de
Chantal Akerman « Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080
Bruxelles » mais, là où la réalisatrice plaçait son éthique
dans une très grande économie de moyens narratifs et, par là même,
nourrissait une grande proximité avec son personnage, c'est tout le
contraire qui opère ici : la technicité dans laquelle baigne la
figure observée nous éloigne d'elle, et nous nous foutons
éperdument de son sort.
Certes, la maîtrise du dispositif
technique est brillante et l'actrice - Olivia Carrère - accomplit
très correctement sa partition ; mais, sans véritable propos, sans
véritable point de vue, sans humour ni élan tragique, sans surprise
narrative, sans considération directe du public, tout cela sent
quand même nettement l'esbroufe.
*
Le spectacle se
joue jusqu'au 25 mai au Théâtre National.
*
Mes billets sont
désormais publiés également sur le Blog Bela, où
il est possible de les commenter.
*
Me
suivre sur Twitter
*
Photos : arrivée
du "Children's Choice Awards Jury" hier soir au Théâtre National
/Feuille de salle et ordinateur (détails).
08 mai 2011
Ton(s)

Le Kunstenfestivaldesarts se veut
a-thématique dans sa programmation.
Le premier week-end donne néanmoins
souvent un ton, annonce une couleur parfois révélatrice des
préoccupations qui animent les créateurs programmés par Christophe
Slagmuylder et son équipe.
L'an dernier, la création en
ouverture du festival de « The thrill of it all » par les
anglais de Forced Entertainment avait placé l'édition 010 sous le
prisme du spectaculaire, d'une interrogation sur ses restes, de la
mise en scène de soi, d'un rapport aux publics...
Cette année, c'est Richard Maxwell
qui ouvrait les festivités vendredi soir dans un Kaaitheater
bourré. Sa nouvelle création, « Neutral hero », affiche
une ambition plurielle : sociologique, historique, esthétique. Il y
est question d'identité américaine. Il y est question de mythes, de
récit, de chansons. L'oxymore du titre prend corps par un
traitement où règne une étonnante douceur, un apaisement de la
prise de parole pour déployer un récit initiatique pourtant
violent. Douze acteurs de tous âges sur la scène vide. Une langue
scandée. Une apparente absence d'ironie dans le maniement de
chansons country aux textes souvent plats, mais belles tout de même
grâce à la polyphonie déployée et au lyrisme de
l'interprétation.
Le regard est à mi chemin entre
celui d'un Frederick Wiseman et celui d'un Robert Altman :
l'ancrage dans le réel est fort, la topographie minutieuse est
convoquée, on sent la part de critique sociale que ce déploiement
charrie mais les personnages ne sont jamais méprisés ni moqués, on
sent une affection immense pour leur engagement simple et entier
dans leur quotidienneté.
L'extrême précision dans l'acte de
mise en scène tout en sobriété impressionne. Les rares instants
« dramatiques », où trois des acteurs brisent la logique
d'adresse directe au public pour jouer entre eux de courtes scènes
charnières, sont puissantes et lumineuses sans que le ton ne soit
haussé. Nous voilà positivement troublés, mais jamais vraiment
transportés.
*
Samedi soir à L'L, le deuxième
spectacle vu au KFDA, « El rumor del incendio », procède
d'un désir proche de celui de « Neutral hero » et de
moyens exactement inverses. La création mexicaine se donne
également pour mission de sonder l'identité d'un peuple. Là où une
unité de ton, une univocité esthétique forte et assumée structurait
« Neutral hero » dans une grande sobriété, c'est ici une
théâtralité d'apparence foutraque qui est convoquée sur le plateau
de L'L. Si Maxwell tentait d'écrire un récit d'allure mythique,
Lagartijas tiradas al sol (la compagnie mexicaine) part ici de
l'histoire intime pour écrire l'Histoire. Dans une très grande
proximité avec les spectateurs de L'L (disposés justement en L),
trois acteurs, un écran, des photos, des vidéos enregistrées, des
vidéos live, des masques, des maquettes, des chansons, un poisson
rouge, des soldats de plomb, une installation bordélique.
Les trois acteurs ont trente ans à
peine. Avec leur batterie de moyens narratifs, avec une fougue
communicative, avec inventivité et force, ils entreprennent le
récit d'un trajet de vie, celui de Margarita Urías Hermosillo,
militante communiste puis guérilléra dans le Mexique des années 60
et 70. Le récit du parcours personnel permet l'évocation d'une
multitude d'événements centraux dans l'histoire révolutionnaire
mexicaine. Les dates, les lieux, les noms sont restitués avec
précision, les épisodes recréés sur scène avec maestria et
jubilation. Les trois acteurs endossent tous les rôles, sont d'une
redoutable précision, éblouissants de présence, leur acharnement à
reconstituer le passé est fort et stimulant et, quand leur histoire
personnelle rejoint précisément celle de leur peuple, on est
submergé par une émotion rare.
Si, comme nous, les trentenaires
mexicains s'interrogent sur l'héritage laissé par la génération 68,
sur ce qui reste en nous de capacité de révolte, sur l'influence
des générations antérieures sur leur avenir propre, leur amertume
n'est toutefois pas exactement la nôtre : chez eux, les
soixante-huitards ont pris les armes, connu la répression et la
torture ; le poids de l'héritage n'est pas le même. Le regard posé
est lucide, dur, beau ; la façon de raconter est intègre, ludique
et fraîche. Sur scène, portée par deux impeccables acteurs
(Francisco Barreiro et Gabino Rodriguez), Luisa Pardo irradie. On
est d'abord bouleversé, embrasé par la franchise, la grâce et la
simplicité de son acte, puis totalement enthousiasmé par l'énergie
et la justesse de moyens déployés pour nous le faire voir. Un très
grand spectacle.
*
On peut se moquer gentiment des
aspects branchouilles, snob, pseudo-hype du barnum annuel autour du
KFDA. N'empêche : nulle part ailleurs dans notre paysage immédiat -
et même au-delà - de telles propositions artistiques ne nous sont
montrées : le Kunstenfestivaldesarts nous fait accéder à la
recherche appliquée de créateurs venus d'ailleurs ignorés, en quête
d'eux-mêmes et en pleine possession de leurs moyens. Immense
plaisir de spectateur...
*
« Neutral Hero », de Richard Maxwell / New-York
City Players, dernière représentation au Kaaitheater le 9 mai à
20h30
site de la
compagnie : http://www.nycplayers.org
« El Rumor del Incendio », de Lagartijas tiradas
al sol, représentations les 8, 10, 11, 12 et 13 mai à 20h30
blog de la
compagnie : http://lagartijastiradasalsol.blogspot.com/
*
Me
suivre sur Twitter.
Pour commenter ce
billet, c'est
par ici...
27 décembre 2010
Une année de spectateur... (Bilan 2010)

- La liste... (mes 10
meilleurs spectacles de 2010)
1. Ivanov Re/Mix - Roussel - Les
Tanneurs
2. Via Intolleranza II -
Schliengensief - Kunstenfestivaldesarts au KVS
3. Capital confiance -
Transquinquennal & Toc - Varia
4. Un Uomo Di Meno - Delcuvellerie -
Théâtre National
5. C'est comme ça et me faites pas
chier - Garcia - Kunstenfestivaldesarts à Bozar
6. Trust - Richter & Van Dijk -
Festival d'Avignon
7. otro (or) weknowitsallornothing
(or) ready to - Diaz - Kunstenfestivaldesarts au Théâtre 140
8. L'Homme sans qualité 1 - Cassiers
- Festival d'Avignon
9. Wijckaert, un interlude -
Wijckaert - La Balsamine
10. Bête de style - Dussenne -
Atelier 210
- Le contexte...
(parenthèse égocentrée)
Année de spectateur très
particulière : une bonne cinquantaine de spectacles vus entre
janvier et juillet ; une petite dizaine à peine entre août et
décembre. Ces six derniers mois, je fus surtout spectateur des
premiers regards de ma fille cadette, née au début de
l'automne.
J'ai vu moins de spectacles que l'an
dernier parce que j'en ai aussi présenté davantage. Si je cumule
chantiers (« Dehors », « Ficelés dans nos paquets de
viande »), représentations (« Les Langues
paternelles » au Vrak, à Avignon, à Silly ; « Les
Conséquences » à Deux-Acren) et projets auxquels j'ai
participé à la production (à Deux-Acren, à Liège), je crois avoir
été pour la première fois autant spectateur de mon propre boulot
que de celui d'autres (quantitativement, en nombre de soirées).
S'il ne fallait en garder que dix en
2010, ce serait donc ceux-là, sur base de critères finalement assez
flous, aussi pour moi-même. Le plaisir de spectateur est le premier
critère. S'y mêlent inextricablement, et parfois
contradictoirement, la surprise, l'adéquation à l'idée que je me
fais de ce que doit être le théâtre d'aujourd'hui (cf. mon manifeste), la place du spectacle dans le
parcours de son créateur, les résonances avec ma propre pratique,
... (certains spectacles très réussis touchent parfois moins
profondément que d'autres moins parfaits...)
- Les pourquoi...
(quelques mots sur les spectacles)
« Ivanov Re/Mix » -
Roussel - Les Tanneurs
L'impression qu'Armel Roussel, pour
qui je nourrissais depuis longtemps une forte admiration, a ici
concilié avec puissance et envergure les différentes veines de son
travail. L'intimité de l'acteur, la fidélité au texte et l'écriture
scénique originale s'y conjuguent avec une maîtrise bluffante (mon
papier complet sur le spectacle paraîtra au printemps dans le n°108
d'Alternatives théâtrales).
« Via Intolleranza II » -
Schliengensief - Kunstenfestivaldesarts au KVS
Une énergie, un langage, un
foisonnement, un foutoir, un rapport au politique, au spectateur,
jamais vus ailleurs. Une claque immense, la découverte d'un
créateur, très rapidement suivies par le très grand regret
d'apprendre que ce spectacle serait à la fois mon premier et mon
dernier Schliengensief.
« Capital confiance » -
Transquinquennal & Toc - Varia
Comme pour Ivanov, un plaisir très
grand à voir des créateurs de la Communauté française se donner une
véritable ambition esthétique et gagner leur pari. Le bouton
poussoir de « Capital confiance » est l'élément théâtral
le plus profondément subversif et générateur de salutaires
discussions vu cette année.
« Un Uomo Di Meno » - Jacques
Delcuvellerie - Théâtre National
Pour la démesure absolue,
l'expérience de spectateur unique, l'impudeur, l'événement, toutes
choses si rares sur nos scènes...
«C'est comme ça et me faites pas
chier » - Garcia - Kunstenfestivaldesarts à Bozar
Bonheur de voir et entendre un
auteur qu'on aime dans de nouvelles conditions, grâce au dispositif
tri-frontal à petite jauge. Plaisir de retrouver ce que l'on
connaît dans la différence : ici une douceur et une capacité à la
création d'images insoupçonnées.
« Trust » - Richter & Van Dijk -
Festival d'Avignon
Un spectacle entre « Capital
confiance » et « Ivanov » : la crise y est prétexte
à questionner la place de l'individu dans le système.
Particulièrement apprécié pour l'articulation contradictoire de la
danse aux textes et pour l'usage troublant de la phrase leitmotiv :
« Et si on ne changeait rien... ».
« otro (or) weknowitsallornothing
(or) ready to » - Diaz - Kunstenfestivaldesarts au Théâtre 140
Parce que cette générosité
immédiate, joyeuse, intelligente, est totalement réjouissante.
Davantage que le propos (exploration de nos rapports à l'altérité),
le rapport tissé avec la salle m'a semblé rare et donc
précieux.
« L'Homme sans qualité 1 » -
Cassiers - Festival d'Avignon
L'intelligence dramaturgique de
l'adaptation de ce texte majeur m'a ébloui. Démarche infiniment
casse-gueule parfaitement gérée : le roman est traité par de
nombreux canaux narratifs ; les acteurs passent du « je »
au « il » (et donc de la situation à la narration) avec
une parfaite justesse ; on nous parle parfaitement
d'aujourd'hui.
« Wijckaert, un interlude » -
Wijckaert - La Balsamine
Une écriture, une direction
d'acteurs, une dynamique de plateau, une liberté de ton, qui
n'appartiennent à personne d'autre et font de Martine Wijckaert une
créatrice unique dans notre paysage théâtral. Ici, son retour sur
son travail est féroce, ludique et beau.
« Bête de style » - Dussenne -
Atelier 210
Parce que sujet et style semblent
ici coller mieux que jamais à la démarche du metteur en scène. Une
sorte d'évidence dans le parcours de Dussenne (dont je ne comprends
pas toujours les choix de texte et qui ici fait mouche).
- Les regrets...
N'avoir pas vu, pour des raisons
bonnes (le bébé, les représentations de mon travail) ou très
mauvaises (la paresse, le sommeil, …) les spectacles d'Anne-Teresa
De Keersmaeker, d'Angelica Liddell, de Maguy Marin, le deuxième
Marthaler créé à Avignon (« Schutz vor der zukunft »), le
deuxième Cadiot créé à Avignon (« Un mage en été »), le
Gainsbourg-Bashung de Gallotta, et tant d'autres...
Bonnes fêtes, bons spectacles, à
très bientôt...
*
PS : Le forum de De Facto n'est
désormais plus accessible. Pour réagir, il y a twitter ou le courrier électronique à l'adresse
alaubin AT gmail.com (je suis tout disposé à publier ici même les
réactions de ceux qui le souhaiteraient...)
09 septembre 2010
Bête(s) de style(s)

