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18 mars 2011
Les parachutes de Pâques
Ce matin, Pascale a le coeur en
peine. Elle sait bien qu'elle a tout pour être heureuse mais ça ne
l'empêche pas de se sentir infiniment triste sans comprendre
exactement pourquoi. Un sentiment vague de mal-être la fait traîner
au lit ; elle n'arrive pas à se lever. C'est encore l'un de ces
jours qu'elle déteste, une suite d'heures où tout s'arrête, un
dimanche aux magasins fermés et aux boîtes aux lettres vides.
Elle parvient à faire l'effort de se redresser pour observer le
temps qu'il fait par la fenêtre de sa chambre. Sous le ciel bas et
lourd, elle découvre alors un étonnant spectacle : des petits
mouchoirs à fleurs virevoltent doucement dans l'air frais du mois
d'avril ; aux petits parachutes improvisés sont suspendus des oeufs
en chocolat emballés dans des papiers dorés de couleurs vives.
Je rêve que je suis réveillée,
pense Pascale.
Mais la manne céleste continue et les cris d'excitation des enfants
qui s'amplifient sont bien réels.
Pascale enfile sa robe de chambre et se rapproche discrètement de
la fenêtre. Elle se planque derrière une tenture pour épier les
petits voisins qui sont tous là à ramasser les friandises et à les
déposer dans leurs petits paniers d'osier. Les fillettes,
émerveillées, gardent les yeux en l'air à surveiller les nuages.
Les garçons, les yeux rivés sur le sol, ont déjà les belles
moustaches brunes des grands gourmands. Ils hurlent tous :
« Encore, encore, encore mesdames les cloches ! »
Comme si elles obéissaient à leurs
injonctions, des poules au corps marron, aux ailes jaunes et à la
crête rouge, descendent à leur tour sous d'autres mouchoirs, des
grands à carreaux cette fois-ci. Plus pesantes que les oeufs, les
parachutes ne suffisent pas à retenir les volatiles chocolatés de
piquer du nez et de s'écraser au sol.
Alors qu'elle aurait plutôt le
coeur à pleurer avec tous ces mouchoirs qui lui tombent du ciel,
Pascale sourit en apercevant, sous la lucarne ouverte du grenier de
la maison d'en face, le grand-père des enfants qui s'apprête à
lancer une nouvelle salve de confiseries.
Mais l'aîné des garçons tire les nattes de la plus jeune qui,
elle-même, donne un coup de pied à la cadette, cadette qui pince à
sang le petit dernier qui sait à peine marcher. Tout occupés à se
disputer le droit de récolte des morceaux de poules, ils ne voient
pas tomber le dernier des parachutes qui va atterrir dans le jardin
de Pascale. La jeune fille profite alors de la bisbrouille des
enfants pour sortir subrepticement de la maison, s'emparer du
cadeau venu d'en-haut et rentrer illico.
Une fois à l'abri des convoitises,
elle plonge le nez dans la cloche lisse, blanche, et douce, et
s'emplit les narines d'un parfum de résurrection.
28 février 2011
La mémoire courte
Les parents de Laura ont égaré le
véritable prénom de leur fille. Les syllabes «Lau » et « ra »
n'ont pas eu le temps de rester ensemble sur le bord de leurs
lèvres, le jour de sa naissance. L'étincelle qui devait les animer
et les faire danser, ils ne l'ont plus retrouvée.
À la date de son premier
anniversaire, ils ont soufflé la bougie de Françoise. À celle de
son deuxième anniversaire, ils ont offert une poupée à Marie.
À celle de son troisième anniversaire, ils ont chanté « Happy
birthday Thérèse ». À celle du quatrième, Agnès, du cinquième,
Blandine, du sixième, Véronique. Rita, Françoise, Madeleine vinrent
au monde également l'espace d'une année, le temps de s'éteindre
faute d'avoir quelqu'un à habiter.
Jamais n'est revenu le prénom qui
lui allait si bien quand elle n'était encore qu'une petite crevette
baignant dans le jus salé du ventre de sa mère, un prénom que les
futurs parents avaient choisi ensemble après des mois de recherche,
de réflexion et de palabres, après de longues soirées à le
triturer, à le mastiquer, à l'éprouver dans les différentes
imaginations de son quotidien à venir :
« Laura, range ta chambre !», « Laura, mange tes légumes !»,
« Sur un autre ton, Laura ! », « Laura, tu pourrais donner de tes
nouvelles de temps en temps ! », ...
