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18 mars 2011

Les parachutes de Pâques

Ce matin, Pascale a le coeur en peine. Elle sait bien qu'elle a tout pour être heureuse mais ça ne l'empêche pas de se sentir infiniment triste sans comprendre exactement pourquoi. Un sentiment vague de mal-être la fait traîner au lit ; elle n'arrive pas à se lever. C'est encore l'un de ces jours qu'elle déteste, une suite d'heures où tout s'arrête, un dimanche aux magasins fermés et aux boîtes aux lettres vides.
Elle parvient à faire l'effort de se redresser pour observer le temps qu'il fait par la fenêtre de sa chambre. Sous le ciel bas et lourd, elle découvre alors un étonnant spectacle : des petits mouchoirs à fleurs virevoltent doucement dans l'air frais du mois d'avril ; aux petits parachutes improvisés sont suspendus des oeufs en chocolat emballés dans des papiers dorés de couleurs vives.

Je rêve que je suis réveillée, pense Pascale.
Mais la manne céleste continue et les cris d'excitation des enfants qui s'amplifient sont bien réels.
Pascale enfile sa robe de chambre et se rapproche discrètement de la fenêtre. Elle se planque derrière une tenture pour épier les petits voisins qui sont tous là à ramasser les friandises et à les déposer dans leurs petits paniers d'osier. Les fillettes, émerveillées, gardent les yeux en l'air à surveiller les nuages. Les garçons, les yeux rivés sur le sol, ont déjà les belles moustaches brunes des grands gourmands. Ils hurlent tous :
« Encore, encore, encore mesdames les cloches ! »

 

Comme si elles obéissaient à leurs injonctions, des poules au corps marron, aux ailes jaunes et à la crête rouge, descendent à leur tour sous d'autres mouchoirs, des grands à carreaux cette fois-ci. Plus pesantes que les oeufs, les parachutes ne suffisent pas à retenir les volatiles chocolatés de piquer du nez et de s'écraser au sol.

 

Alors qu'elle aurait plutôt le coeur à pleurer avec tous ces mouchoirs qui lui tombent du ciel, Pascale sourit en apercevant, sous la lucarne ouverte du grenier de la maison d'en face, le grand-père des enfants qui s'apprête à lancer une nouvelle salve de confiseries.
Mais l'aîné des garçons tire les nattes de la plus jeune qui, elle-même, donne un coup de pied à la cadette, cadette qui pince à sang le petit dernier qui sait à peine marcher. Tout occupés à se disputer le droit de récolte des morceaux de poules, ils ne voient pas tomber le dernier des parachutes qui va atterrir dans le jardin de Pascale. La jeune fille profite alors de la bisbrouille des enfants pour sortir subrepticement de la maison, s'emparer du cadeau venu d'en-haut et rentrer illico.

Une fois à l'abri des convoitises, elle plonge le nez dans la cloche lisse, blanche, et douce, et s'emplit les narines d'un parfum de résurrection.

28 février 2011

La mémoire courte

Les parents de Laura ont égaré le véritable prénom de leur fille. Les syllabes «Lau » et « ra »  n'ont pas eu le temps de rester ensemble sur le bord de leurs lèvres, le jour de sa naissance. L'étincelle qui devait les animer et les faire danser, ils ne l'ont plus retrouvée.

 

À la date de son premier anniversaire, ils ont soufflé la bougie de Françoise. À celle de son deuxième anniversaire, ils ont offert une poupée à  Marie. À celle de son troisième anniversaire, ils ont chanté « Happy birthday Thérèse ». À celle du quatrième, Agnès, du cinquième, Blandine, du sixième, Véronique. Rita, Françoise, Madeleine vinrent au monde également l'espace d'une année, le temps de s'éteindre faute d'avoir quelqu'un à habiter.

 

Jamais n'est revenu le prénom qui lui allait si bien quand elle n'était encore qu'une petite crevette baignant dans le jus salé du ventre de sa mère, un prénom que les futurs parents avaient choisi ensemble après des mois de recherche, de réflexion et de palabres, après de longues soirées à le triturer, à le mastiquer, à l'éprouver dans les différentes imaginations de son quotidien à venir :
 « Laura, range ta chambre !», « Laura, mange tes légumes !», « Sur un autre ton, Laura ! », « Laura, tu pourrais donner de tes nouvelles de temps en temps ! », ...