Pasolini va bien à Dussenne.
Le théâtre de Pasolini pense et
bande et sue. Dans ses meilleurs spectacles, celui de Dussenne
aussi.
« Bête de style » fait
très certainement partie de ceux-là.
« Bête de style » est un
peu « L'Homme sans qualité » de PPP : il retrace le
trajet hasardeux d'un homme qui se cherche dans son époque, le
politique, le sexuel et le littéraire structurant sa réflexion sur
fond historique. Après avoir vu la mise en scène de Musil par Guy
Cassiers, on se demande en comparaison que penser de la précarité
dans laquelle crée Frédéric Dussenne : si son parcours et son
travail mériteraient assurément davantage de moyens, c'est
précisément ici dans l'absence de moyens et dans la grande
proximité avec le public que « Bête de style » trouve sa
force.
Dans « Bête de style »,
Frédéric Dussenne se dépasse sans se trahir. La marque de fabrique
de son travail depuis des années repose sur une « dramaturgie
du débit », une façon d'imposer à ses acteurs des temps
d'arrêt extrêmement précis tout au long de la partition textuelle.
D'un temps à l'autre, l'acteur a pour mission de dire la portion de
texte dans un seul souffle. La rythmique singulière qui en résulte,
si elle est conçue dans une démarche de déférence envers le texte
(le texte est toujours le guide suprême chez Dussenne), crée,
volontairement ou non donc, des points de focalisation précis à
destination du spectateur : certains mots, certaines idées,
résonnent davantage selon leur proximité avec le temps d'arrêt
placé. Cette façon de faire, à fois cérébrale et sensorielle (c'est
la lecture du metteur en scène qui induit la pulsation émise par
l'acteur et reçue par le public) est une arme à double tranchant :
dans les meilleurs des cas, elle convoque l'attention du spectateur
et la maintient en éveil ; dans les coups manqués, elle n'est
ressentie que comme formalisme d'esthète bridant la spontanéité du
jeu.
« Bête de style » ne fait
pas exception à la « méthode Dussenne » mais la
transcende à plusieurs niveaux. Après avoir créé
« Affabulazione » il y a quelques mois, le metteur en
scène sait qu'il a devant lui un tout autre morceau de théâtre. Le
narratif y est plus ténu et s'entremêle de pensée historique
référencée, directement politique, (auto)biographique, formant un
ensemble hétéroclite où la fresque, la fable et le journal intime
semblent lutter dans une joute dialectique. Deux axes de travail
distincts, conçus en complément de la « méthode
Dussenne » telle que décrite plus haut, vont dans « Bête
de style » organiser le plateau et permettre à la brillance du
texte pasolinien d'être reçu.
D'une part le spectacle propose une
sorte de compilation de standards du chant révolutionnaire.
Interrompant régulièrement l'action en cours en la prolongeant ou
en l'anticipant, des tableaux polyphoniques voient l'ensemble de la
distribution entonner les airs connus du patrimoine de la Gauche.
On sourit en entendant les premiers mots de l'Internationale. On se
dit d'abord « oh non, il n'a tout de même pas osé... ».
Puis très vite le sérieux et la détermination des acteurs groupés
face au public troublent. Puis la justesse du chant à plusieurs
voix émeut. Puis la force des textes et l'inhabituel premier degré
avec lequel leur lyrisme est porté désarçonnent et transportent.
Dans le traitement de ces chansons, Frédéric Dussenne ose
pleinement libérer l'émotion si souvent cadenassée dans sa
dramaturgie du débit. Chaque chant est ressenti comme une
libération, un appel d'air, un souffle qui vient contextualiser,
cautionner, relancer, et paradoxalement préciser, la pensée
pasolinienne à l'œuvre juste avant et juste après. Ce n'est ni
facile ni simpliste ; c'est juste et fort.
D'autre part, le metteur en scène
conçoit un dispositif d'apparence très anodin mais qui place le
spectateur dans une position très inédite : un couloir est aménagé
entre le quatrième et cinquième rang de spectateurs ; les acteurs
s'y déplacent régulièrement. A priori, rien d'exceptionnel. Le
texte de Pasolini a ceci de particulier qu'il contient de nombreux
« monologues adressés », non pas des passages où un
personnage est seul en scène mais bien de longs morceaux de textes
dans lesquels un personnage s'adresse unilatéralement à un autre.
L'intérêt du dispositif est ici : dans ces monologues adressés,
Dussenne place l'acteur prenant la parole à l'avant-scène,
immédiatement devant le premier rang, et l'acteur
« écoutant » dans le couloir aménagé, c'est-à-dire
derrière les spectateurs des quatre premiers rangs, dans leur dos.
De sorte que le spectateur est pris physiquement au cœur de la
conversation, entre l'émetteur et le récepteur du propos, coincé. À
mi-chemin entre l'épique et le dramatique, le procédé est
particulièrement passionnant : le texte n'y est reçu ni comme une
adresse au public (et pourtant l'acteur est face à lui, dans une
très grande proximité), ni comme un document « quatrième
mur » (et pourtant un personnage s'adresse
« dramatiquement » à un autre). La violence ressentie est
très forte : on sait que le propos ne nous est pas directement
adressé mais nous le recevons tout de même de plein fouet.
À l'admiration face à ces deux
éléments s'ajoute un ressenti. L'impression que rarement Dussenne
ne s'est trouvé aussi proche de son sujet. Que si cet
enchevêtrement complexe de sexe et d'Histoire, de politique et de
fable, de jeunesse et de littérature, où il aurait été si évident
de se péter les dents, est maîtrisé et finalement reçu, c'est parce
que ces préoccupations sont véritablement les siennes. Qu'il a su
les communiquer avec passion à ses très impressionnants acteurs,
tous alternativement enragés et doux, tous d'une formidable
présence.
Je pense ne pas me tromper en disant
que Jan Palach, personnage central du spectacle, double de
Pasolini, est aussi son double à lui.
*
« Bête de
style », de Pier Paolo Pasolini, mis en scène par Frédéric
Dussenne, avec Julien Coen, Vanessa Compagnucci, Caroline Detez,
Muriel Legrand, Jocelin Moinet et Renaud Tefnin, du mardi au samedi
jusqu'au 25 septembre à l'Atelier 210.
27 juillet 2010
Vingt-et-unième (et dernière) représentation des « Langues paternelles » au Théâtre des Doms, ce matin à 11h00.

Mille mercis émus et reconnaissants
à tous ceux qui ont rendu ce mois de juillet 2010 si beau, si plein
et si précieux,
à Hervé, à Vincent, à Renaud.
à Christelle, à Gaspard.
à Philippe, à Isabelle, à Isabelle,
à Michel, à Manu, à Saïd, à Laurent, à Max, à Guillaume, à
Bénédicte, à Alice, à Lucas, à Hervé, à Édouard.
à Emmy, à Clémence, à Maud, à Marie,
à Guillaume, à Mathias, à Catherine, à Alex.
à Sylvia, à Camille, à Michèle.
à Catherine S, à Antoine P, à Julien
F, à Cyril, à Damien T, à Jean-Michel D, à Brigitte B, à Manon L, à
Michel V.
à Loriane, à Lidia, à Virginie, à
Amélie, à Marie, à Natacha, à Aurélie, à Louise, à Julien, à
Jean-François, à Ilan, à Fred, à Pierre et à quelques autres.
à Lili, à Lucien, à Nine, à Alix, à
Rose.
à nos papas et à nos mamans, à leurs
maris et à leurs femmes.
aux 2000 spectateurs, journalistes
et programmateurs.
à D.S. et à T.D.
à Co, à Julia, et à Adèle qui
arrivera bientôt,
merci infiniment.
antoine.
*
Vos réactions
éventuelles, ici.
25 juillet 2010
Se dérober

