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23 janvier 2012

Un séjour à Anvers (6)

Doel


Doel croyais-je
signifie douleur

 

à Doel j'ai cueilli une rose
dans un jardin abandonné
comme l'était la maison
comme le sont toutes les maisons de Doel

 

« il faut sauver cette rose » ai-je dit
en remontant dans la voiture de l'ami
qui me guidait dans cette région de polders
devenue le port d'Anvers
et le temple de la pétrochimie

 

Haven 418, Haven 869 , Haven 1256, Haven 1732
ont remplacé Wilmarsdonk, Oosterweel, Oorderen, Lillo
« les villages en perdent jusqu'à leur nom »
m'a dit l'ami entre autres choses
j'avais eu besoin de la rose
pour traverser toute cette douleur

 

peu après l'auto est tombée en panne
on l'a laissée au bord de la route
on a marché, marché, marché
moi la rose à la main
« les esprits de Doel nous punissent »
a dit l'ami (pour couronner le tout
la chaleur était accablante)

 

à Doel il y a des maisons vides
des planches clouées devant les portes
les fenêtres sont brisées
et on a peint sur les façades
les figures de la colère

 

trois oiseaux noirs s'envolent
on dirait un Matisse
on voit une vague immense
rouge et verte qui se lève
on peut lire : « wanhoop », désespoir,
ici et là des scènes féroces
un gorille offrant un bouquet
à une cigogne qu'il étrangle
une main pour les fleurs
l'autre pour tuer la bête


 
à l'horizon on aperçoit
les deux tours de la centrale nucléaire
et sur la digue le vieux moulin
qui s'ouvre encore le dimanche
pour les curieux qui viennent photographier
l'agonie du village
les graffiti qui font crier les murs
et les herbes folles qui dévorent
exclusivement les jardins

 

car les espaces communaux
places, bords de route, talus de digue,
on les passe à la débroussailleuse
nous entendons son ronronnement là-bas
où un homme le casque aux oreilles
coupe tout ce qui peut être coupé

 

pourquoi hache-t-on menu
cette herbe publique qui ne demande qu'à vivre
pourquoi ne pas offrir aux dernières abeilles
cette douce jungle septentrionale
qui se couvrira de fleurs
jusqu'au dernier printemps ?

 

raser, raser, il rase le moindre brin d'herbe
l'ouvrier communal surgi d'un rêve prémonitoire
bientôt on rasera les murs
et le rosier périra
sous l'eau grise de l'Escaut

 

à Doel nous avons croisé
un couple, un très vieux couple
leur rire, leurs mains jointes
leurs pas ensemble
leurs dentiers étincelants
dans leurs visages craquelés

 

ils cherchaient un passage vers l'autre rive
un bateau, un ferry, quelque chose
l'ami et moi ne savions pas
ni où ni quand passerait le bateau
ni comment faire pour atteindre l'autre rive
main dans la main

 

« Doel » ne signifie pas douleur
m'a révélé mon dictionnaire
« doel » signifie simplement « but »
un jour les gens de Doel
auront du travail grâce au port

 

but  : « doel »
amour : « liefde »
cette langue a des mots trop brefs
pour signifier ce qu'on ne peut atteindre
qu'au prix de mille détours

 

la rose nous l'avons plongée
dans un évier plein d'eau fraiche
elle était certes fatiguée
mais néanmoins si belle
et si vaillante, elle avait survécu
à la chaleur, à la panne, et avant tout
à la douleur de Doel.