 

Après l'avoir roulé dans la bouche gercée des instituteurs : « Encore dans la lune, Laura ! ».
Et dans celle, épineuse, des copines : « Laura, l'aura pas ! Laura, l'aura pas !».
Et dans celle, mielleuse, des amoureux : « Ma p'tite Lolo ! ».

 

Ce soir, Laura n'en dort pas.
C'est la dernière nuit de Valérie et elle voudrait déjà connaître celle qui va s'asseoir à sa place demain, celle qui mouchera une fois de plus l'éphémère lueur des deux syllabes aléatoires de la véritable personne qu'elle sait être au fond d'elle-même, petit amphibien des premiers temps, avant que les particules de son prénom ne s'en soient allées chacune de leur coté au contact éprouvant de l'atmosphère humaine.
 

 

 


 

28 janvier 2011

Les rats

Au premier rat, la mère de Jonathan s'était réfugiée sur les hauteurs d'une chaise bancale.

Au deuxième rat, elle avait grimpé sur la table de la cuisine, un couteau de boucher à la main.

Quand la mère de Jonathan n'était plus parvenue à compter sur ses dix doigts la population grandissante des rats, elle avait hurlé le prénom de son fils.

- Jonathan !

Jonathan n'avait jamais vu autant de va-et-vient chez eux et l'observation de sa mère accrochée aux lustres lui avait fait penser que, s'il leur avait bien fallu vivre jusque-là, c'est qu'enfin quelque chose allait arriver dans leur vie, que la face du monde pouvait encore changer.

Le curé était arrivé dès qu'il avait pu avec son petit seau, son goupillon et ses beaux surplis brodés. Sans perdre de temps, il avait marmonné immédiatement quelques prières entre ses dents. Jonathan pense que s'il n'ouvrait pas trop la bouche c'était de peur que l'une de ces sales bêtes n'aille s'y fourrer. Il avait secoué son écouvillon dans la direction du fils et de la mère, évanouie, sur la table.


Quand ce fut le tour du perroquet, vexé, celui-ci avait secoué ses plumes en s'écriant :

« A bas la calotte ! ».

Les parents de Lucie avaient recueilli cet oiseau il y avait fort longtemps. Ils l'avaient trouvé dans leur jardin, affamé, désorienté. Ils s'y étaient vite attachés malgré un langage souvent choquant probablement à l'origine de son abandon par ses précédents maîtres.
Quand apparaissait, dans son champ de vision, la silhouette noire d'un prêtre, on ne pouvait plus le tenir.

Dans une dernière oraison jaculatoire : « Père que tous soient un !», la pauvre femme avait vu- comme dans le film d'une journée qu'on aurait visionné rapidement dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, elle avait vu clairement la large soutane aspirer les rongeurs, telle un typhon, par la seule magie de l'homme de Dieu.

Aujourd'hui, la mère de Jonathan entend encore leurs couinements mêlés aux fredonnements de la robe à chaque déplacement du prêtre qui marmottait un moment ce qui lui était apparu comme devant être des prières en latin. 
Après son départ de la maison, les traces que laissaient ses grandes  chaussures noires s'étaient mêlées à des centaines d'autres, toute petites.

Jonathan pense que c'est le souffle du Créateur qui avait gonflé de si belle manière la robe de l'ecclésiastique, emporté par la route, vers d'autres lieux à nettoyer.


« Merde curé ! », s'est encore écrié le perroquet, ce matin.

14 janvier 2011

Le crucifix

Voici que, la porte refermée trop violemment, l'un des bras de Jésus  s'est détaché du crucifix accroché au-dessus de l'entrée du vestibule.
« On croirait un oiseau blessé !», s'exclame Julia.
Sa mère n'aime pas ça, ce bras parti à la dérive. A quatre pattes, elle  fouille partout à la recherche du clou manquant. Comme ses investigations demeurent infructueuses, elle emporte immédiatement l'objet déficient chez le quincailler.