Écrire sur un spectacle qui existe
et tourne depuis deux ans, que beaucoup de spectateurs ont vu,
auquel on n'a pas compris grand chose, auquel on n'a pas été très
sensible, voilà un exercice périlleux pour un dimanche matin.
D'autant plus que le bûto est une
discipline qui m'est largement inconnue et que « La Danseuse malade », vu hier soir, est un long
poème théorico-délirant à la gloire de la technique japonaise.
Considérant que je passe mon temps à
répéter en toute immodestie que les critiques qui se contentent de
décrire un spectacle et de dire s'ils aiment ou pas sont d'une
stérilité totale, me voilà en bien mauvaise posture. Louer
l'inventivité technique dans l'utilisation du camion-marionnette
omniprésent me semble donc un peu court.
D'autant plus qu'après 21 jours
ininterrompus de festival, 17 spectacles vus, 14 billets publiés,
mon inspiration matinale a tendance à tarir si la scène de la
veille ne m'a pas transporté.
À cinq jours du départ, il me reste
trois spectacles à voir. Je commence donc à réfléchir aux bilans et
je me dis que ma dérobade sur le travail de Charmatz et Balibar
pourrait être la métaphore de mon sentiment global sur la
programmation de cette 64ème édition du In. Si je devais tracer une
ligne thématique qui traverserait les différentes propositions
artistiques vues ici, je crois que la notion de fuite serait la
bannière qui me conviendrait le mieux. Fuir, échapper, foutre le
camp, pourrait être un dénominateur commun pour rendre compte des
pièces de Richter, de Cadiot, de Vienne, d'Orsoni, de quelques
autres et de Charmatz justement.
Échapper à ce monde, trouver
ailleurs quelque chose d'autre.
J'y reviendrai bien vite, ici ou
ailleurs...
24 juillet 2010
J'Hesme

j'aime Clotilde Hesme parce que son
désir de jouer est palpable, énorme, bouleversant.
j'aime Clotilde Hesme parce que sa
capacité à faire entendre Brecht, sa précision et son goût de la
rupture subite dans le jeu, sa maitrise de la surprise sont
jouissifs.
j'aime Clotilde Hesme parce que sa
voix est nette, puis virevoltante, puis tranchante, puis lyrique,
puis déglinguée, puis bulldozer, puis oisillon.
j'aime Clotilde Hesme parce que son
corps est son outil, glaise, élastique, muscles, chair qui se tend,
se détend, se cabre et s'offre.
j'aime Clotilde Hesme parce qu'elle
est reine du théâtre-récit, qu'elle passe du dramatique au narratif
avec une évidence totale.
j'aime Clotilde Hesme parce que son
intelligence du texte est immédiate, généreuse, communicative.
j'aime Clotilde Hesme parce que ses
adresses au public suspendent le temps, émerveillent, pétrifient,
kidnappent l'attention et s'amusent avec elle.
j'aime Clotilde Hesme parce qu'elle
incarne l'indécente injustice des grands acteurs : le jeu habite en
elle, irradie scène et salle, donne tout son sens à l'instant
théâtral, justifie intégralement que nous partagions du temps et de
l'espace.
j'aime Clotilde Hesme parce qu'elle
fait de Baal mon contemporain, mon ami, mon frère ;
l'appétit et le désir et les désillusions du double brechtien sont
les siens, et les nôtres.
j'aime Clotilde Hesme.
*
(la photo dans la
photo de droite est extraite du dossier de presse de
« Baal », mise en scène de François Orsoni, et créditée
au nom de Mathias Augustyniak)
*
réagir est
possible, ici.
*
plus que 4
représentations des « Langues
paternelles » aux Doms...
22 juillet 2010
Bavardage

De « La tragédie du roi Richard II », de
Shakespeare, mis en scène par Jean-Baptiste Sastre, vu hier soir en
cour d'honneur, en restant attentif d'un bout à l'autre,
c'est-à-dire sans piquer du nez, entre 22h00 et 1h00 - il faut dire
que les conditions climatiques étaient excellentes et que j'étais
mieux placé que jamais : L50, excellent siège - de « La
tragédie du roi Richard II » donc, avec Denis Podalydès dans
le rôle titre, lui que j'ai tant et tant aimé dans les courts
métrages de son frère du début des années 90 (voir les
trois perles « Le dernier mouvement de l'été »,
« Vertige », « Voilà »), avec aussi Yvain
Juillard dans une flopée de seconds rôles (Yvain résident à L'L lui aussi, bon acteur et bon
camarade), de cette « Tragédie du roi Richard II », qui
succède à « Papperlapapp » dans la cour d'honneur et
suscite moins de boucan dans les gradins, sobrement scénographié
mais avec goût (tiens, contrairement à Marthaler, ils ont choisi de
virer les boîtes des moteurs de clim accrochées sous les fenêtres),
très bien éclairé, très bien sonorisé par un procédé complexe et
innovant (dont le principe de base est de réveiller tonitruamment
les assoupis tous les quarts d'heures), de cette tragédie
shakesperienne somme toute moyenne, qui malgré la force de
l'argument (un roi s'auto-déchoit), ne possède ni le souffle épique
des romaines, ni la profondeur métaphysique de la scandinave, ni la
flamboyance baroque des italiennes, ni la fraîche ludicité des
fantastiques, moyenne et sortie de l'oubli par Jean Vilar on ne
sait trop pourquoi en 1947, de Richard II donc, je n'ai pas grand
chose à écrire si ce n'est ceci : ce mode déclamatoire emphatique
surgi d'un autre temps, qui coupe l'accès direct au propos sans
créer de rapport dramaturgique signifiant particulier, ce ton
ampoulé qui bride l'inventivité des acteurs et fait bailler les
spectateurs, ne me semble pas avoir sa place dans un festival de
théâtre contemporain d'envergure ; alors qu'un soin réel est porté
à toute la périphérie (scéno, sons, lumières, donc), l'essentiel
souffre par trop de paresse planquée sous le masque hypocrite de la
déférence envers le texte. Soyons clair : j'écris
« paresse » pour être poli, mais « démarche has been
et réactionnaire » serait plus juste. Au secours !
21 juillet 2010
Deux notes conséquentes à « Big Bang » de Philippe Quesne

1.
Après le succès de « La Mélancolie des dragons », Quesne
semble radicaliser son écriture scénique (je m'avance un peu, je
n'ai pas vu ses spectacles antérieurs). Sa bande de potes
faussement désinvoltes se servent aujourd'hui du prétexte
thématique de « l'évolution » pour construire à partir de
trois fois rien de très belles et très grandes images. Douze canoës
gonflables, quelques branches, un peu de flotte, des toiles de
plastique, quelques fourrures et notre attente spectatorielle sans
cesse titillée. Si le dilettantisme apparent des gaillards à
l'œuvre trouble encore, on le sent moins en lien direct avec le
propos que dans le spectacle précédent. C'est beau, ça fonctionne,
mais ça n'a pas la même puissance d'évidence.
2.
Suite à mon billet d'hier, Antoine Pickels me répond ceci sur Twitter : « le critique lambda ne dit pas
"je ne comprends pas" mais: je ne ressens rien = c'est hermétique =
c'est mauvais. Nuance. » et je me dis que c'est aussi le
mécanisme qui opère chez les spectateurs qui ressentent le besoin
de huer comme des veaux à la fin de « Big Bang ». Si je reconnais à chacun le droit
de refuser la proposition artistique de Quesne et si je comprends
parfaitement que l'attente suscitée par la Mélancolie des dragons
ait pu être déçue, cette négation grossière du travail plastique et
narratif accompli me sidère. Dans quel autre discipline artistique
le spectateur se déchaîne-t-il de la sorte ? Hue-t-on à un concert
de musique contemporaine ? Hue-t-on aux vernissages ? Mon malaise
vient justement de la conviction qu'on ne hue pas à Avignon parce
qu'on désapprouve fondamentalement le spectacle mais parce que,
comme le note Antoine Pickels dans son tweet, on considère comme
hermétique, donc mauvais, ce qui nous laisse indifférent.
*
Pour commenter, c'est par ici...
20 juillet 2010
Capital Confiance (Lettre à Antoine Pickels, à propos de « Trust »)

Cher Antoine,
Hier, tu t'es gentiment moqué de
moi. Sur ton compte Twitter, en réaction au billet
publié ici-même à propos de « L'Orchestre perdu », tu as
posté le message suivant :
« @antoineenscenes
Attention Antoine tu commences à écrire comme un journaliste
français qui couvre le festival d'Avignon ».
Quelques heures plus tard, alors que
je profitais avec femme et enfant du calme de la Chartreuse, en te
croisant dans ces murs, chemise blanche et lunettes noires, tu as
précisé ta pensée et m'a dit (je cite de mémoire) :
« Tu as fait comme ces
critiques parisiens qui disent que c'est mauvais quand ils ne
comprennent pas ».
Depuis, je me demande si tu as
raison ou pas.
Il est exact que je n'ai pas pigé
grand chose à la proposition de Huysman.
Il est néanmoins tout aussi exact
que ce je pense avoir pigé m'a déplu, ennuyé, voire parfois gêné
pour les acteurs embourbés dans cette affaire.
Que fallait-il dès lors écrire ?
C'est en te lisant dans les colonnes
de « Scènes » que j'ai acquis la conviction suivante
: il est préférable de l'ouvrir, de dire les choses telles qu'elles
nous apparaissent, de jouer le jeu de la transparence plutôt que
celui de la stratégie ou du copinage. Le débat public, l'émulation,
la réflexion sur nos pratiques, ont tout à y gagner. J'essaie à ma
modeste échelle de m'y appliquer.
Bien entendu, l'exercice est plus
périlleux quand on s'y attèle au jour le jour. En écrivant un texte
pour « Scènes » ou « Alternatives théâtrales », j'ai la possibilité
du recul, d'une vraie préparation qui inclut lectures, recherches,
discussions, réécritures avant publication. Mais ce sont
précisément les arguments utilisés par les critiques professionnels
de la presse quotidienne lorsqu'on leur reproche leur manque
d'audace. Écrire ce blog, c'est aussi me rapprocher de ces
contraintes-là. Au risque de tomber dans les mêmes écueils qu'eux,
donc.
Soit.
Ce matin je souhaitais parler de
« Trust », de Falk Richter et Anouk Van
Dijck.
Je souhaitais en parler pas trop mal
puisque c'est le spectacle qui m'a le plus plu depuis mon arrivée à
Avignon. J'ignore ce que tu penses du travail de Richter. Pour ma
part, j'avais aimé « Unter Eis » ; « Jeunesse
blessée » ne m'avait pas déplu ; « My secret
garden » ne m'avait pas franchement convaincu (cf.
ci-dessous). J'y allais sans savoir.
Ici, il est question de crises.
Celle des banques, celle du système. Et puis surtout celle, moins
directement perceptible, qui cimentent les deux précédentes : la
crise relationnelle, celle du lien entre les hommes, la crise de
confiance entre le « je » et le social. Thème central
chez Richter, qui m'intéresse aussi au plus au point puisqu'il est
au cœur de mon projet « Dehors » et de presque tous les
textes de mon complice Depryck. « My secret garden »
m'avait semblé manquer sa cible par trop de nombrilisme. Il n'en
est rien ici. La distance et la contradiction sont formidablement à
l'œuvre dans « Trust », sans cynisme aucun. Le
contrepoint aux textes de Richter apporté par les mouvements de Van
Dijck leur va bien. Ils en deviennent plus épais, plus troubles.
L'équivoque les pétrit. La phrase leitmotiv de ces personnages en
crise résume leur lucidité désillusionnée, le fatalisme ambigu de
notre univers : « Et si on ne changeait rien ?». Autour de
cette phrase, Richter construit un spectacle qu'on pourrait
qualifier d'« a-critique » en utilisant la terminologie
d'Armel Roussel (cf. à ce sujet mon texte « Qui va là, Armel
Roussel ? », que tu as publié dans l'ouvrage « Jouer le jeu »).
Sans maniérisme, sans posture, en
toute simplicité naïve, le constat suivantm'apparaît :
face à « Trust », j'ai eu
l'envie de regarder mon époque et ma société sous un autre angle ;
j'en ai été bousculé, et ému, et amusé, et perturbé
face à « Trust », j'ai eu
l'envie de parler aux acteurs qui m'entourent, j'ai eu l'envie
d'écrire, j'ai eu l'envie de mettre en scène
face à « Trust », mon
désir de spectateur, de citoyen et de créateur, a été titillé,
questionné, relancé.
En toute franchise et sans
parisianisme, je te garantis que « L'Orchestre perdu »
n'a rien permis de tout cela. Hormis, certes, cette
conversation...
amicalement,
antoine.
Post-sciptum transparence : ce
billet a été rédigé ce mardi 20 juillet, entre 7h15 et 8h15.
*
Pour réagir, le forum du collectif
De Facto vous est grand ouvert, ici.
18 juillet 2010
Le spectateur perdu