Après l'avoir roulé dans la bouche
gercée des instituteurs : « Encore dans la lune, Laura ! ».
Et dans celle, épineuse, des copines : « Laura, l'aura pas !
Laura, l'aura pas !».
Et dans celle, mielleuse, des amoureux : « Ma p'tite Lolo ! ».
Ce soir, Laura n'en dort pas.
C'est la dernière nuit de Valérie et elle voudrait déjà connaître
celle qui va s'asseoir à sa place demain, celle qui mouchera une
fois de plus l'éphémère lueur des deux syllabes aléatoires de la
véritable personne qu'elle sait être au fond d'elle-même, petit
amphibien des premiers temps, avant que les particules de son
prénom ne s'en soient allées chacune de leur coté au contact
éprouvant de l'atmosphère humaine.
28 janvier 2011
Les rats
Au premier rat, la mère de Jonathan
s'était réfugiée sur les hauteurs d'une chaise bancale.
Au deuxième rat, elle avait grimpé
sur la table de la cuisine, un couteau de boucher à la main.
Quand la mère de Jonathan n'était
plus parvenue à compter sur ses dix doigts la population
grandissante des rats, elle avait hurlé le prénom de son fils.
- Jonathan !
Jonathan n'avait jamais vu autant
de va-et-vient chez eux et l'observation de sa mère accrochée aux
lustres lui avait fait penser que, s'il leur avait bien fallu vivre
jusque-là, c'est qu'enfin quelque chose allait arriver dans leur
vie, que la face du monde pouvait encore changer.
Le curé était arrivé dès qu'il
avait pu avec son petit seau, son goupillon et ses beaux surplis
brodés. Sans perdre de temps, il avait marmonné immédiatement
quelques prières entre ses dents. Jonathan pense que
s'il n'ouvrait pas trop la bouche c'était de peur que l'une de
ces sales bêtes n'aille s'y fourrer. Il avait secoué son écouvillon
dans la direction du fils et de la mère, évanouie, sur la
table.
Quand ce fut le tour du perroquet, vexé, celui-ci avait secoué ses
plumes en s'écriant :
« A bas la calotte ! ».
Les parents de Lucie avaient
recueilli cet oiseau il y avait fort longtemps. Ils l'avaient
trouvé dans leur jardin, affamé, désorienté. Ils s'y étaient vite
attachés malgré un langage souvent choquant probablement à
l'origine de son abandon par ses précédents maîtres.
Quand apparaissait, dans son champ de vision, la silhouette noire
d'un prêtre, on ne pouvait plus le tenir.
Dans une dernière oraison
jaculatoire : « Père que tous soient un !», la pauvre femme avait
vu- comme dans le film d'une journée qu'on aurait visionné
rapidement dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, elle
avait vu clairement la large soutane aspirer les rongeurs, telle un
typhon, par la seule magie de l'homme de Dieu.
Aujourd'hui, la mère de Jonathan
entend encore leurs couinements mêlés aux fredonnements de la robe
à chaque déplacement du prêtre qui marmottait un moment ce qui lui
était apparu comme devant être des prières en latin.
Après son départ de la maison, les traces que laissaient ses
grandes chaussures noires s'étaient mêlées à des centaines
d'autres, toute petites.
Jonathan pense que c'est le souffle
du Créateur qui avait gonflé de si belle manière la robe de
l'ecclésiastique, emporté par la route, vers d'autres lieux à
nettoyer.
« Merde curé ! », s'est encore écrié le perroquet, ce matin.
14 janvier 2011
Le crucifix
Voici que, la porte refermée trop
violemment, l'un des bras de Jésus s'est détaché du crucifix
accroché au-dessus de l'entrée du vestibule.
« On croirait un oiseau blessé !», s'exclame Julia.
Sa mère n'aime pas ça, ce bras parti à la dérive. A quatre pattes,
elle fouille partout à la recherche du clou manquant. Comme
ses investigations demeurent infructueuses, elle emporte
immédiatement l'objet déficient chez le quincailler.