 

 Julia, restée seule à la maison, s'emplit les yeux d'une  nouvelle clarté,  empreinte de l'absence de la croix sur le mur.

 

Le commerçant hésite. Il n'accepte pas de vendre des clous à cette  femme entêtée qui veut absolument crucifer à nouveau le Christ, et plus  vite que ça ! Il lui dit que ça peut mener au Diable, ces affaires-là. 
Quand il lui  parle des feux de l'enfer, la langue de la mère brûle, son  coeur entre en éruption et, les yeux incendiés,  elle crache les histoires  encore brûlantes du cancer de son mari, de l'hémiplégie de sa soeur, de  l'accident vasculaire de son père, de la démence de sa mère, du boulot  qu'elle vient de perdre, de l'avis d'expulsion qu'elle vient de recevoir,...  Avant d'en arriver au viol de sa fille dans une tournante, au fond d'une cave,  le brave homme l'interrompt, lui tend prestement un gros paquet de clous  et lui fait, en sus, présent du marteau. 
Il la regarde disparaître au bout de la rue avec le sentiment d'avoir bien  agi malgré le mal cruciforme qui lui tord à présent la conscience.

 
De retour à la maison, la femme place l'objet pieux sur la   table, introduit un clou dans la main droite du personnage de laiton et  frappe avec le marteau. Mais le clou, bien que parfaitement calibré et acéré,  ne veux pas avancer d'un millimètre. Elle s'y reprend plusieurs fois, elle  tape, elle frappe de plus en plus violemment.
Julia craint que sa mère ne finisse par fracasser le corps du Christ. Elle  lui demande si elle peut essayer à son tour. La pauvre femme, vaincue,  laisse tomber mollement le crucifix dans les mains de sa fille. 
Comme on protège un moinillon tombé du nid, la corbeille des  paumes de Julia le soutiennent. Elle contemple ce fils hors du commun qui  semble vouloir s'affranchir de ses entraves.
Alors, d'un geste ferme de la main droite, elle empoigne le corps  décharné et presque nu du petit homme glacé, de la main gauche elle serre  fortement la croix de bois et, comme on décolle rapidement un sparadrap  pour que cela fasse moins mal, elle sépare, dans un mouvement sec et  précis, Jésus de sa croix, l'arrachant par là même des griffes de son destin.

 

Les passants disent qu'ils ont cru voir, tout en haut de l'immeuble, une  petite fille lâcher ce qui semblait être un oiseau par la fenêtre, un oiseau fort  brillant et silencieux dans son  ascension vers la nuit.

15 décembre 2010

Sans paroles

Les femmes se taisent, les hommes parlent.


Le duel qui s'est engagé ce soir est oral. Les dents, fausses avec le temps, ne se montrent qu'au détour d'un sourire de circonstance.


La respiration des femmes est plus lente que celle des hommes qui s'échauffent, un peu d'elles-mêmes s'évapore dans la fumée des cigarettes.


L'une des deux épouses, pourtant, aurait bien tenté une petite incursion, une idée lumineuse qu'elle retient depuis tout à l'heure pour départager les deux hommes, une idée qui correspond parfaitement à la dialectique qui s'est engagée entre eux depuis tout à l'heure. La petite idée flambant neuve guette le moment propice, attend son heure, lorgne les interstices, mais hélas la conversation masculine a glissé brusquement vers un autre sujet qui intéresse beaucoup moins la dame. Il y est question de nouveaux logiciels, de piratages informatiques (l'un est PC, l'autre est Mac), de voitures (l'un est diesel, l'autre à essence) ...


À la fin de la soirée, le salon dans lequel s'est déroulé ce pugilat oratoire est toujours aussi propre et rangé qu'à leur arrivée, nulle trace de poussières soulevées, les verres de vin ne se répandent pas, les assiettes ne volent pas, les chemises ne sont pas déchirées, les cravates pendent aussi droites que des battants d'horloges, nulle coulée de sang, pas de jet d'urine sur les pieds de la table, les testostérones des deux messieurs d'aujourd'hui ont pu se garder dans la puissance de leur toute nouvelle voiture à conduite assistée et GPS intégré (à essence pour l'un, diesel pour l'autre).