Le théâtre est un art ingrat.
Il ne suffit pas d'être
intelligent.
Il ne suffit pas de regarder le
monde comme il va et d'en tirer des conclusions.
Il ne suffit pas de réfléchir aux
formes.
Il ne suffit pas de s'entourer
d'éclairagistes compétents, de scénographes compétents, de
producteurs compétents.
Il ne suffit pas d'avoir bossé et de
le montrer.
Pour que du théâtre advienne, il
faut aussi créer des points de contact.
Des instants où scène et salle
ressentent la nécessité de partager un espace commun.
Des instants où, intuitivement, on
sait que cette co-présence a un sens.
Dans « L'Orchestre perdu », Christophe Huysman nous
fait une démonstration, nous prouve son intelligence et ça nous
laisse totalement de marbre. Nous ne savons pas pourquoi nous
sommes là, pourquoi nous assistons à cela, en quoi cette
démonstration nous concerne, nous regarde. Nous ne sommes pas
regardés par ce spectacle. Il n'y a que Christophe Huysman qui le
soit.
Constater qu'il a travaillé, qu'il
n'est pas idiot, qu'il est bien entouré, n'y change rien.
Je ne vais pas au théâtre pour
assister à une démonstration.
Je vais au théâtre pour jouir d'un
partage inattendu.
Sans partage, pas de jouissance.
Et pas de théâtre.
16 juillet 2010
Promenons-nous dans les bois

Peu de mots (mais des mots
importants), peu de mouvements (mais des mouvements importants), le
théâtre de Gisèle Vienne semble celui d'une plasticienne sure
d'elle-même et appliquée.
Peu de mots (mais des mots
importants), peu de moyens (mais bien utilisés), le théâtre de
Pierre-Yves De Jonge semble celui d'un danseur acrobate malin et
malicieux.
La dernière pièce de Gisèle Vienne a
pour cadre la forêt, motif emblématique ambigu, refuge et danger,
lieu fantasmé des pulsions régressives.
La dernière pièce de Pierre-Yves De
Jonge a pour cadre la forêt, motif emblématique ambigu, refuge et
danger, lieu fantasmé des pulsions régressives.
Ils sont trois dans chaque forêt ;
le Désir et la Peur y habitent aussi.
Dans la forêt de Gisèle Vienne, Eros
et Thanatos se sont donnés rendez-vous et ça ne rigole pas.
Dans la forêt de Pierre-Yves De
Jonge, ces deux-là se toisent mais Dionysos n'est pas loin.
Chez Vienne, la forêt est le
véritable personnage principal ; chez De Jonge, c'est celui qui s'y
réfugie.
Aux magnifiques images
archi-construites de Gisèle Vienne, angoissantes, lynchéennes,
absconses, je préfère finalement l'intelligente générosité de
Pierre-Yves De Jonge, sa narration ludique où les fantasmes d'un
petit homme des bois deviennent les nôtres, où la beauté simple des
corps et de la nature disent tout de notre désir de fuite hors du
réel.
« This is how you will disappear », de Gisèle
Vienne, était présenté dans le In jusqu'à hier.
« Leks (mating areas) », de Pierre-Yves De
Jonge, est visible jusqu'au 23 juillet aux CDC Les Hivernales.
*
Post-scriptum transparence : Hasard
de mon calendrier avignonais, j'ai vu ces deux pièces dans la
journée d'hier, sans en connaître préalablement le contenu. Par
ailleurs, Pierre-Yves De Jonge est artiste résident à L'L - lieu de
recherche et d'accompagnement pour la jeune création, ce qui est
aussi mon cas.
15 juillet 2010
FDC ? (Fallait-il démontrer cela ?) - "Un nid pour quoi faire?"

Quand, vide, mou, désabusé, au bout
du bout du bout de la fuite du social, quand on a quitté la ville,
pris de la hauteur (au sens propre), quand on ressent l'appel de la
nature comme un besoin régressif, quand on a traversé l'Immaculé,
que l'on s'est immergé de neige, dans des espaces où elle ne
devient jamais sale, qu'advient-il ?
Cadiot (texte) et Lagarde (mise en
scène) posent la question. Ils ne disent pas au spectateur que le
personnage qui vivra cette quête initiatique se prénomme Robinson,
peut-être par peur que l'onomastique ne vienne mettre à plat leur
détournement rousseauiste.
Car au bout de la fuite du social,
ce n'est pas la découverte de l'Homme bon débarrassé de la
perversion civilisationnelle que découvre Robinson. Mais bien une
micro-société ubuesque qui cumule les ridicules : un roi déchu
égocentrique et sa cour vivent dans un chalet de montagne, une
sorte de Richard III de pacotille entouré de courtisans pleutres.
Ceux-là vivent en vase-clos, reproduisant, à l'écart de tout, un
catalogue de bassesses toutes humaines, micro-pouvoirs, hypocrisies
et vanités.
Ailleurs, c'est ici en pire, en
somme.
Pour en rendre compte, « Un nid pour quoi faire » propose une
dramaturgie étonnante, qui me semble très séduisante sur papier
mais peine à convaincre sur plateau. Le narrateur, physiquement
présent sur scène, ne prend la parole que par voix off. Sa pensée
est ainsi dissociée de son être social. Cette voix off, calme,
posée, claire et parfois poétique, est doublée d'un film, sorte de
très long travelling projeté sur un immense écran en fond de scène,
où les espaces se succèdent et disent la fuite vers l'ailleurs.
Cette paire énonciatoire apaisante (voix off/images) reviendra
cycliquement ponctuer le spectacle, fil rouge entre les tableaux.
Car l'essentiel du spectacle, c'est la vie au Chalet (comme on
dirait la vie au Château), les colères du roi et les lâchetés des
courtisans, le déploiement de cette micro-société, probablement
fantasmée par Robinson fuyant le réel. Et ces tableaux sont traités
sur un tout autre mode que la narration fil rouge, dans un théâtre
dramatique, de situations, usant d'un comique de jeu, d'une
ludicité immédiate et souvent un peu facile, un théâtre rapide,
speedé mais finalement très académique. Ce qui séduit dans cette
dramaturgie, c'est l'impression qu'à la paire thématique
« Société / Désir d'en sortir » correspondrait la paire
esthétique « Vieux théâtre dramatique / Théâtre narratif
contemporain ». Ce qui peine à convaincre, c'est
l'articulation de ces deux veines. En un mot : la mayonnaise ne
prend pas. Ces deux théâtres-là ont trop peu en commun pour
fonctionner ensemble. Peut-être est-ce là précisément ce que
tentent de démontrer Cadiot et Lagarde, auquel cas il y a lieu de
s'inquiéter puisque Robinson finit roi à la place du roi, quittant
la veine dramaturgique à laquelle il était associé pour assimiler
celle de son prédécesseur, pétrie d'hypocrisies sociales et de
ficelles théâtrales éculées. Était-ce vraiment ce qu'il fallait
démontrer ?
*
Pour commenter, c'est ici !
13 juillet 2010
Et Hop ! Et Paf ! Et Oh !

Au cœur de la programmation de ce
64è festival d'Avignon, « Chouf Ouchouf » de Zimmermann et de Perrot
constitue une sorte de réponse au « Gardenia » de Platel
et Van Laecke. Dans chacune de ces deux pièces, un groupe
pré-existant a rencontré un couple de metteurs en scène, qui ont
utilisé la réalité de ce groupe pour écrire leur spectacle. S'il
m'a semblé que les transsexuels flamands de « Gardenia »
ne bousculaient que trop rarement l'image qu'ils véhiculent
d'ordinaire, jouant avant tout avec nos pulsions voyeuristes (cf.
ci-dessous), les acrobates de Tanger qui portent « Chouf
Ouchouf » sont totalement transcendés par la très belle
écriture scénique de Martin Zimmerman et Dimitri de Perrot. Les
deux spectacles obéissent à un même type de construction ; ils
s'articulent autour d'une scène d'ouverture radicale et collective,
image matricielle que le spectacle se déployant re-convoquera sans
cesse.
« Chouf Ouchouf » démarre
donc par un numéro acrobatique, tel que ces dix garçons et deux
filles sont habitués à en proposer aux clients des hôtels de Tanger
: pyramides humaines, sauts et cabrioles en tout genre. Mais le mur
du fond constituant l'unique élément scénographique se rapproche
dangereusement, les fige tout à coup dans une posture troublante.
Puis le mur se disloque et cinq tours à base carrée en émergent.
Durant l'heure qui suit, chacun jouera à cache-cache avec ces tours
mouvantes, se dissimulant à l'intérieur, bondissant en leur sommet,
apparaissant derrière l'une, disparaissant derrière l'autre. Sans
un mot, par ces placements et ces sauts, et par les quelques
chansons qui ponctuent le spectacle, les jeunes acrobates disent
tout de leur énergie et de leur désir d'exister, de leur rapport au
groupe et de leur singularité individuelle, du risque qui est le
moteur de leur discipline et des liens de confiance qui les
unissent. Zimmermann et de Perrot les prennent tels qu'ils sont,
respectent leur intégrité et parviennent, par le langage scénique
qu'ils déploient, à leur faire disséquer leur mécanisme propre, à
proposer d'eux-mêmes une image à la fois synchrone et disloquée,
fidèle et incongrue, exacte et à contretemps.
Réjouissant, et frais, et beau, et
juste.
11 juillet 2010
D'acc / Pas d'acc (about « My secret garden »)