09 janvier 2012

Un séjour à Anvers (5)


Vrijdagmarkt

 


A la terrasse du café « In de roscam »
sur le Vrijdagmarkt.
Dave Sinardet

 

je vois souvent sa photo
et je lis ses analyses politiques
dans les journaux

 

on dirait un étudiant élégant
avec son teint juvénile
son air sérieux
et ses lunettes
de beau-fils idéal

 

« ne pas déranger »
je reconnais ce message implicite
posé sur le visage des penseurs
qui travaillent dans les cafés tranquilles

 

je n'irai pas le saluer
par respect pour la page sous sa main
mais je me sens honorée
d'avoir bu un thé en sa compagnie (si je puis dire)
à la terrasse d'« In de roscam »

 

là où il y a deux jours je regardais
en buvant un autre thé
le peuple d'Anvers faire cercle
autour de vendeurs aux enchères
à la carrure de dockers
à la voix éraillée et sauvage

 

« cinquante ours en peluche, dix nains de jardin, une armoire (années 50), trois sèche-cheveux, un plâtre d'Académie (tête de jeune paysanne), un « tableau impressionniste » (représentant une ferme flamande), un vélo (sans selle), un autre vélo(sans phare), un vase de porcelaine tricolore, une peau de mouton, quinze bustes de mannequins en polyester, un bateau dans une bouteille, un oiseau taillé dans la défense d'un éléphant, une parure de faux diamants, trois lustres (dits) de Venise, une chaise « de style »,

 

et ce stock de dix-huit cartons contenant des masques relaxant pour les yeux… »

 

les jeunes penseurs vous rendent espoir
autant que la foule éternelle
plongée dans les plaisirs de l'enchère

 

il y a quelque chose d'un jeu paisible
dans le fait de s'emparer des vieux mots de la politique
ou des vieux objets du quotidien
et de les remettre au goût du jour

 

comme si les choses et les mots
choisis avec soin et cœur
vous revitalisaient aussi sûrement
qu'un masque relaxant pour les yeux
ou qu'un thé bu au Vrijdagmarkt
un beau dimanche.

26 décembre 2011

Un séjour à Anvers (4)

 

Antiek

 

C'est une petite boîte en verre
cerclée de plomb
dans la pâte des éclats verts
et roses, comment fait-on
pour être aussi lisse dehors
rugueux dedans
et certainement
fragile encore

 

Un vieux et une vieille
lisent le journal
assis devant une très vieille
porte qui baille
sur leur caverne aux trésors
je dis « goeiendag » alors
on me répond en français
en souriant s'il vous plait
voilà ce que mon accent
fait à ces gens

 

« Ik wou grag » ou plutôt
« je voudrais » dis-je
« cette boîte, là-haut »
la vie se fige
le temps pour le vieil homme d'aller
de son pas lent et altier
mettre la main
sur mon butin

 

Butin des yeux butin du cœur
ce que je vois aime et prends
pour quelques pièces de cet argent
qui sert à écouter les gens

 

« Il faut apprendre à se connaître »
dit le vieil homme dans son français
anversois et de paraître
content et sa bonne vieille aussi
d'avoir ôté de leur vitrine
parmi d'autres objets décatis
cette petite boîte d'opaline
qui dès demain luira au fond
de ma maison.

12 décembre 2011

Un séjour à Anvers (3)

"Torenbeklimming"

 

L'été est propice
aux attractions touristiques
il en est cependant
qui font appel à des talents que je n'ai pas

 

"Beklim de toren van de Kathedraal. Voor mensen met een goede fysieke conditie
en geen hoogtevrees."

 

ma condition physique est excellente
mais je souffre de vertige aggravé par
le vent qui souffle sur les bords de l'Escaut
le quai est vertigineux si je m'assieds tout au bord

 

je m'allonge donc et ferme les yeux
mes pieds seuls ont le vertige
tout le reste fait la sieste et je pense alors à l'ami
à qui j'ai envoyé l'annonce concernant l'escalade de la tour

 

je pense à son corps compact et à la manière dont je le serre
quand nous faisons de la moto ensemble et qu'il me dit
pour la centième fois peut-être qu'il voudrait
m'apprendre à escalader les falaises que nous longeons
au bord de la Sambre ou de la Meuse

 

je ris et je dis non et je le serre plus fort
voilà longtemps que ça dure et pourtant
quand je me relève de ma sieste venteuse
que mes pieds retrouvés me racontent leur vertige
- les embruns projetés par les péniches, les vagues,
la mouette luttant sur place contre le vent -
je les entend très nettement me dire
"l'amour est comme le vent
on ne peut lutter contre lui, méfiance,
le vertige est de bon conseil, crois-nous"

 

à cet instant, "ding-ding", un "sms" arrive
je sors le téléphone de ma poche et je lis
"Ik zou graag deze kathedraal toren met jou gaan beklimmen"

 

Il existe des gens bilingues en Wallonie, je m'en aperçois maintenant
même l'ami de longue date a des talents cachés
le vertige est de bon conseil, j'aurai donc le vertige
s'il vient me voir à Anvers sur sa belle moto.