Chacune s'en retourne avec son chacun qui, redevenu silencieux, laisse madame prendre le volant. Les maris ne remarquent rien de la route dans laquelle les épouses ont décidé de s'engager à partir de ce soir, une route qui s'écarte des voix sans issue et leur parle davantage au coeur d'elles-mêmes.

 

17 novembre 2010

Une maman louve

Elle a la robe de cotonnade trop large, le décolleté qui baille en toute indiscretion sur des seins lourds de plusieurs années de lactation.


Elle a quelque chose en elle d'une mère qui a les enfants dans la peau.


Elle vient de s'octroyer, en notre compagnie, quelques jours loin de sa petite famille, et on voit bien qu'elle goûte chaque instant, qu'elle ne rate pas une seconde de cet éloignement profitable pour ses recherches. Le soir, il fait toujours aussi chaud et nous discutons tous autour d'un verre de vin blanc bien frappé.


Il fait si chaud que la petite fille de notre logeuse n'arrive pas à dormir et vient à passer dans la cour où nous nous sommes tous installés pour le plus grand bonheur des moustiques voraces.

La fillette a amené un ballon et se cherche des compagnons de jeu. Après notre longue journée de travail, nous nous prêtons de bonne grâce à l'exercice : lancer doucement la balle pour qu'elle puisse l'attraper facilement, faire semblant de la lancer, la cacher dans notre dos,... Au bout de quelques minutes, la petite ne veut plus jouer qu'avec Elle, la plus douée à ce jeu puéril qui doit lui rappeler ses petits avec qui Elle vient de parler au téléphone et à qui Elle a souhaité une bonne nuit avant de les rassurer, de leur dire qu'il ne restait plus que « cinq jours dormir » avant le grand retour de maman. 


Nous, les autres, nous pouvons nous remettre à discuter de choses sérieuses, la petite ne nous veut plus, la petite veut Elle, la petite veut que ce soit Elle qui la reconduise jusqu'à sa chambre, Elle qui la couche, Elle qui lui donne un bisou avant de s'abandonner au sommeil profond des petites filles fatiguées.


On dirait que d'Elle émane ce qui serait l'effluve parfaite d'une mère, qu'une mère comme Elle a un parfum que les enfants repèrent entre mille autres, une odeur d'animal au ventre moelleux, à la fourrure chaude, où il fait bon se lover.


Quand la petite est partie, Elle nous rejoint et nous conversons encore tard dans la nuit. A chaque évocation d'une célébrité, d'une personne politique, à propos de laquelle nous avons une critique à formuler, Elle en vient toujours par conclure, en guise de blanchiment absolu : « mais c'est tout de même une bonne mère, on dit qu'elle s'occupe très bien de ses enfants ».


Certaines d'entre nous ont, comme Elle, aussi des enfants.  Mais nous ne transpirons pas autant la maternité que celle-ci. Quant à celles qui n'en veulent pas...


Aux petites heures, j'ai rejoint ma chambre et je me laisse songer aux mères qui, en l'espace d'un instant et, dit-on, dans l'intention de les épargner d'un autre malheur, égorgent leurs petits, les jettent dans le vide, les étouffent, les empoisonnent, les noient, ces mêmes mères aux seins lourds après des années d'attention aimante.


Si l'homme est un loup pour l'homme. Cette femme pourrait-elle, elle aussi, se faire louve pour ses enfants, le ventre chaud et la dent fatale ? Une Médée en costume contemporain.

 

13 octobre 2010

L'entonnoir de septembre

Nous étions dans la lenteur du mois d'août. Nous nous laissions mûrir lentement selon les caprices de la météo, un peu de soleil pour nous endurcir les os, un peu d'eau pour nous hydrater la peau. Nous sortions la bouteille de rosé au moindre rayon de soleil et nous passions au vin rouge les soirs de trop de fraîcheur.

 

Quelque chose de juillet nous chauffait encore les reins et nous avions le désir de l'autre au bout des seins. Le parquet ciré de neuf, dans le salon, ne craquait plus sous nos pas, le poêle éteint ne ronronnait plus....