Thomas Depryck est mon plus proche
collaborateur.
Depuis 2004, chacune des pièces que
j'ai initiées a porté sa marque. En tant que dramaturge, en tant
que conseiller artistique, en tant qu'auteur. Son regard est
précieux, précis, et pour moi essentiel. Notre désir théâtral a un
socle commun et une force commune.
Par ailleurs, il est aussi un ami
fidèle, et de ça je ne dirai rien ici.
Ces jours-ci, nous habitons ensemble
dans une maison d'Avignon, avec les autres membres de l'équipe des
Langues paternelles. Vendredi soir, Thomas est rentré à la maison
en disant : « Je viens d'assister à la première de « My
secret garden » ; j'ai pris une claque monumentale ; ce
spectacle est une réussite totale ».
Je voyais la création de Falk
Richter et Stanislas Nordey samedi, à la deuxième. Face à cet
enthousiasme rare et débordant de Thomas, c'est peu dire que
j'étais en attente.
Mais, cette fois-ci, l'enthousiasme
de Thomas n'est pas le mien.
La rencontre artistique entre
Richter et Nordey est une belle histoire. Elle est racontée ici. Indubitablement, il
semble que leur désir théâtral ait une force commune. La diction
coupante, tenue, nette de Nordey, son souci de précision,
conviennent admirablement à la langue de Richter traduite par Anne
Monfort.
Thomas et moi sommes préoccupés par
le sujet de « My secret garden » : l'articulation du moi
au social, le lien entre un « je » et un monde (le
nôtre). Ici le « je » est auteur de théâtre ; le sujet
est donc aussi le suivant : comment rendre compte de cette
articulation, de ce lien. Cette thématique irrigue chacun des
projets récents entrepris par Thomas et moi-même. Pourtant, Thomas
a vu en « My secret garden » un grand spectacle, tandis
que j'y voyais une réussite honorable mais plutôt
relative.
-
Selon Thomas, « My Secret
garden » parvient à jeter un regard ironique et pétri
d'auto-dérision sur son personnage central (Richter, joué par
Nordey). Pour ma part, j'ai l'impression que le spectacle peine
souvent à quitter la pose et tire une thématique universelle vers
une forme de nombrilisme peu généreux.
-
Selon Thomas, « My Secret
garden » propose une forme aboutie, belle et puissante. Pour
ma part, j'ai l'impression que la structure du spectacle est plutôt
facile, utilisant la vieille recette de la mise en abîme et un
conditionnel durrassien pas franchement renouvelé. Surtout, il me
semble finalement que l'extrême précision vocale et physique de
Nordey (sa nécessité à dire est troublante), si elle convient bien
à la langue de Richter et à sa rythmique, fait contraste avec le
contenu du discours, un peu vague, un peu mou, un peu
bateau.
-
Selon Thomas, les acteurs de
« My Secret garden » sont prodigieux. Sur ce point, je
suis totalement d'accord (il est d'ailleurs impressionnant de
constater la qualité de jeu globale dans les pièces présentées au
In jusqu'à aujourd'hui). Anne Tismer prouve qu'elle n'usurpe en
rien son statut particulier sur les scènes
internationales.
-
Selon Thomas, le côté
« catalogue » du spectacle (Richter y égrène les
possibilités de titre à donner à sa pièce et s'amuse à fantasmer ce
que serait chacune des pièces titrées) le prémunit d'une univocité
et d'une trop grande prétention. Pour ma part, j'ai l'impression
que Richter et Nordey se planquent derrière leur catalogue pour
n'assumer totalement aucun des discours ébauchés.
D'acc ? Pas d'acc ? Que vous
soyez vous-mêmes Thomas Depryck ou que vous ne le soyez pas, n'hésitez pas à réagir ici.
10 juillet 2010
Vieux genre

Dans « Gardenia », Alain Platel et Franck Van Laecke
posent sur le plateau sept sexagénaires, anciens travestis ou
transsexuels, le jeune danseur Timur Magomedgadzjeyev et
l'initiatrice du projet, Vanessa Van Durme, elle-même
transsexuelle.
Pourquoi Gardenia m'a-t-il laissé
(relativement) indifférent ?
-
Parce que ses deux concepteurs
semblent penser qu'il suffit d'exposer sept corps abimés au genre
ambigu pour bouleverser le public
-
Parce que le public semble jouer le
jeu et s'applaudit longuement lui-même d' « oser aimer »
ces papis-travelos déprimés
-
Parce que j'avais envie de voir de
la danse et que je n'en ai pas vu
-
Parce que j'étais placé trop loin de
la scène pour voir les visages des acteurs et, conséquemment, me
faire une opinion sur le caractère feint ou non de leur émotion
-
Parce que le jeune éphèbe russe
placé en co-présence des sept cabaretiers m'a paru sous-exploité,
posé sur le plateau pour répondre à des velléités conceptuelles
molles
-
Parce que j'ai ressenti la
désagréable impression d'être emmené au zoo, forcé d'observer un
phénomène animalier saugrenu, phénomène qui n'a rien demandé à
personne, avachi dans sa cage et lassé des pitreries qu'on le force
à faire
-
Parce que le jeu mis en place, le
détournement de clichés, la rythmique à contretemps, les blagues
homophobes, me paraissent manquer leur cible et renforcer le
voyeurisme naturel des spectateurs face à ce type de sujet
-
Parce que les beaux moments sont
trop rares, trop petits, trop isolés
09 juillet 2010
Qualité Cassiers

Après le fiasco du premier soir en
Cour d'honneur, c'est frémissant que je suis arrivé hier soir à
l'Opéra pour la première de « L'Homme sans qualité I » (deux autres volets
suivront), mis en scène par mon compatriote néerlandophone Guy
Cassiers, d'après l'œuvre-fleuve de Robert Musil. Pas l'once d'une
envie d'accumuler les déceptions. D'autant plus frémissant que
l'« Atropa », du même Cassiers, vu dans la même salle
deux ans plus tôt, m'avait copieusement ennuyé.
Ce n'est ni la déception ni l'ennui
qui m'ont finalement fait frémir hier soir mais la beauté
époustouflante d'un texte majeur, le savant dosage des divers
canaux d'énonciation, la justesse dramaturgique d'une équipe de
théâtre en pleine possession de ses moyens.
Particulièrement subtil et juste :
l'entremêlement du narratif et du dramatique, où comment glisser du
roman à la scène en une phrase précisément adressée ; en un
« tu » qui devient « il » ; en une présence
physique d'une figure absente de la situation, en un mouvement de
caméra inattendu sur les surfaces de projection.
Il y a quelques années, dans
« Comme un manifeste » (à
télécharger gratuitement sur Bela), Jean-Marie Piemme écrivait
ceci :
« La lecture
de Musil n'enferme pas, elle ouvre.
L'œuvre enjoint au
lecteur d'ouvrir les yeux sur la marche du temps. Elle se
présente
à nous comme un
travail de la forme à son plus haut niveau (précisons qu'il n'y a
que
les crédules et les
croyants pour croire que le contenu marche tout seul).
Elle s'offre en
formidable riposte à l'infantilisme. Elle prend la bêtise d'hier à
la
gorge, elle stigmatise l'illettrisme
d'aujourd'hui.
(...) »
Dans cette perspective, Cassiers ne
trahit aucunement Musil. Bien au contraire, il prolonge la réussite
d'un projet littéraire en une réussite proprement scénique en phase
avec son époque. 2010 se mire en 1913 ; la désillusion d'Ulrich
questionne celle d'aujourd'hui ; nos chevaux ont la chiasse et
personne ne comprend pourquoi ; notre décor est mouvant,
insaisissable, s'y raccrocher, c'est-à-dire se raccrocher au réel,
est impossible ; notre désir de symétrie à la Vinci ne s'incarne
qu'en joyeux désordre à la Ensor ; si seulement la Mémoire et la
Kultuur parvenaient à... ; si seulement la Renaissance... ; si
seulement l'Amour...
*
Aux Doms, 3è des
Langues paternelles à 11h00. Venez !
*
Post-scriptum
transparence : je bénéficie d'une accréditation presse pour 15 des
20 spectacles du In auxquels je prévois d'assister. Je paie les 5
autres au tarif professionnel.
08 juillet 2010
Ca commence mal... (Papperlapapp)

Il y a des publics indifférents et
il y a des publics bienveillants .
Il y a des publics enthousiastes et
il y a des publics odieux.
Le public dont je faisais partie
hier soir dans la Cour d'honneur du Palais des Papes a battu tous
les records dans cette dernière catégorie.
Face au « Papperlapapp » de Christoph Marthaler et Anna
Viebrok, objet scénique, sonore et pictural exploitant au maximum
la géographie et l'histoire du lieu mythique, le public avignonnais
s'est montré d'une grossièreté, d'un manque d'intérêt et d'un
manque de curiosité qui confinent à la stupidité. Durant les 2h30
de spectacle, commentaires désobligeants prononcés à voix haute,
semelles qui claquent et blagues minables ont fusé sans
discontinuer, coupant de la représentation les spectateurs désireux
d'y assister avec attention. Honte d'être assis dans ces rangées.
Honte d'être assimilé à cette paresse intellectuelle inouïe.
Je suis incapable de parler du
travail de Christoph Marthaler : je n'ai pas eu accès à sa
proposition.
*
Au théâtre des
Doms, deuxième des Langues paternelles ce matin à 11h00. Arte en
parle ici.
Pour recevoir une
invitation valable aujourd'hui, demain ou samedi, laissez un
commentaire ici.
07 juillet 2010
Genèse des Langues paternelles

