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24 février 2012

De l'inspiration comme l'un des beaux-arts

Si je n'avais pas grand-chose de personnel à dire sur les rituels - aussi ai-je préféré laisser parler les autres - je serai un peu plus prolixe concernant l'inspiration, ce grand mystère de la création, dont j'aimerais vous entretenir aujourd'hui si je puis !
Je crois qu'il est admis de tous qu'en 2012 le lac du Bourget n'exerce plus sur les écrivains son emprise magnétique, ainsi qu'il l'exerçait autrefois sur Lamartine. Foin d'un romantisme exacerbé, les sources d'inspiration des temps modernes sont d'une autre nature, les miennes en tout cas, et pas forcément liées à Dame Nature, d'ailleurs.
J'espère de tout cœur que mon exemple donnera à mes petits camarades l'envie de se lancer, eux aussi, dans l'exposé de ce qui les inspire, nature comprise si c'est le cas, sait-on jamais. En attendant leur prose, je lance la mienne, qui se résume à peu près à un « tout fait eau au moulin », que je m'en vais vous détailler plus avant de ce pas.

 

N'ayant jamais foncièrement réfléchi sur ce sujet, c'est aujourd'hui seulement que je me rends vraiment compte des diversités de mes sources ! Ainsi ai-je souvent été mue par le vécu, le mien ou celui des autres, que ce soit pour des nouvelles, de la prose ou des travaux de plus grande envergure, par des voyages, ou encore par les faits divers (à l'image d'un Emmanuel Carrère pour L'Adversaire) comme ce viol dans un parc thaïlandais, raconté par un ami néerlandais, qui a longtemps habité mon imaginaire.  Et, généralement, lorsqu'un détail, un événement, titille ledit imaginaire, je ne connais point de repos tant que je ne l'ai pas transformé en histoire ! J'oserai avouer dans la foulée une curieuse faiblesse pour les villes d'eau, que je ne m'explique pas vraiment moi-même, dont doit émaner une langueur apte à m'émouvoir. Ainsi ai-je passé un week-end à Contrexéville qui me poursuit toujours, même si je n'en ai encore rien fait de concret… depuis vingt ans. Des conversations glanées dans un tram, un train, un café, des confidences diverses et variées peuvent aussi alimenter ma machine à histoires, mon imaginaire concret, dirais-je, source ordinaire d'inspiration pour des tas d'auteurs, j'imagine, merveilleusement servie par l'avènement du gsm !

Mon imaginaire plus abstrait, quant à lui, est très facilement mis en émoi par des photos, pour peu qu'elles soient étranges, ou des tableaux, pour peu qu'ils soient mystérieux. Ainsi Delvaux, Hopper, Wyeth ont-ils toutes mes préférences, le but de l'exercice étant soit de retrouver des sensations anciennes - l'Amérique, pour les deux derniers peintres, et toute l'atmosphère qui va avec, mon état d'esprit particulier à cette époque de ma vie aussi, même si j'ai, in fine, très peu écrit sur elle - soit de titiller quelque chose de neuf, ou d'étrange, dans mon inconscient, ce que les peintures de Delvaux, entre autres, réussissent à merveille. Mais un catalogue de Christian Lacroix peut aussi très bien faire l'affaire tant son univers, son imaginaire et ses couleurs m'enchantent, et me font rêver. L'idée est d'arriver à me mettre dans un état d'altérité (ah, que ne suis-je le chantre de ces artificiels paradis qui ont su enchanter De Quincey comme Artaud), propice à un  plongeon « en soi » générateur d'images, de sensations, et d'inspiration ! Ainsi aimé-je à me poser comme au bord de moi-même, et à regarder dedans comme si tout m'était étranger… Je est un autre, n'est-il pas ?

 

La musique est aussi un facteur déclencheur des plus efficaces ! Je ne parle pas là de la musique que j'aime (Satie, le baroque, le jazz et les musiques traditionnelles), mais bien plutôt de celle que je n'aime pas ! Comme par exemple la musique contemporaine qui a, par le biais de ses dissonances/assonances, demi tons et autres modes mineurs (quand c'est le cas) l'art de me plonger dans un curieux état d'altérité, de nouveau lui, d'étrangeté, propice à faire émerger un nouveau moi désireux de nouvelles créations… C'est tout à fait particulier, et quelque peu frustrant de devoir avoir recours à un médium que l'on n'aime pas, mais force est de constater que cela fonctionne, plus sûrement dans mon cas que la béate admiration d'une mer démontée ou d'un pré joliment fleuri. 

 

Le summum de l'inspiration m'est néanmoins régulièrement offert par… l'ennui. Et quoi de plus ennuyeux qu'un long film monotone ? Car l'ennui tout seul ne génère rien dans mon cas, il faut qu'il soit accompagné, qu'il ait pour racine un autre art, et que cet art ne fonctionne pas ! Au hasard des exemples je nommerai « Son nom de Venise dans Calcutta désert », de Duras, un de mes écrivains préférés, certes, mais pas la cinéaste, autant l'avouer. Quand je la lis, mes yeux se ferment souvent pour m'évoquer des images ; quand je la regarde au cinéma, mes yeux se ferment aux images, souvent très statiques, qu'elle m'offre, pour préférer se concentrer sur ses mots… ; appelez ça de l'esprit de contradiction si vous le souhaitez, ce n'est pas impossible. En tout cas, c'est les yeux fermés devant ce film que la transubstantiation, si je puis oser, a opéré et que le film susnommé, lent, si lent, m'a inspiré en l'occurrence une curieuse histoire d'oiseau, lente si lente elle aussi, lourde et sensuelle, qui a commencé à s'écrire en moi pendant le film et que j'ai dû noter précipitamment dès mon retour chez moi ! Ne me demandez pas de quoi parle le film, je serais bien en peine de vous le résumer, je rêvais d'un oiseau reptateur…