Septembre est vite revenu pour rappeler, en première ligne, nos enfants. Il leur a dit que le temps de courir dans tous les sens et pour le simple plaisir de courir prenait fin et qu'il leur faudrait s'asseoir, longtemps, et seulement courir un peu, parfois, à la demande, en rang.


Nous, les adultes, si nous ne les avions pas déjà devancés, nous avons suivi nos enfants. Nous nous sommes sentis aspirés par quelque chose qui venait de loin, que nous avions laissé au mois de juin, au pied de la grille de l'école, de l'usine, du bureau.


Les enfants partis, nous avons retrouvé les courriels, les appels, les rappels, les projets à remettre, vite, les sollicitations à qui il faut répondre rapidement. L'urgence, telle une fleur ne se gorgeant que des brumes et des grisailles de l'automne, s'est à nouveau épanouie. Les pages des agendas se sont rouvertes à toute allure, les mois d'octobre, de novembre, de décembre ne suffisaient plus. Il a fallu déjà ouvrir l'agenda 2011, s'aventurer dans les obligations futures, bloquer des dates et s'interdire de se dire qu'un jour pourrait se suffire à lui-même, que l'avenir ne se doit en rien d'être à nous avec certitude.


Nos enfants, d'une classe à l'autre, posent une fesse sur une chaise l'espace de cinquante minutes. Ils ont ensuite le droit de changer de local et de poser l'autre fesse cinquante autre minutes. Ils défilent ainsi toute la journée sur les sièges bancals d'un certain savoir obligatoire où il n'est question que de leur avenir, celui qu'on voudrait écrire à leur place, dans le grand livre mensonger de la réussite.


Le soir, après avoir bien vaqué, nous nous endormons tous rapidement, laissant à nos rêves le vaste espace d'un autre temps pour remplir nos lits d'une grande, d'une belle, d'une inépuisable vacance.

15 septembre 2010

Le petit ours rose

Il avançait sur le tapis roulant de la chaine de montage n°56XB.


Une jeune fille docile, aux cheveux noirs et aux yeux bridés, l'a pris indifféremment sur ses genoux pour lui coudre des oreilles, plus loin, une autre jeune fille avec les mêmes yeux, les mêmes cheveux, le même air docile, lui a placé les yeux, une autre, mais on aurait dit la même encore, les pattes, une autre, la soeur jumelle des précédentes, l'a bourré de mousse, une autre, copie conforme de toutes, l'a placé dans une belle boîte.

 

Ils étaient des centaines comme lui, à l'identique, qui s'alignaient sur la chaîne de montage n°56XB. Ils étaient trop nombreux à montrer leur même visage radieux, trop nombreux pour que les ouvrières puissent éprouver cette impressions de confiance et de sécurité qu'ils apporteraient dans les foyers.

 

Les jeunes filles n'ont pas vu qu'il aurait pu leur vouloir du bien. Après s'être levées à 6h dans le dortoir contigu à l'usine, elles n'ont pas arrêté de couper, coudre, bourrer, toute la journée. Et, comme c'était bientôt Noël en Occident, elles ont continué à travailler sur la chaîne et se sont couchées, comme les autres fois, à 4h du matin.

 

Pendant leur journée de travail, elle ont eu très chaud, elles ont respiré des vapeurs toxiques, mangé un potage sans goût. A l'horizon, aucun jour de congé à espérer. Elles étaient jeunes, elles venaient de la campagne et le peu qui leur restait, elles l'ont envoyé à leur famille.

 

Après le long voyage du jouet, une future maman, tout entière dans le désir de son enfant, a acheté le petit ours rose qui la regardait avec tant de douceur. Elle l'a placé dans le lit du bébé qui serait bientôt là. Son mari s'est un peu moqué d'elle. On aurait dit que c'était elle, le bébé, ses yeux à hauteur d'enfant.

 

Le petit ours est arrivé dans cette famille dont les enfants sont toujours tirés à quatre épingles, et propres.  La lessiveuse est au centre de leur maison, elle tourne comme le monde, vite et sans faux pas. Il y a chez eux comme une blancheur qui voudrait chasser le malheur.