28 novembre 2011

Un séjour à Anvers (2)


D'Herbouville straat

 

D'Herbouville straat
un nom aristocratique
est la rue la plus mal pavée
de tout le quartier des docks
elle s'élance le long d'un quai
où un bateau gigantesque nommé Chopin
se laisse docilement décharger
de troncs non moins immenses
sans doute du bois tropical
aucun arbre chez nous n'a de fût aussi majestueux
même amputés du bas et du haut
une grue titanesque suffit à peine
à les hisser

 

je vois ces troncs flotter dans l'air
comme les éléphants autrefois
que l'on ramenait des colonies
pour le zoo d'Anvers, du moins
il me semble que j'ai vu flotter
sur une vieille photo quelque part
 un éléphant

 

à moins qu'il ne s'agisse du rhinocéros de David Van R.
dessiné à la plume sur une page de son carnet de voyage
conservé à la « Letterenhuis »* - David dessine
aussi bien qu'il écrit, je suis un peu jalouse -
je ne suis pas sûre, donc, du rhinocéros
mais dans ma tête il flotte en l'air
comme les troncs venus d'Asie ou d'Afrique

 

la forêt disparaît et la faune sauvage
pour le confort imbécile de l'homme occidental
mais les mots et les dessins à la plume
n'appauvrissent personne au contraire
ils se multiplient dans ces contrées de l'esprit où
les écrivains échangent leurs idées exotiques
sans autre bénéfice que de prolonger à l'infini
la course de leur navire aux cales comme des « schatkamers »
(un mot appris en déchiffrant les explications à la « Letterenhuis »*
avec mon dictionnaire de poche) 
bourrées de mots précieux.

 


* « Letterenhuis, Het geheugen van de Vlaamse literatuur », www.letterenhuis.be

14 novembre 2011

Un séjour à Anvers. 1

 

Un séjour à Anvers. 1.
Ou comment, par temps d'orage communautaire, se promener chez nos voisins.
(Merci au Pen Vlaanderen et à mes nouveaux amis anversois.)

 

Onze-Lieve-Vrouw ter Sneeuw

 

La Vierge Marie apparut aux débuts de la chrétienté
à un riche patricien de Rome qui, n'ayant pas d'héritier,
ne savait que faire de son argent.

 

Elle lui demanda de construire une église
en suivant le plan qu'il verrait dessiné sur la neige
qui tomberait le lendemain.

 

Or c'était le plein été.

 

Le lendemain la terre était blanche
et un plan était tracé dans la couche de neige
qui commençait à fondre sous le soleil brûlant.

 

Il fallut  rapidement fixer
par la mémoire, le dessin, les outils
ce plan miraculeux qui disparaissait à vue d'oeil

 

"Zo ontstond de eerste Mariakerk"
ainsi fut bâtie la première église dédiée à la Vierge Marie
devenue pour cette occasion "Onze-Lieve-Vrouw ter Sneeuw"
Notre-Dame des Neiges

 

Je découvre cette histoire
sur un écran qui reprend
l'une des légendes merveilleuses
contenues dans un livre d'heures du Moyen-Age
l'un des trésors conservés
au Musée Mayer van den Bergh.

 

Et je pense que mon séjour à Anvers
si bref soit-il
devra m'impressionner aussi sûrement
que ce plan tracé sur la neige.

 

Qu'il faudra donc que je fixe
dans ma mémoire et sur la page
avec l'outil qui est le mien
cette carte d'un moment de ma vie
qui risque de disparaitre
dès mon retour chez moi.