Julia, restée seule à la
maison, s'emplit les yeux d'une nouvelle clarté,
empreinte de l'absence de la croix sur le mur.
Le commerçant hésite. Il n'accepte
pas de vendre des clous à cette femme entêtée qui veut
absolument crucifer à nouveau le Christ, et plus vite que ça
! Il lui dit que ça peut mener au Diable, ces
affaires-là.
Quand il lui parle des feux de l'enfer, la langue de la mère
brûle, son coeur entre en éruption et, les yeux
incendiés, elle crache les histoires encore brûlantes
du cancer de son mari, de l'hémiplégie de sa soeur, de
l'accident vasculaire de son père, de la démence de sa mère,
du boulot qu'elle vient de perdre, de l'avis d'expulsion
qu'elle vient de recevoir,... Avant d'en arriver au viol de
sa fille dans une tournante, au fond d'une cave, le brave
homme l'interrompt, lui tend prestement un gros paquet de clous
et lui fait, en sus, présent du marteau.
Il la regarde disparaître au bout de la rue avec le sentiment
d'avoir bien agi malgré le mal cruciforme qui lui tord à
présent la conscience.
De retour à la maison, la femme place l'objet pieux sur la
table, introduit un clou dans la main droite du
personnage de laiton et frappe avec le marteau. Mais le clou,
bien que parfaitement calibré et acéré, ne veux pas avancer
d'un millimètre. Elle s'y reprend plusieurs fois, elle tape,
elle frappe de plus en plus violemment.
Julia craint que sa mère ne finisse par fracasser le corps du
Christ. Elle lui demande si elle peut essayer à son tour. La
pauvre femme, vaincue, laisse tomber mollement le crucifix
dans les mains de sa fille.
Comme on protège un moinillon tombé du nid, la corbeille des
paumes de Julia le soutiennent. Elle contemple ce fils hors
du commun qui semble vouloir s'affranchir de ses
entraves.
Alors, d'un geste ferme de la main droite, elle empoigne le corps
décharné et presque nu du petit homme glacé, de la main
gauche elle serre fortement la croix de bois et, comme on
décolle rapidement un sparadrap pour que cela fasse moins
mal, elle sépare, dans un mouvement sec et précis, Jésus de
sa croix, l'arrachant par là même des griffes de son destin.
Les passants disent qu'ils ont cru
voir, tout en haut de l'immeuble, une petite fille lâcher ce
qui semblait être un oiseau par la fenêtre, un oiseau fort
brillant et silencieux dans son ascension vers la
nuit.
15 décembre 2010
Sans paroles
Les femmes se taisent, les hommes parlent.
Le duel qui s'est engagé ce soir est oral. Les dents, fausses avec
le temps, ne se montrent qu'au détour d'un sourire de
circonstance.
La respiration des femmes est plus lente que celle des hommes qui
s'échauffent, un peu d'elles-mêmes s'évapore dans la fumée des
cigarettes.
L'une des deux épouses, pourtant, aurait bien tenté une petite
incursion, une idée lumineuse qu'elle retient depuis tout à l'heure
pour départager les deux hommes, une idée qui correspond
parfaitement à la dialectique qui s'est engagée entre eux depuis
tout à l'heure. La petite idée flambant neuve guette le moment
propice, attend son heure, lorgne les interstices, mais hélas la
conversation masculine a glissé brusquement vers un autre sujet qui
intéresse beaucoup moins la dame. Il y est question de nouveaux
logiciels, de piratages informatiques (l'un est PC, l'autre est
Mac), de voitures (l'un est diesel, l'autre à essence) ...
À la fin de la soirée, le salon dans lequel s'est déroulé ce
pugilat oratoire est toujours aussi propre et rangé qu'à leur
arrivée, nulle trace de poussières soulevées, les verres de vin ne
se répandent pas, les assiettes ne volent pas, les chemises ne sont
pas déchirées, les cravates pendent aussi droites que des battants
d'horloges, nulle coulée de sang, pas de jet d'urine sur les pieds
de la table, les testostérones des deux messieurs d'aujourd'hui ont
pu se garder dans la puissance de leur toute nouvelle voiture à
conduite assistée et GPS intégré (à essence pour l'un, diesel pour
l'autre).