 

Mais il arrive que, dans le monde, comme dans les lessiveuses, une courroie se détende et le linge blanc, sans prévenir, prend une teinte grisâtre - on aura beau frotter - qui ne partira plus.

 

Le petit ours rose de la chaîne de montage n°56XB est entouré de gerbes de fleurs blanches. Quand je passe ce jour-là, dans le petit cimetière du village, je ne vois que ça, la petite tombe, un nom, et une seule date, de naissance et de mort. Je ne vois que les fleurs qui la recouvrent entièrement et l'ours, seul, au milieu d'elles, toujours aussi confiant, tendre, calme. Je ne peux pas m'en empêcher - voyons, ce nest pas moi qui ai perdu ce bébé ! à la vue de l'ours, je pleure. Je ne sais pas sur qui ? Sur un enfant que je ne connaîtrai pas ? Sur une mère que je ne connaissais pas ? Sur l'ours, tout seul, loin des siens ? Sur les jeunes filles de la chaîne n°56XB ? Il y a bien, en chacun de nous, une peine qui ne demande qu'à se montrer ?

 

Les ours, c'est connu, sont là pour qu'on leur confie nos chagrins.

 

Je suis revenue récemment près de la petite tombe. L'ours est toujours là, il a perdu sa couleur rose, ses oreilles pendent, ses poils tombent, une épave. Il ressemble à l'une de mes vieilles peluches.

 

A le voir, on pourrait penser qu'il est passé dans toutes les mains des enfants du cimetière et que de nombreuses bouches mortes lui ont sucé les oreilles.

 

Les épreuves du temps l'ont fait vieillir trop vite.

04 août 2010

Une ardeur, où ça ?

La province du Luxembourg est une vaste région, faite de bosses, de fosses, de rivières et de quelques habitations isolées. Un bel autoroute vous y emmène pour les week end ensoleillés ou pour franchir la frontière et descendre vers des cieux plus bleus, des herbes plus sèches. De petits chemins vous conduisent de villages en villages, de forêts en forêts.

 

Il y a tellement peu de bus en province du Luxembourg que les voitures peuvent circuler comme bon leur semble sans en être gênées. Il y a aussi tellement peu de voitures que les mobylettes ont leur mot à dire. Et il y a tellement peu de mobylettes que les vélos laissent aux mollets solides la possibilité de se développer harmonieusement (si l'on ne craint pas trop les dénivelés).

 

Il y si peu de travail qu'un tiers de ses habitants reste chez lui et n'a donc plus à se déplacer (ce qui représente un bon point pour la diminution du CO2). Ces gens comptent sur les quelques bus à heures scolaires pour les conduire là où se trouvent les magasins. Ce sera leur sortie du jour. Et, s'ils ratent le bus, ils iront à pied ce qui ne leur fera pas trop de tort et leur permettra d'admirer la beauté d'un paysage enseveli sous la neige.

 

Parfois, ils seront convoqués par l'Onem et ils se débrouilleront alors pour attraper le train qui les conduira une heure plus tard au lieu de rendez-vous. Ou alors, ils n'iront pas et ne seront bientôt plus dans la liste des statistiques des chômeurs et n'auront donc plus besoin de bus non plus. Pour le retour des courageux qui s'y seront rendus tout de même,  il y aura le temps de refaire plusieurs fois le même lèche-vitrine avant de reprendre le bus quelques heures plus tard.

 

A l'Onem, on leur aura conseillé d'acheter une voiture (vous savez, ce qui coûte si cher et qui pollue tant) pour être plus crédibles sur le marché de l'emploi, d'être plus flexibles, d'accepter d'aller s'engager plus loin. Que sont quatre heures de trajets aller-retour dans une journée bien remplie ? L'emploi, c'est connu, a peur du chômeur, il se cache toujours plus loin.

 

Enfin, de retour à la maison, ils retrouveront leurs enfants, rentrés de l'école grâce à la voiture du voisin (vous savez, ce chauffeur retraité que tout le monde connaît dans le village pour être au moins une fois monté dans son bus, et à qui il arrivait de faire demi-tour avec un enfant qui s'était trompé d'arrêt pour le déposer devant la porte de son école). Les petits arboreront fièrement un T-shirt « Opération Village-Propre » et, très emballés, ils raconteront à leurs parents qu'un gentil monsieur est venu à l'école pour leur expliquer le tri des déchets et la protection de l'environnement.