À quelques heures de notre première
avignonnaise, quelques mots sur la genèse des "Langues
paternelles", spectacle dont j'assure la mise en scène,
présenté au Théâtre des Doms, à 11h00, du 7 au 27
juillet.
J'ai découvert ce roman signé
David Serge en 2006, lorsque Daniel Schneidermann dévoila sur son
blog qu'il en était l'auteur. Je suivais alors assidument son
travail journalistique (tout comme aujourd'hui du reste) et
j'appréciais sa plume. J'ai donc lu le roman.
Les nombreuses résonances
intimes entre l'histoire de David et la mienne m'ont bouleversé. En
refermant le livre, j'ai su pour la première fois que je serai
père. Ma première fille est née quelques mois plus tard et doit son
existence à cette lecture.
Bien entendu, le choc
personnel ne suffit pas à motiver la mise sur pieds d'un spectacle.
C'est l'aspect polyphonique du roman qui m'a décidé à en
entreprendre l'adaptation. Dans le livre, les voix de David, de son
père et de son fils Stan se téléscopent et se
confondent.
En 2006, j'étais immergé dans
le travail d'écriture de Jean-Marie Piemme, immersion qui
débouchera deux ans plus tard sur la publication de nos
conversations « Voyages dans ma cuisine ». Plus
particulièrement, j'avais filmé l'intégralité du processus de
création du spectacle « Boxe », dans la mise en scène de
Virginie Thirion, où deux acteurs jouaient le même boxeur Toni et
deux actrices la même coiffeuse Olga. Les quatres cumulaient aussi
tous les autres personnages du texte. Plusieurs voix pour une seule
figure ; plusieurs figures pour une seule voix.
À la même époque, le spectacle
du groupe Toc « La Fontaine au sacrifice » avait suscité
mon admiration, entre autres choses pour le tourbillon polyphonique
qu'il proposait.
En refermant le roman de David
Serge, je savais que cette matière pouvait me permettre de
m'exercer à ce type d'écriture scénique.
En 2006, Thomas Depryck
n'était pas encore auteur de théâtre mais il était déjà mon ami, et
dramaturge sur les spectacles amateurs que je montais alors. Je lui
ai proposé d'adapter avec moi « Les Langues
paternelles ». Coupes multiples et tripartition de la parole
ont débouché sur une première version, longue, à proposer aux trois
acteurs choisis, au printemps 2007.
Hervé Piron jouait dans
« Boxe » et dans « La Fontaine au sacrifice ».
Je connaissais son intelligence du plateau ; je savais qu'il serait
un partenaire idéal pour traiter cette matière
polyphonique.
Vincent Sornaga m'avait
plusieurs fois impressionné lorsqu'il était étudiant à l'Insas. Son
jeu brutal, très « dramaturgique », me semblait proposer
un contraste intéressant face à celui d'Hervé.
Renaud Van Camp avait été
formé par Frédéric Dussenne ; je connaissais sa capacité dans le
jeu à mettre la langue en avant, à faire sonner les mots, à
poétiser le réel. Contrepoint à mes yeux parfait face aux deux
autres venus de l'Insas.
Trois modes de jeu très
différents, qu'il me faudrait faire se rencontrer sur le
plateau.
La première étape de travail à
L'L en juin 2007
(dix jours de plateau) nous a convaincus que le projet avait un
sens. Les encouragements de Jean-Marie Piemme et de Michèle
Braconnier furent déterminants pour la suite. La rencontre avec
Daniel Schneidermann, son soutien sans faille ont également joué un
rôle important. Premier dépôt en Commission du Ministère de la
culture en 2008, refusé. Second dépôt en 2009, accepté (17 000€
octroyés). Entre ces deux dépôts, outre la refonte du dossier,
j'avais acquis le soutien de Catherine Simon au Centre culturel
Jacques Franck, et aussi un peu de légitimité au sein de
l'institution, grâce à quelques textes publiés dans
« Scènes » et « Alternatives théâtrales », et
surtout grâce à la parution des conversations avec Jean-Marie
Piemme, qui furent très bien reçues.
Le travail de création s'étala
sur trois sessions en 2009. La première, en juin, d'une durée de
deux semaines, fut exclusivement consacrée à l'exploration de notre
rapport personnel à la matière. Interviews et improvisations autour
de nos pères et de nos enfants (Hervé et Vincent sont eux aussi des
pères), discussions, confessions, etc. Thomas et moi avons ensuite
compacté l'adaptation, en la centrant exclusivement sur les
rapports père/fils, au détriment de tous les autres aspects du
roman. La répartition des textes entre les trois acteurs fut aussi
partiellement modifiée après cette première session. En septembre
(trois semaines), la deuxième session fut l'occasion de dessiner la
structure du spectacle, d'en ébaucher la dynamique complète. En
novembre-décembre (trois semaines), têtes dans le guidon, le
spectacle a émergé. Il fut bien reçu, a bénéficié d'une bonne
presse, fut programmé au Vrak, sélectionné pour les Doms, nommé aux
Prix de la critique.
Ce matin, dans deux heures, ce
sera la première à Avignon.
04 juillet 2010
D'un monde à un autre (Deux-Acren - Avignon)

TGV Bruxelles-Avignon, dimanche 4
juillet 2010. Quatre heures de trajet pour passer d'un monde à un
autre.
À Deux-Acren, Hainaut occidental,
Belgique, a lieu en ce moment le De Facto
Festival, deuxième édition. Mes amis y présentent des
spectacles, des étapes de travail, des lectures, des concerts,
…
Depuis vendredi après-midi, on y a
bravé l'orage, on y a bravé la trouille, on y a bravé la mollesse
et l'aquoibonisme. Je les ai quittés cette nuit ; je répète Les
Langues paternelles au Théâtre des Doms à 15h ce
dimanche.
Vendredi soir, j'ai montré à
Deux-Acren Les Conséquences, un spectacle pour dix
acteurs, cinq pros et cinq amateurs, entremêlant On ne
badine pas avec l'amour et l'inédit Et
maintenant on fait quoi avec tout ce merdier (de mon ami
Thomas Depryck). Une expérience ahurissante, qui m'a bouleversé.
Construite et répétée deux soirs par semaine pendant trois mois,
puis dix jours à temps plein sur place, la proposition a débouché
sur une représentation unique, un soir dans une prairie. Le
lendemain, hier soir, Denis Laujol et six très beaux acteurs ont
créé Le Baladin du monde occidental dans
cette même prairie et les mêmes conditions, eux aussi pour une
représentation unique.
Quelques minutes
dans nos vies, un soir dans une prairie.
Des mois de
travail, la lutte avec le texte souvent, la lutte entre nous
parfois, un engagement total et totalement gratuit, la création
partagée, l'amitié, l'amour, rires, larmes. Tout cela pour quelques
minutes dans nos vies, un soir dans une prairie.
Dans ce
temps-là, dans ce monde-là, les nôtres, le travail passionné
consacré à la construction d'instants éphémères - qui peut-être
résonneront, irradieront les vies de ceux qui les ont vécus -
m'enchante. Je suis heureux et ému d'œuvrer à cela, entouré d'êtres
humains heureux et émus d'y œuvrer aussi.
Avignon à présent. À l'attaque !
*
Pour commenter ce
billet, c'est ici.
31 mai 2010
C'est très bien mais... (de retour du Bronks)

Il y a des années, quand il
m'arrivait d'aller au théâtre avec des théâtreux (alors que je n'en
étais pas encore un moi-même), une phrase parmi toutes avait le don
de m'irriter à la sortie.
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
Phrase définitivement horripilante,
bêtement corporatiste, voire franchement réactionnaire.
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
Y lire « j'admets que c'est
beau et/ou bien fait et/ou intelligent et/ou drôle et/ou etc.
...mais trop éloigné de ma conception de ce que doit être un
plateau et/ou un acteur et/ou un texte et/ou etc. ...pour que je
cautionne complètement ».
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
Y lire un refus d'élargir le champ
des possibles.
Après tout, si ça se passe sur une
scène et si ça me plaît, quelle importance de ranger ou pas l'objet
scénique dans la case théâtrale ?
En sortant de « Hot Pepper,
Air Conditioner, and the Farewell Speech » du Japonais Toshiki
Okada, j'avoue honteusement avoir pensé : « C'est très bien
mais ce n'est pas du théâtre ». Pire : j'avoue honteusement
avoir considéré avec mépris le public très enthousiaste en me
disant : « C'est foutu. Si les spectateurs du Kunsten
applaudissent plus chaleureusement Okada que García, Schlingensief
ou Díaz, ça signifie que l'image a gagné sur la pulsion. Ça
signifie que la démonstration a gagné sur le partage de l'instant.
Ça signifie que la pirouette conceptuelle a gagné sur la nécessité
énonciatoire ». Merde.
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
Le spectacle d'Okada est
logorrhéique (ce qui n'est pas une mauvais chose en soi), très
léché (mais pas très beau), use de la chorégraphie, de l'a-rythmie
et de la bande-son dans des perspectives ultra-signifiantes qui
confinent au symbolique permanent. Le spectacle d'Okada n'a rien à
me dire que je ne sache déjà et emploie toute son énergie à
démontrer que sa façon de me le dire est la plus chimiquement pure.
Il déploie dans ma direction une injonction à constater sa
brillance conceptuelle. Que la scène et la salle partagent les
mêmes minutes n'a strictement aucune importance : le spectacle sera
authentiquement similaire le lendemain et dans six mois, à Berlin,
à Rio ou à Téhéran.
Ce n'est donc pas du théâtre puisque
l'œuvre fonctionne toute seule : elle n'a pas besoin du public pour
exister. Ou plutôt elle n'en a besoin, exclusivement, que pour
s'auto-célébrer en tant qu'Œuvre. Je n'aime pas être placé dans
cette position. Ou plutôt : je n'aime pas que le théâtre me place
dans cette position puisqu'elle va à contre-sens de l'essence du
médium (à la différence des arts plastiques, de la musique ou du
cinéma). Voilà le sens que prend aujourd'hui pour moi la phrase
:
« C'est très bien mais ce n'est
pas du théâtre ».
*
Vous pensez que je
vire corporatiste ou réactionnaire ? Dites-le ici...
*
Si les préparatifs
du De Facto Festival (dans un mois !) et ceux d'Avignon
m'en laissent le temps, je rédigerais ces jours-ci un bilan de
cette très belle édition du Kunstenfestivaldesarts et/ou une revue
de presse consacrée au KFDA. D'ici-là, vous pouvez toujours me
suivre sur Twitter...
24 mai 2010
Comparaison n'est pas raison 2 (Hier au KVS, ce soir au Théâtre 140)

Voilà deux spectacles que tout ou
presque oppose, si ce n'est leur programmation contiguë au
Kunstenfestivaldesarts.
Voilà « Where were
you on Jan 8th », mis en scène par Amir Reza Koohestani
(a).
Voilà « otro (or) weknowitsallornothing (or) ready to
», mis en scène par Enrique Diaz et Cristina Moura (b).
Voilà une immersion oppressante dans
l'atmosphère paranoïsante d'un régime injuste (a).
Voilà une compilation généreuse de
matières à penser l'Autre (b).
Voilà un fil narratif ténu mais
omniprésent qui génère l'accès à l'angoisse d'un peuple (a).
Voilà un kaleïdoscope foutraque où
chaque séquence chasse la précédente comme on vit une journée
(b).
Voilà un dispositif sophistiqué,
léché, efficace et beau (a).
Voilà une scène qui parle à une
salle (b).
Voilà des vidéos qui font débouler
le réel sur scène (a-b).
Voilà une réflexion juste qui me revient (a).
Voilà un plaisir réel et immédiat,
un moment partagé (b).
Voilà un sentiment reçu de
compassion et de révolte (a).
Voilà du rire, une émotion franche,
des préoccupations communes (b).
Voilà des corps cachés, des corps
voilés, des discours codés, des corps arrimés que rien ne
décrochera de leurs téléphones portables (a).
Voilà des corps dénudés, des corps
dansants, des corps offerts, une esthétique du don (b).
Voilà des Iraniens (a).
Voilà des Brésiliens (b).
Voilà deux spectacles de théâtre
contemporain.
*
Discuter,
prolonger, contredire, c'est possible ici.
22 mai 2010
De vraies questions (de retour du Théâtre National)