Chacune s'en retourne avec son chacun qui, redevenu silencieux,
laisse madame prendre le volant. Les maris ne remarquent rien de la
route dans laquelle les épouses ont décidé de s'engager à partir de
ce soir, une route qui s'écarte des voix sans issue et leur parle
davantage au coeur d'elles-mêmes.
17 novembre 2010
Une maman louve
Elle a la robe de cotonnade trop large, le décolleté qui baille
en toute indiscretion sur des seins lourds de plusieurs années de
lactation.
Elle a quelque chose en elle d'une mère qui a les enfants dans la
peau.
Elle vient de s'octroyer, en notre compagnie, quelques jours loin
de sa petite famille, et on voit bien qu'elle goûte chaque instant,
qu'elle ne rate pas une seconde de cet éloignement profitable pour
ses recherches. Le soir, il fait toujours aussi chaud et nous
discutons tous autour d'un verre de vin blanc bien frappé.
Il fait si chaud que la petite fille de notre logeuse n'arrive pas
à dormir et vient à passer dans la cour où nous nous sommes tous
installés pour le plus grand bonheur des moustiques voraces.
La fillette a amené un ballon et se cherche des compagnons de
jeu. Après notre longue journée de travail, nous nous prêtons de
bonne grâce à l'exercice : lancer doucement la balle pour qu'elle
puisse l'attraper facilement, faire semblant de la lancer, la
cacher dans notre dos,... Au bout de quelques minutes, la petite ne
veut plus jouer qu'avec Elle, la plus douée à ce jeu puéril qui
doit lui rappeler ses petits avec qui Elle vient de parler au
téléphone et à qui Elle a souhaité une bonne nuit avant de les
rassurer, de leur dire qu'il ne restait plus que « cinq jours
dormir » avant le grand retour de maman.
Nous, les autres, nous pouvons nous remettre à discuter de choses
sérieuses, la petite ne nous veut plus, la petite veut Elle, la
petite veut que ce soit Elle qui la reconduise jusqu'à sa chambre,
Elle qui la couche, Elle qui lui donne un bisou avant de
s'abandonner au sommeil profond des petites filles fatiguées.
On dirait que d'Elle émane ce qui serait l'effluve parfaite d'une
mère, qu'une mère comme Elle a un parfum que les enfants repèrent
entre mille autres, une odeur d'animal au ventre moelleux, à la
fourrure chaude, où il fait bon se lover.
Quand la petite est partie, Elle nous rejoint et nous conversons
encore tard dans la nuit. A chaque évocation d'une célébrité, d'une
personne politique, à propos de laquelle nous avons une critique à
formuler, Elle en vient toujours par conclure, en guise de
blanchiment absolu : « mais c'est tout de même une bonne mère, on
dit qu'elle s'occupe très bien de ses enfants ».
Certaines d'entre nous ont, comme Elle, aussi des enfants.
Mais nous ne transpirons pas autant la maternité que celle-ci.
Quant à celles qui n'en veulent pas...
Aux petites heures, j'ai rejoint ma chambre et je me laisse songer
aux mères qui, en l'espace d'un instant et, dit-on, dans
l'intention de les épargner d'un autre malheur, égorgent leurs
petits, les jettent dans le vide, les étouffent, les empoisonnent,
les noient, ces mêmes mères aux seins lourds après des années
d'attention aimante.
Si l'homme est un loup pour l'homme. Cette femme pourrait-elle,
elle aussi, se faire louve pour ses enfants, le ventre chaud et la
dent fatale ? Une Médée en costume contemporain.
13 octobre 2010
L'entonnoir de septembre
Nous étions dans la lenteur du mois d'août. Nous nous laissions
mûrir lentement selon les caprices de la météo, un peu de soleil
pour nous endurcir les os, un peu d'eau pour nous hydrater la peau.
Nous sortions la bouteille de rosé au moindre rayon de soleil et
nous passions au vin rouge les soirs de trop de fraîcheur.
Quelque chose de juillet nous chauffait encore les reins et nous
avions le désir de l'autre au bout des seins. Le parquet ciré de
neuf, dans le salon, ne craquait plus sous nos pas, le poêle éteint
ne ronronnait plus....