 

C'est alors que Le Dernier Bus Luxembougeois, la queue entre les jambes, passera devant leur maison sans faire un signe de peur de devoir leur dire lui-même qu'il ne passera plus demain.

10 juin 2010

Le non-achat compulsif

Non, aujourd'hui, je n'ai pas bénéficié des 500 points-plus à l'achat d'un paquet de 56 tablettes pour mon lave-vaisselle, ni de la boîte de cure-dents gratuite à l'achat de deux tubes de dentifrice.

 

Non, aujourd'hui, je n'ai pas profité de la promotion « un verre de bière» à l'achat de 6 packs de cette boisson d'homme, ni des avantages à l'achat d'une boite de 60 lingettes de toilette.

 

Non, je n'ai pas acheté les 4 cannettes de boisson énergisante, ni les 5 paquets de confiseries au jus de fruit, ni les 3 bricks pack de gazpacho, ni les 2 flacons de gel anti-calcaire pour machine à laver.

 

Non, je n'ai pas acheté le snack 85gr pour mon chien, ni les trois oreilles de porc au meilleur prix : le chat n'aurait pas compris.
 

 

Oui, j'ai laissé pourrir les bons de réduction dans le fond de mon vieux cabas usé.

 

Non, je n'ai pas répondu à la lettre personnalisée du magasin de prêt à porter pour le jour de mon anniversaire.

 

Non, je n'ai pas commandé 10 rames de papier pour recevoir une série de sacs de voyage gratuite et, non, je n'ai pas orienté mes achats pour recevoir mes trois gogos (gogos vous-mêmes !).

 

Non, je n'ai pas contribué à épuiser le stock mis à ma seule disposition.

 

Non, je n'ai pas la carte privilèges.

 

Non, je n'en veux pas de cette carte et ne me regardez pas avec cet air éberlué et attristé à chaque fois que je passe à la caisse.

 

C'est que je suis une « non-acheteuse compulsive ».

 

Je chouchoute le pull à deux euros en soldes de chez OXFAM (il y a longtemps, une folie...).

 

Ma carte bancaire est une carte banquise et, la plupart du temps, plutôt que de les lécher, je crache sur l'obscénité des vitrines racoleuses.

 

Je suis satisfaite de ma vieille robe à fleurs, je pleure quand « ma » paire de chaussures rend l'âme et je suis au comble de l'euphorie quand je laisse ce magnifique chemisier à 80€ sur son cintre malgré ses clins de boutons pressions aguicheurs.

 

Mais qui sait ce à quoi demain pourrait ressembler... Je ne dirai peut-être  pas toujours « boutique je ne mange pas de ton pain ».  Un jour, peut-être,  je pénètrerai dans le tourniquet qui me télé-transportera dans le monde de la consommation active et infinie.

 

Consumée, je resterai la tête coincée dans le manège des bonnes affaires, du côté obscur de la farce.

29 avril 2010

Plan d'aplatissement

 

Le plan d'aplatissement des sans emplois

 

Vu que nous avons maintenant un peu plus de recul pour évaluer les actions mises en place par le gouvernement et considérant les résultats obtenus ces dernières années, nous devons nous rendre à l'évidence : le Plan d'Accompagnement des chômeurs était une vaste erreur stratégique, une perte d'énergie pour nos fonctionnaires dévoués.

Après nous être concertés, et après avoir retourné le problème sous toutes ses coutures, nous avons décidé de réviser notre copie et nous lançons un nouveau décret qui entrera en vigueur à partir du mois prochain.

Dès le premier mai, le plan d'accompagnement des chômeurs ne sera plus d'application et cèdera sa place au Plan d'aplatissement des sans emploi.