Pourquoi le spectacle de Claude
Schmitz « Mary mother of Frankestein » est-il le second
volet de la tétralogie de Jacques Delcuvellerie « Fare thee
well Tovaritch Homo Sapiens » ?
Pourquoi le metteur en scène et
co-auteur choisit-il de construire un objet scénique plutôt beau
mais radicalement coupé du public durant ses deux premiers tiers
(prologue mis à part) ?
Pourquoi y construit-il une longue
séquence hypnotique, où la polyphonie confine à la cacophonie et où
l'accès à la matière textuelle est rendu quasiment impossible ?
Pourquoi le jeu de la distribution
anglaise semble malheureusement sorti de chez James Ivory quand le
jeu francophone tire davantage au Desplechin ?
Pourquoi les mots de la distribution
anglaise sonnent-ils inutiles, interchangeables, sans nécessité
aucune (exception faite du récit de la mort du bébé de M.S. par
journal intime interposé, séquence plutôt réussie) ?
Pourquoi ai-je l'impression que
l'aspect indigeste de toute la première partie n'a pour fonction
que de rendre plus éclatante l'apparition et la prise de parole de
la Créature ?
Pourquoi la conférence-procès menée
en monologue par la Créature m'apparaît-elle comme une performance
drolatique, ensorcelante et finalement brillante où Iggy Pop semble
singer tantôt Antonin Artaud, tantôt Charles de Gaulle ?
Pourquoi nous priver autant du jeu
saugrenu de Boris Lehman, du jeu craintif dArié Mandelbaum, du jeu
galvanisant de Fabien Dehasseler et Vincent Minne ?
Pourquoi nous perdre autant ?
Pourquoi, en somme, cette parenthèse
de cent minutes entre un prologue filmé très prometteur et une fin
passionnante ?
Pourquoi, in fine, s'intéresser à
Mary Shelley ?
Vous avez les réponses ?
Exprimez-les ici...
*
Post-scriptum
transparence : Je ne connais pas personnellement Claude Schmitz.
Nous avons plusieurs connaissances (plus ou moins proches) en
commun. Je l'avais invité au débat foireux que j'avais organisé au
Théâtre Varia en octobre dernier sur les metteurs en scène de sa
(ma) génération ; il n'était pas venu. Nous nous sommes parlés un
peu plus tard à la sortie d'un débat moins foireux à la Bellone où
j'avais aimé ses propos. Par le fruit d'un hasard malheureux, je ne
connaissais pas son travail jusqu'à hier.
Photo : le Théâtre
National, hier soir.
19 mai 2010
C'est pas que je veuille tenir ni que je veuille m'enfuir (De retour de Bozar)

Faire du beau avec la merde du
monde.
Faire l'éloge de la douceur quand on
est considéré comme un maître du trash.
Faire la démonstration de sa
compétence plastique, rythmique, bien au-delà de la provoc.
Faire œuvre dialectique et faire
œuvre intimiste.
Des corps, des sons, des matières,
des idées, des images, des mots, des fragilités faire un spectacle
qui étonne, qui émeut, qui propulse, qui relance, qui fait résonner
la mémoire et raisonner les perceptions.
Qu'il le veuille ou non, Rodrigo
García produit.
Tant mieux pour nous.
Après « Versus »,
« C'est comme ça et me faites pas chier » impose un peu
plus encore (dans une atmosphère très différente) l'écriture
scénique et littéraire de Rodrigo García comme incontournables dans
le champ de la création contemporaine.
Quand j'ai eu envie il y a quelques
mois de monter « On ne badine pas avec l'amour » dans une
distribution mêlant amateurs et professionnels, j'ai demandé à
Thomas Depryck d'écrire pour les acteurs une partition
contemporaine prolongeant le texte de Musset, axé autour de l'idée
d'inconséquence aujourd'hui. En exergue à son texte, Thomas a fait
figurer cet extrait de « C'est comme ça et me faites pas chier » :
« Je veux suer sang et eau pour rien . Vivre chaque minute
pour rien. Réaliser chaque geste pour qu'il soit oublié. Occuper la
terre et ne provoquer que de l'indifférence. Me battre sans le
moindre sens. Je veux connaître une déception avec toi et avec dix
mille hommes encore. Je veux avoir des choses pour pouvoir les
perdre. Je veux tout et je veux tout perdre dans
l'incendie. »
*
« C'est comme ça et me faites
pas chier » de et mis en scène par Rodrigo García. Avec
Melchior Deroueut, Nuria Lloansi et Daniel Romero. Création au
Kunstenfestivaldesarts (Bozar).
*
PS : j'en suis le
premier surpris mais, oui, j'ai aimé tout ce que j'ai vu au KFDA
jusqu'à présent. Merci donc à Christophe Slagmuylder pour son
excellent travail ! D'accord ? Pas d'accord ? Dites-le ici !
18 mai 2010
Comparaison n'est pas raison

Dans Via
Intolleranza II, l'opacité est un appel à l'attention, à la
vigilance, à l'éveil (sollicitation).
Dans Deserve, la première
place est laissée aux acteurs (plaisir).
Dans Via Intolleranza
II, la profusion de signes est vertigineuse
(références).
Dans Deserve, les
acteurs sont magnifiques (surprise).
Dans Via Intolleranza
II, la confusion se fait éthique, esthétique, politique
(construction).
Dans Deserve, la
violence du propos est contrebalancée par la ludicité du jeu
(équilibre).
Dans Via Intolleranza
II, la violence est omniprésente, on s'en prend plein la
gueule (décharge).
Dans Deserve, les
metteurs en scène semblent au service d'un objet hybride créé avec
les acteurs (collaboration fructueuse).
Dans Via Intolleranza
II, le metteur en scène est un démiurge, qui conçoit son
objet dans les moindres détails (omnipotence brillante).
Dans Deserve, on pense
à Ivo Van Hove (Marc-Antoine).
Dans Via Intolleranza
II, on pense à Krzysztof Warlikowski (réponse à (A)pollonia)
et à Jacques Delcuvellerie (« Maman ! », fin d'un homme
et fin d'un temps).
Dans Deserve, il y a
Jacques Lacan qui danse.
Dans Via Intolleranza
II, il y a Christoph Schlingensief qui parle.
Dans Deserve, il y a
les sœurs Papin qui tuent.
Dans Via Intolleranza
II, il y a l'Afrique qui crève.
Deserve est mis en scène par des citoyens concernés,
en questionnement.
Via
Intolleranza II est mis en scène par un homme malade,
torturé et furieux.
Deux excellents spectacles de plus
au Kunstenfestivaldesarts...
Deserve, mise en scène de Jorge León
et Simone Aughterlony.
Via Intolleranza II, mise en scène
de Christoph Schlingensief.
*
Pour commenter
ce billet, cliquez ici.
15 mai 2010
Lettre à JMP (Bruxelles, de retour du Kaaistudio's)

Cher Jean-Marie,
Hier soir j'ai vu au Kunsten un film
très réussi qui m'a beaucoup fait penser à toi. Tu vas très vite
comprendre pourquoi : il s'appelle « Boulevard
d'Ypres » et est consacré à cette artère de Bruxelles où tu
habites. Ou plus exactement à ses habitants, tes voisins. Aux
grossistes en dates et olives, aux immigrés clandestins, au peuple
de l'Armée du salut, à ceux qui partent et à ceux qui arrivent, à
ceux qui attendent surtout (du travail, un logement, une vie
meilleure).
C'est un documentaire comme tu les
aimes je crois. La réalisatrice ne se contente pas d'enfiler les
témoignages comme des perles sur un collier. Elle construit son
récit en dialecticienne malicieuse et appliquée, convoque la grande
histoire pour mettre en relief la petite ; elle sait raconter, elle
touche.
Les quais de chargement des
grossistes deviennent scènes où tes voisins debout se racontent à
la troisième personne : « Il était dans son pays et il a dû
partir... ». Du théâtre-récit à base documentaire en somme.
Sur les murs de béton gris des hangars à olives, elle projette des
archives filmées de la bataille d'Ypres : on n'y voit ni tes aïeux
ni les miens mais ceux de tes voisins, tirailleurs sénégalais,
guinéens ou maghrébins, à cheval dans les dunes flamandes. Elle
montre ces images à tes voisins, leur fait entendre des documents
sonores d'époque qu'ils traduisent pour nous dans ta rue. Les voix
se mélangent...
En voyant ce film, très théâtral
dans le meilleur sens du terme, j'ai aimé m'imaginer que cette rue
avait eu une influence réelle sur les textes que tu y as écrits. Le
monde comme il va, l'injustice sociale, le désir d'exister et la
quête d'identité, le dialogue de l'Histoire et de l'intime, tout
cela est présent en concentré dans ta rue et dans ton théâtre.
Comme toi, Sarah Vanagt (la réalisatrice) parvient à nous livrer
ces pans du réel au travers d'une écriture exigeante, ciselée,
ludique malgré la noirceur du sujet.
Je pense ne pas me tromper en te
conseillant de voir « Boulevard d'Ypres ». Il est encore
projeté le 16, le 23 et le 24 mai à 18h dans la petite salle du
Kaaistudio's.
Je t'embrasse,
antoine.
*
Pour commenter ce
billet, c'est ici.
*
Photos : à gauche,
le boulevard d'Ypres hier, 14 mai 2010 ; à droite, le doigt de
Julien Sigard quelques minutes avant la projection du film.
15 mai 2010
Le plus contemporain ? vs Un jeu pour aujourd'hui ? (Bruxelles, de retour du Kaaitheater)