Septembre est vite revenu pour rappeler, en première ligne, nos
enfants. Il leur a dit que le temps de courir dans tous les sens et
pour le simple plaisir de courir prenait fin et qu'il leur faudrait
s'asseoir, longtemps, et seulement courir un peu, parfois, à la
demande, en rang.
Nous, les adultes, si nous ne les avions pas déjà devancés, nous
avons suivi nos enfants. Nous nous sommes sentis aspirés par
quelque chose qui venait de loin, que nous avions laissé au mois de
juin, au pied de la grille de l'école, de l'usine, du bureau.
Les enfants partis, nous avons retrouvé les courriels, les appels,
les rappels, les projets à remettre, vite, les sollicitations à qui
il faut répondre rapidement. L'urgence, telle une fleur ne se
gorgeant que des brumes et des grisailles de l'automne, s'est à
nouveau épanouie. Les pages des agendas se sont rouvertes à toute
allure, les mois d'octobre, de novembre, de décembre ne suffisaient
plus. Il a fallu déjà ouvrir l'agenda 2011, s'aventurer dans les
obligations futures, bloquer des dates et s'interdire de se dire
qu'un jour pourrait se suffire à lui-même, que l'avenir ne se doit
en rien d'être à nous avec certitude.
Nos enfants, d'une classe à l'autre, posent une fesse sur une
chaise l'espace de cinquante minutes. Ils ont ensuite le droit de
changer de local et de poser l'autre fesse cinquante autre minutes.
Ils défilent ainsi toute la journée sur les sièges bancals d'un
certain savoir obligatoire où il n'est question que de leur avenir,
celui qu'on voudrait écrire à leur place, dans le grand livre
mensonger de la réussite.
Le soir, après avoir bien vaqué, nous nous endormons tous
rapidement, laissant à nos rêves le vaste espace d'un autre temps
pour remplir nos lits d'une grande, d'une belle, d'une inépuisable
vacance.
15 septembre 2010
Le petit ours rose
Il avançait sur le tapis roulant de la chaine de montage
n°56XB.
Une jeune fille docile, aux cheveux noirs et aux yeux bridés, l'a
pris indifféremment sur ses genoux pour lui coudre des oreilles,
plus loin, une autre jeune fille avec les mêmes yeux, les mêmes
cheveux, le même air docile, lui a placé les yeux, une autre, mais
on aurait dit la même encore, les pattes, une autre, la soeur
jumelle des précédentes, l'a bourré de mousse, une autre, copie
conforme de toutes, l'a placé dans une belle boîte.
Ils étaient des centaines comme lui, à l'identique, qui
s'alignaient sur la chaîne de montage n°56XB. Ils étaient trop
nombreux à montrer leur même visage radieux, trop nombreux pour que
les ouvrières puissent éprouver cette impressions de confiance et
de sécurité qu'ils apporteraient dans les foyers.
Les jeunes filles n'ont pas vu qu'il aurait pu leur vouloir du
bien. Après s'être levées à 6h dans le dortoir contigu à l'usine,
elles n'ont pas arrêté de couper, coudre, bourrer, toute la
journée. Et, comme c'était bientôt Noël en Occident, elles ont
continué à travailler sur la chaîne et se sont couchées, comme les
autres fois, à 4h du matin.
Pendant leur journée de travail, elle ont eu très chaud, elles
ont respiré des vapeurs toxiques, mangé un potage sans goût. A
l'horizon, aucun jour de congé à espérer. Elles étaient jeunes,
elles venaient de la campagne et le peu qui leur restait, elles
l'ont envoyé à leur famille.
Après le long voyage du jouet, une future maman, tout entière
dans le désir de son enfant, a acheté le petit ours rose qui la
regardait avec tant de douceur. Elle l'a placé dans le lit du bébé
qui serait bientôt là. Son mari s'est un peu moqué d'elle. On
aurait dit que c'était elle, le bébé, ses yeux à hauteur
d'enfant.
Le petit ours est arrivé dans cette famille dont les enfants
sont toujours tirés à quatre épingles, et propres. La
lessiveuse est au centre de leur maison, elle tourne comme le
monde, vite et sans faux pas. Il y a chez eux comme une blancheur
qui voudrait chasser le malheur.