 

Article 1er : Vu la loi spéciale du 8  l'article 007bis, § 1er et § 2, 1° et 5°, inséré par la loi spéciale du 16 juillet 2007, et 92bis, § 1er, inséré par la loi spéciale du 8 août 2009 et considérant la loi spéciale du 16 juillet 2008,tous les inactifs seront passés par le fer réglementaire, position « coton-lin ». Nos techniciens de la surface devront venir à bout des mauvais plis les plus récalcitrants et des étoffes les plus dures.

 

Article 2ème : Considérant les priorités de la Conférence de Rio (Agenda 21) et l'ensemble des conventions internationales et directives européennes auxquelles la Belgique doit se conformer et qui ont un rapport avec la problématique du développement durable, ces nuisibles seront ensuite rangés dans de beaux classeurs en papier recyclé et conditionnés sous vide pour les expédier dans l'heure vers l'une de ces régions désertiques où les actifs que nous sommes ne risqueront plus d'être contaminés par leurs ondes oisives.
 

Article 3ème : Sur la proposition de l'assemblée de la Patemouille des Castars, au sens du présent arrêté, nous veillerons à ce que ce chiffonnage grandissant ne puisse plus froisser le reste de la population et nous ordonnons d'aplatir et d'amidonner tout ce qui s'assimile de près ou de loin à un relâchement de tissu, à un baillement.

 

Article dernier : Ne laissons plus personne croire à la manne céleste et au ravaudage social.

01 avril 2010

Corée du Nord

Un jour, on m'a dit comme ça : « Toi, tu habiteras en Belgique ». Ah ? Bon ! D'accord !
Moi, j'aurais préféré la Corée du Nord. C'est joli, la Corée du Nord, c'est propre, rien qui traîne dans les rues, pas de pauvres, les filles ont de belles robes,...
Tant pis, j'ai dit, pour la Corée du Nord, et je me suis laissée embarquer dans les nuages par de beaux anges moustachus qui m'ont menée dans le ciel de Bruxelles.
Puis, ils m'ont mise dans un bus tout propre, tout neuf.
J'ai pensé, ah, en Belgique, c'est propre.
Dans le bus, il y avait de la musique, bien fort, pour que tout le monde entende, même les durs de la feuille.
J'ai pensé : ici, même les sourds ont le droit à la musique.
Pour arriver chez moi, j'ai dû prendre le métro.
Le métro, comme c'est beau. Il y a tant de carrelages qu'on se croirait dans de grandes toilettes.
Et c'est là, dans le couloir du métro, que je l'ai aussi remarquée : la musique. La même que celle du bus. Elle était venue ici ; elle me tenait compagnie pour que je me sente pas toute seule. Elles ne savaient pas, mes oreilles, que c'était possible, ça : qu'on leur serve, tout prêt,  tout chaud, la soupe dont elles ignoraient même l'existence.
J'ai pensé : c'est un pays qui prend bien soin de son peuple, qui ne le laisse pas sombrer dans la méditation stérile, dans des lectures ennuyeuses et dangereuses pour son équilibre mental.
J'allais ainsi de ravissements en éblouissements quotidiens : des publicités, de la musique, il y en avait partout, dans les ascenseurs, dans les salles d'attente, dans les magasins, dans les trains, dans les rues, chez le pharmacien, chez le dentiste, partout, il y en avait partout.  Partout, on s'occupait de nous, on nous retirait ce qui nous angoisse tant, ce bruit  blanc... Ah! Trop blanc !
Non, je ne regrette pas leur décision. Oui, la Belgique vaut presque la Corée du Nord.  Presque ! Et c'est à cause de ce « presque » que je viens m'exprimer aujourd'hui devant vous.Un pas, un tout petit pas, reste à faire pour que la Belgique progresse.
Signez la pétition : « musique obligatoire pour tout le monde, chez soi, dans le salon, dans la chambre, dans les toilettes, dans la cage d'escalier, dans la cave, dans le grenier, sur les toits, musique et publicité pour tous, partout ! »
Il en va de la rééducation de nos oreilles malmenées par des choix individuels  malencontreux qui sont une menace pour l'équilibre de nos concitoyens.
Et si c'était à refaire, non, je n'irais pas en Corée du Nord, je reviendrais, ici, en Belgique.
Que la force soit avec nous dans l'union !
Vive la Belgique !