L'adjectif
« contemporain » est défini de la façon suivante par le
Petit Robert : « 1. Qui est du même temps que. 2. Qui est de
notre temps ». Exemples : 1. Aragon est contemporain de
Brecht. 2. Le théâtre de Rodrigo García est contemporain.
Associé au mot « art »,
l'adjectif « contemporain » est synonyme pour certains de
démarche élitiste, hermétique et complaisante, et pour d'autres de
recherche exigeante, novatrice, dont les formes dialoguent avec
l'époque, stimulante pour les sens et l'intellect. Rodrigo García
donne à ce point raison aux uns et aux autres qu'on peut
légitimement se demander s'il n'est pas le plus contemporain de
tous les artistes de théâtre actuels.
Son dernier spectacle, déjà présenté
dans plusieurs pays et actuellement au Kunstenfestivaldesarts,
s'intitule « Versus ».
Prolongeant son souci d'inscription « contre » la marche
dominante du monde, « Versus » choisit de réinvestir le
champ du mystère, de l'abstraction, du trouble. Ne cherchant ni à
plaire ni à être compris, « Versus » ne convertira pas
les détracteurs de l'art contemporain. Affinant brillamment une
démarche exigeante et jouissive construite spectacle après
spectacle, « Versus » ravira tous ceux qui s'interrogent
sur les formes d'un théâtre pour notre temps.
Les écrits abondent sur
García. Je ne m'épancherai donc pas ici sur son statut de
provocateur, ni sur son talent de plasticien, ni sur sa dynamique
de moraliste, ni sur sa science du dispositif, ni sur ses
thématiques récurrentes (au premier rang desquelles une critique
acerbe de la société de consommation). Tout cela est à l'œuvre dans
« Versus », comme dans les spectacles précédents. Pour
tous ces aspects et bien d'autres, je vous renvoie à l'excellent
ouvrage de Bruno Tackels paru en 2007 (« Rodrigo
García », Écrivains de plateau IV, Les Solitaires
intempestifs).
Ce qui m'est apparu hier soir
comme absolument admirable dans le travail de Rodrigo García,
peut-être déjà présent avant mais proche de mes préoccupations
actuelles, relève de la direction d'acteur.
À chaque fois que j'ai vu des
textes de García mis en scène par d'autres que lui, j'ai trouvé le
résultat minable. J'ai compris pourquoi hier soir : quand
l'outrance verbale contenue dans ses textes est portée par des
êtres eux-mêmes outranciers, l'objet scénique apparaît comme
dérisoire, vulgaire, fake. La vulgarité existe donc lorsqu'un a
priori provocant est posé par le jeu (gouailleur, militant,
expressionniste) sur les mots prononcés. Dire les mots révoltés de
García en jouant la révolte ou l'étrangeté est le meilleur moyen
pour rater sa cible.
Les acteurs de García, mis en
scène par lui-même, déploient un jeu d'une merveilleuse finesse, un
travail du texte et du corps brillants, une prise de parole
ambigüe, à mille lieues de l'expressionnisme ou de la foire aux
monstres. Leur outrance verbale est sans cesse contrebalancée par
leur naïveté, leur air de ne pas y toucher. Plus les mots sont
outranciers, moins le jeu l'est. Les acteurs de García savent que
la volonté n'existe pas : ils observent et subissent, se prennent
la réalité du monde dans la tronche et en rendent compte. Les
acteurs de García ne geignent pas, ne hurlent pas : ils rendent
compte (de leurs souffrances, de leurs incapacités à être en phase
avec la vie). Un souci d'exactitude les anime, une nécessité à
décrire le plus fidèlement possible l'absurdité et la brutalité de
la société dans laquelle ils évoluent. Plus les mots pour le dire
seront absurdes et brutaux, plus leur manière de les prononcer sera
appliquée, précise, presque scientifique, mais d'une science dont
ils sont eux-mêmes et l'objet et le sujet. C'est ce qui les protège
sans cesse de l'indécence ou de l'abjection : ils ne parlent qu'à
la première personne, toujours. Ils s'analysent eux-mêmes, acteurs
merdeux d'un monde merdique.
C'est en somme excessivement
simple : l'énormité des propos n'est opérante que lorsqu'elle est
livrée comme une bizarrerie, une incongruité, voire une évidence
pas du tout énorme. La violence (et l'humour) est alors reçue,
fonctionnant sur le décalage entre énoncé et énonciation. Encore
faut-il l'extrême compétence de Patricia Álvarez, Amelia Díaz,
Rubén Escamilla, Juan Loriente, Nuría Lloansi, Isabel Ojeda, David
Pino, Daniel Romero et Víctor Vallejo pour que l'ensemble
fonctionne si bien.
*
Pour commenter ce
billet,
c'est ici.
08 mai 2010
Amusement obligatoire (Bruxelles, de retour du Kaaitheater)

Les Anglais de Forced
Entertainment traînent par ici une réputation grandiose.
D'esprit novateur et de culot scénique. C'est peu dire que j'étais
impatient de découvrir leur travail. C'était hier, à la première
mondiale de « The thrill of it all », spectacle
d'ouverture du Kunstenfestivaldesarts 2010, sur le grand
plateau du Kaaitheater.
Neuf acteurs en blanc-rouge-noir à
paillettes cheap, perruqués à l'arrache. Des palmiers de pacotille
qu'on place et déplace pour (dé)structurer l'espace. Des chansons à
la pelle : voix japonaises sur orchestrations sixties amerloques.
Des danses improbables, again and again. Entre deux moments
chorégraphiés, des tentatives de textes au micro déformant : tous
les mecs ont la voix de Barry White ; toutes les nanas celle d'une
souris de cartoon sous exta. Tentatives vaines : la parole est sans
cesse empêchée, par les autres acteurs, par les fils des micros,
par la nécessité de la danse, par par par. Sans la traduction, on
ne pige pas la moitié de ce qui est dit (certains spectateurs ont
reçu des écouteurs à l'entrée, pas moi) mais ça n'a vraiment aucune
importance : quand l'entertainment est forced, il n'y a pas de
place pour le contenu.
C'est là tout le propos du collectif
: mettre à plat l'absurdité du The show must go on. Envers et
contre tout, les neuf guignols vont s'acharner coûte que coûte à
produire du spectacle, à nous ravir à tout prix et donc à feindre
eux-mêmes le ravissement. Jusqu'au malaise, à l'écœurement, au
sordide. Durant la première salve chorégraphique du spectacle, une
des actrices se vautre lamentablement dans le décor, se retrouve à
quatre pattes, se redresse en catastrophe et arbore par réflexe un
cheesy smile tout en reprenant son pas. Faire bonne figure. Les 100
minutes qui suivent déclineront le motif. Tout est dit.
Tout ou presque. De ce show absurde
et malsain transpire une grande désillusion, une vision qui confine
au dédain du rapport salle-scène dans son essence. La démonstration
nous dit que le public n'existe que par son désir de rire et de
morale ; l'acteur - même exceptionnel, et c'est le cas ici -
n'existe que par sa fonction de satisfaction de ces désirs. Un
théâtre qui ne croit plus au théâtre en somme. Donc, malgré tout,
c'est-à-dire malgré le plaisir du jeu, malgré la riche violence du
propos et malgré des instants de franche hilarité, un solide goût
de « Tout ça pour ça » au final... (cqfd?).
*
Pour commenter ce
billet,
c'est ici.
*
Post scriptum festivalier : pas vu
la performance de Lotte van den Berg / impressionné par la
réalisation live sur la façade faisant face à celle du KVS d'un
dessin de Bonom (le plus célèbre street-artist bruxellois
malgré son anonymat farouchement gardé) / grosse grosse grosse
affluence à la fête d'ouverture au KVS (centre du festival cette
année)
*
Post post srciptum transparence :
pour l'ensemble du Kunstenfestivaldesarts, j'ai acheté le pass à
130€ et j'écris ceci sans rémunération.
07 mai 2010
Pour commencer (Bruxelles, chez moi)

Bienvenue !
L'espace qui
m'est ici octroyé porte le sous-titre « Scènes
critiques ». Les interprétations plurielles et homonymiques de
cette appellation sont autorisées. En marge de mon activité
rédactionnelle menée à Alternatives théâtrales et dans
d'autres publications occasionnelles (dont le magazine Scènes ), je tâcherai donc de
chroniquer à cette adresse, de manière régulière et critique, ma
double activité de spectateur et de metteur en scène.
Écrire sur les
spectacles d'autres m'engage dans mon travail de mise en scène.
Mettre en scène
m'engage dans mes écrits sur les spectacles d'autres.
Si la démarche
est parfois périlleuse, elle est toujours productive et source de
remises en question.
En tant que
lecteur, je regrette régulièrement que la presse critique de
théâtre en Belgique francophone ne précise pas davantage
« d'où elle parle », ce qu'elle cherche sur les scènes,
quelle idée du théâtre elle défend. En d'autres termes, je regrette
que l'organisation du microcosme théâtral belge francophone
(superposée aux contraintes de productivité liées à l'état de la
presse) ne permette pas davantage l'émergence de véritables
« lignes éditoriales » au sein de la presse de critique
théâtrale. En réaction, voici donc ma ligne éditoriale personnelle, en guise de
prologue aux textes prochainement publiés ici. Un condensé de ce
que je cherche à voir et à faire au théâtre aujourd'hui. Il s'agit
d'un extrait de "Ficelés dans nos paquets de viande (manifeste
contingent)", texte récemment écrit et qui sera publié en
intégralité dans le prochain numéro de "Scènes" (à
paraître au mois de juin prochain). Pour un avant-goût des
spectacles qui concrétisent ces intentions, c'est par ici.
Je vise le plus
de transparence possible : pour chaque spectacle vu, je préciserai
si j'ai payé ma place ou si j'ai été invité ; lorsque j'écrirai sur
les spectacles d'amis ou de collaborateurs directs et indirects, je
le mentionnerai ; lorsqu'un spectacle me semblera raté, malhonnête
ou maladroit, je le mentionnerai.
Mais
l'essentiel n'est pas là : en allant au théâtre, je cherche à
stimuler mon regard de spectateur et de metteur en scène ; en
allant au théâtre, je cherche à voir plus loin ou à côté,
différemment qu'en n'y allant pas. Cela, un spectacle raté peut
parfois me le donner. Cela, un spectacle réussi peut souvent ne pas
me le proposer.
Les intentions
décelées, les effets qui font mouche, les jeux singuliers, les
correspondances inattendues, les résonances intimes ou universelles
seront mis en avant et se catapulteront je l'espère au hasard des
spectacles vus.
Les temps forts
de ce blog dans les prochaines semaines seront très probablement en
lien avec les spectacles vus au Kunstenfestivaldesarts (qui commence ce soir),
la préparation et la tenue du De
Facto Festival (à Deux-Acren, du 2 au 4 juillet), puis le festival
d'Avignon en tant que spectateur et aussi en tant que metteur
en scène des Langues paternelles (présenté du 7 au
27 juillet au Théâtre
des Doms).
D'ici là,
n'hésitez pas à me suivre sur Twitter...
Enfin, les
fonctionnalités de Bela ne permettant pas encore de laisser des
commentaires, je vous invite à le faire sur le forum du Collectif
De Facto, dans un fil créé pour l'occasion à chaque nouveau billet.
C'est ici (il faut s'inscrire mais c'est très
rapide). N'hésitez pas à y intervenir et à m'y contredire : je
crois farouchement que c'est de la confrontation que l'émulation
naît...
À très vite,
pour un billet consacré à la nouvelle création de Forced Entertainment,
présentée ce soir au KFDA.