Mais il arrive que, dans le monde, comme dans les lessiveuses,
une courroie se détende et le linge blanc, sans prévenir, prend une
teinte grisâtre - on aura beau frotter - qui ne partira plus.
Le petit ours rose de la chaîne de montage n°56XB est entouré de
gerbes de fleurs blanches. Quand je passe ce jour-là, dans le petit
cimetière du village, je ne vois que ça, la petite tombe, un nom,
et une seule date, de naissance et de mort. Je ne vois que les
fleurs qui la recouvrent entièrement et l'ours, seul, au milieu
d'elles, toujours aussi confiant, tendre, calme. Je ne peux pas
m'en empêcher - voyons, ce nest pas moi qui ai perdu ce bébé ! à la
vue de l'ours, je pleure. Je ne sais pas sur qui ? Sur un enfant
que je ne connaîtrai pas ? Sur une mère que je ne connaissais pas ?
Sur l'ours, tout seul, loin des siens ? Sur les jeunes filles de la
chaîne n°56XB ? Il y a bien, en chacun de nous, une peine qui ne
demande qu'à se montrer ?
Les ours, c'est connu, sont là pour qu'on leur confie nos
chagrins.
Je suis revenue récemment près de la petite tombe. L'ours est
toujours là, il a perdu sa couleur rose, ses oreilles pendent, ses
poils tombent, une épave. Il ressemble à l'une de mes vieilles
peluches.
A le voir, on pourrait penser qu'il est passé dans toutes les
mains des enfants du cimetière et que de nombreuses bouches mortes
lui ont sucé les oreilles.
Les épreuves du temps l'ont fait vieillir trop vite.
04 août 2010
Une ardeur, où ça ?
La province du Luxembourg est une
vaste région, faite de bosses, de fosses, de rivières et de
quelques habitations isolées. Un bel autoroute vous y emmène pour
les week end ensoleillés ou pour franchir la frontière et descendre
vers des cieux plus bleus, des herbes plus sèches. De petits
chemins vous conduisent de villages en villages, de forêts en
forêts.
Il y a tellement peu de bus en
province du Luxembourg que les voitures peuvent circuler comme bon
leur semble sans en être gênées. Il y a aussi tellement peu de
voitures que les mobylettes ont leur mot à dire. Et il y a
tellement peu de mobylettes que les vélos laissent aux mollets
solides la possibilité de se développer harmonieusement (si l'on ne
craint pas trop les dénivelés).
Il y si peu de travail qu'un tiers
de ses habitants reste chez lui et n'a donc plus à se déplacer (ce
qui représente un bon point pour la diminution du CO2). Ces gens
comptent sur les quelques bus à heures scolaires pour les conduire
là où se trouvent les magasins. Ce sera leur sortie du jour. Et,
s'ils ratent le bus, ils iront à pied ce qui ne leur fera pas trop
de tort et leur permettra d'admirer la beauté d'un paysage enseveli
sous la neige.
Parfois, ils seront convoqués par
l'Onem et ils se débrouilleront alors pour attraper le train qui
les conduira une heure plus tard au lieu de rendez-vous. Ou alors,
ils n'iront pas et ne seront bientôt plus dans la liste des
statistiques des chômeurs et n'auront donc plus besoin de bus non
plus. Pour le retour des courageux qui s'y seront rendus tout de
même, il y aura le temps de refaire plusieurs fois le même
lèche-vitrine avant de reprendre le bus quelques heures plus
tard.
A l'Onem, on leur aura conseillé
d'acheter une voiture (vous savez, ce qui coûte si cher et qui
pollue tant) pour être plus crédibles sur le marché de l'emploi,
d'être plus flexibles, d'accepter d'aller s'engager plus loin. Que
sont quatre heures de trajets aller-retour dans une journée bien
remplie ? L'emploi, c'est connu, a peur du chômeur, il se cache
toujours plus loin.
Enfin, de retour à la maison, ils
retrouveront leurs enfants, rentrés de l'école grâce à la voiture
du voisin (vous savez, ce chauffeur retraité que tout le monde
connaît dans le village pour être au moins une fois monté dans son
bus, et à qui il arrivait de faire demi-tour avec un enfant qui
s'était trompé d'arrêt pour le déposer devant la porte de son
école). Les petits arboreront fièrement un T-shirt « Opération
Village-Propre » et, très emballés, ils raconteront à leurs parents
qu'un gentil monsieur est venu à l'école pour leur expliquer le tri
des déchets et la protection de l'environnement.
C'est alors que Le Dernier Bus
Luxembougeois, la queue entre les jambes, passera devant leur
maison sans faire un signe de peur de devoir leur dire lui-même
qu'il ne passera plus demain.
10 juin 2010
Le non-achat compulsif
Non, aujourd'hui, je n'ai pas
bénéficié des 500 points-plus à l'achat d'un paquet de 56 tablettes
pour mon lave-vaisselle, ni de la boîte de cure-dents gratuite à
l'achat de deux tubes de dentifrice.
Non, aujourd'hui, je n'ai pas
profité de la promotion « un verre de bière» à l'achat de 6 packs
de cette boisson d'homme, ni des avantages à l'achat d'une boite de
60 lingettes de toilette.
Non, je n'ai pas acheté les 4
cannettes de boisson énergisante, ni les 5 paquets de confiseries
au jus de fruit, ni les 3 bricks pack de gazpacho, ni les 2 flacons
de gel anti-calcaire pour machine à laver.
Non, je n'ai pas acheté le snack
85gr pour mon chien, ni les trois oreilles de porc au meilleur prix
: le chat n'aurait pas compris.
Oui, j'ai laissé pourrir les bons
de réduction dans le fond de mon vieux cabas usé.
Non, je n'ai pas répondu à la
lettre personnalisée du magasin de prêt à porter pour le jour de
mon anniversaire.
Non, je n'ai pas commandé 10 rames
de papier pour recevoir une série de sacs de voyage gratuite et,
non, je n'ai pas orienté mes achats pour recevoir mes trois gogos
(gogos vous-mêmes !).
Non, je n'ai pas contribué à
épuiser le stock mis à ma seule disposition.
Non, je n'ai pas la carte
privilèges.
Non, je n'en veux pas de cette
carte et ne me regardez pas avec cet air éberlué et attristé à
chaque fois que je passe à la caisse.
C'est que je suis une «
non-acheteuse compulsive ».
Je chouchoute le pull à deux euros
en soldes de chez OXFAM (il y a longtemps, une folie...).
Ma carte bancaire est une carte
banquise et, la plupart du temps, plutôt que de les lécher, je
crache sur l'obscénité des vitrines racoleuses.
Je suis satisfaite de ma vieille
robe à fleurs, je pleure quand « ma » paire de chaussures rend
l'âme et je suis au comble de l'euphorie quand je laisse ce
magnifique chemisier à 80€ sur son cintre malgré ses clins de
boutons pressions aguicheurs.
Mais qui sait ce à quoi demain
pourrait ressembler... Je ne dirai peut-être pas toujours «
boutique je ne mange pas de ton pain ». Un jour,
peut-être, je pénètrerai dans le tourniquet qui me
télé-transportera dans le monde de la consommation active et
infinie.
Consumée, je resterai la tête
coincée dans le manège des bonnes affaires, du côté obscur de la
farce.
29 avril 2010
Plan d'aplatissement
Le plan
d'aplatissement des sans emplois
Vu que nous avons maintenant un peu plus de recul pour évaluer
les actions mises en place par le gouvernement et considérant les
résultats obtenus ces dernières années, nous devons nous rendre à
l'évidence : le Plan d'Accompagnement des chômeurs était une vaste
erreur stratégique, une perte d'énergie pour nos fonctionnaires
dévoués.
Après nous être concertés, et après
avoir retourné le problème sous toutes ses coutures, nous avons
décidé de réviser notre copie et nous lançons un nouveau décret qui
entrera en vigueur à partir du mois prochain.
Dès le premier mai, le plan
d'accompagnement des chômeurs ne sera plus d'application et cèdera
sa place au Plan d'aplatissement des sans
emploi.
Article
1er : Vu la loi spéciale du 8
l'article 007bis, § 1er et § 2, 1° et 5°, inséré par la loi
spéciale du 16 juillet 2007, et 92bis, § 1er, inséré par la loi
spéciale du 8 août 2009 et considérant la loi spéciale du 16
juillet 2008,tous les inactifs seront passés par le fer
réglementaire, position « coton-lin ». Nos techniciens de
la surface devront venir à bout des mauvais plis les plus
récalcitrants et des étoffes les plus dures.
Article 2ème :
Considérant les priorités de la Conférence de Rio (Agenda 21) et
l'ensemble des conventions internationales et directives
européennes auxquelles la Belgique doit se conformer et qui ont un
rapport avec la problématique du développement durable, ces
nuisibles seront ensuite rangés dans de beaux classeurs en papier
recyclé et conditionnés sous vide pour les expédier dans l'heure
vers l'une de ces régions désertiques où les actifs que nous sommes
ne risqueront plus d'être contaminés par leurs ondes
oisives.
Article 3ème : Sur
la proposition de l'assemblée de la Patemouille des Castars, au
sens du présent arrêté, nous veillerons à ce que ce chiffonnage
grandissant ne puisse plus froisser le reste de la population et
nous ordonnons d'aplatir et d'amidonner tout ce qui s'assimile de
près ou de loin à un relâchement de tissu, à un baillement.
Article dernier :
Ne laissons plus personne croire à la manne céleste et au ravaudage
social.
01 avril 2010
Corée du Nord
Un jour, on m'a dit comme ça : « Toi, tu habiteras en Belgique
». Ah ? Bon ! D'accord !
Moi, j'aurais préféré la Corée du Nord. C'est joli, la Corée du
Nord, c'est propre, rien qui traîne dans les rues, pas de pauvres,
les filles ont de belles robes,...
Tant pis, j'ai dit, pour la Corée du Nord, et je me suis laissée
embarquer dans les nuages par de beaux anges moustachus qui m'ont
menée dans le ciel de Bruxelles.
Puis, ils m'ont mise dans un bus tout propre, tout neuf.
J'ai pensé, ah, en Belgique, c'est propre.
Dans le bus, il y avait de la musique, bien fort, pour que tout le
monde entende, même les durs de la feuille.
J'ai pensé : ici, même les sourds ont le droit à la musique.
Pour arriver chez moi, j'ai dû prendre le métro.
Le métro, comme c'est beau. Il y a tant de carrelages qu'on se
croirait dans de grandes toilettes.
Et c'est là, dans le couloir du métro, que je l'ai aussi remarquée
: la musique. La même que celle du bus. Elle était venue ici ; elle
me tenait compagnie pour que je me sente pas toute seule. Elles ne
savaient pas, mes oreilles, que c'était possible, ça : qu'on leur
serve, tout prêt, tout chaud, la soupe dont elles ignoraient
même l'existence.
J'ai pensé : c'est un pays qui prend bien soin de son peuple, qui
ne le laisse pas sombrer dans la méditation stérile, dans des
lectures ennuyeuses et dangereuses pour son équilibre mental.
J'allais ainsi de ravissements en éblouissements quotidiens : des
publicités, de la musique, il y en avait partout, dans les
ascenseurs, dans les salles d'attente, dans les magasins, dans les
trains, dans les rues, chez le pharmacien, chez le dentiste,
partout, il y en avait partout. Partout, on s'occupait de
nous, on nous retirait ce qui nous angoisse tant, ce bruit
blanc... Ah! Trop blanc !
Non, je ne regrette pas leur décision. Oui, la Belgique vaut
presque la Corée du Nord. Presque ! Et c'est à cause de ce «
presque » que je viens m'exprimer aujourd'hui devant vous.Un pas,
un tout petit pas, reste à faire pour que la Belgique
progresse.
Signez la pétition : « musique obligatoire pour tout le monde, chez
soi, dans le salon, dans la chambre, dans les toilettes, dans la
cage d'escalier, dans la cave, dans le grenier, sur les toits,
musique et publicité pour tous, partout ! »
Il en va de la rééducation de nos oreilles malmenées par des choix
individuels malencontreux qui sont une menace pour
l'équilibre de nos concitoyens.
Et si c'était à refaire, non, je n'irais pas en Corée du Nord, je
reviendrais, ici, en Belgique.
Que la force soit avec nous dans l'union !
Vive la Belgique !