 

Les lectures poétiques, qui sont pour moi d'un ennui  profond - j'ai fini par me l'avouer, au point que j'hésite à en infliger aux autres - sont aussi une grande occasion de vagabondage de mon esprit sans support précis, en tout cas loin de celui que l'on tente de m'imposer et qui m'ennuie. Mais il me faut ce présupposé ennuyeux - toute pièce de théâtre fera admirablement l'affaire aussi - pour que le vagabondage ait lieu. S'il est fructueux j'en tirerai au mieux une histoire, au pire une liste de courses… Ce qui est clair pour moi c'est que la lecture ne peut se passer qu'entre moi et moi, et que l'oralité suppose un intermédiaire qui, aussi talentueux soit-il, a le tort d'être là, générant donc immédiatement un désir de lui échapper et de rêver d'autre chose, ailleurs, et alors...

 

Ainsi en va-t-il de mes modes d'inspiration, probablement curieux, mais il y a fort à parier qu'il en existe de bien plus curieux encore ! Il va sans dire que ce qui fonctionne pour moi, qui affectionne l'étrangeté, ne fonctionnera pas pour un autre auteur. Ainsi j'utilise peu le fruit de mes lectures, sauf lorsque je me documente sur un sujet précis ; par contre je glane parfois des images directement tombées de mes derniers rêves… Mon père, grand scientifique devant l'éternel, ne m'a-t-il pas avoué avoir régulièrement trouvé en rêve des solutions aux problèmes de physique qui le torturaient ?

 

La méditation, que je pratique depuis de nombreuses années, est un outil précieux, elle aussi, au sens où elle permet, de nouveau, une plongée en soi, généralement fructueuse en termes d'émergence d'images ou souvenirs enfouis, permettant aussi d'établir des ponts inattendus entre des domaines, ou des objets, a priori sans rapport les uns avec les autres. Ce qu'offre souvent la méditation, ce sont de petites révélations - oserai-je faire allusion aux épiphanies si chères à Joyce - fortuites, inattendues, qui vous cueillent au milieu de n'importe quelle autre activité que l'écriture et qui, tout à coup, vous montrent la voie, ou en tout cas vous en offrent une toute neuve, apte à modeler une nouvelle inspiration, une nouvelle trajectoire, une nouvelle histoire... 

 

Voilà, chers amis lecteurs, le fruit de mes réflexions sur l'inspiration. N'hésitez pas en retour à me confier les vôtres ! Je ne doute pas qu'elles m'inspireront aussi…

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10 février 2012

Les Rituels d’écriture

 

« Toi, tu n'es pas un vrai écrivain. Un écrivain, ça fume, ça boit et ça écrit la nuit ! »


Les mythes ont la vie dure.
Et c'est avec ce portrait sans appel, émanant d'un ex pour le moins conventionnel et un brin envieux, que mon sort fut scellé et ma destiné écrite.
Qu'est-ce qu'un écrivain ? En vérité, je vous le demande.
Et faut-il des rituels préétablis pour en être un ?
Forte du descriptif ci-dessus me concernant, il était clair que, privée de tout rituel, je n'étais pas la bonne personne pour répondre à ces questions.
Certes de temps à autre je m'étais prise à « jouer à l'écrivain » certains soirs, une cigarette (au clou de girofle !) au bec, histoire de titiller quelques neurones, et un porto à la main, histoire d'en titiller quelques autres, mais la plupart du temps je ne jouais à rien. Point de seaux de thé pour moi, de lever aux aurores ou de dégustation de fruits pourris.
Je n'avais pas de rituels.
Donc je n'étais point.
Il allait donc falloir me tourner vers mes petits camarades, peut-être plus créatifs dans le domaine ?
Un tour de piste express sur Facebook, où tant « d'amis » sont réunis/beaucoup d'entre eux se réfugient, me permit de glaner nombre de silences et quelques réponses sur le sujet (que ces « amis »-là en soient chaleureusement remerciés !), que je classerai en plusieurs catégories :

 

Les radicaux :

« Heureusement, je n'en n'ai pas. Ces histoires de rituels, c'est juste pour se compliquer la vie. » Thomas Gunzig, homme de lettres émérite que l'on ne présente plus.

 

Les perplexes :

«  J'ai réfléchi à ton histoire de rituels en écriture. A dire vrai, je n'en ai pas (hormis celui du café à portée de main !). Mais parfois je me dis que l'écriture devrait ÊTRE mon rituel, par contre. Ce qui n'empêcherait aucune liberté. » Virgine Holaind, auteur de La Nostalgie du carillon (Maelström).

 

Les fées du logis :

« Je ne peux pas commencer à écrire si le ménage n'est pas fait (je culpabilise !) Donc, faut que je me transforme en Madame Pledge avant de jouer à l'écrivain. Et en plus, j'attends que mon chien Léon vienne se nicher sous mes jupes. Alors, je peux commencer à rêver... » Nadine Monfils, auteur polymorphe et pluridisciplinaire enchanté, et enchanteur comme chacun sait.

 

Connaissant l'humour de cette dernière, un doute continue néanmoins de me tarauder, même si la grande Duras se plaisait à raconter qu'elle ne pouvait pas écrire sans avoir fait la vaisselle…

De mon côté j'avoue, profitons de l'occasion, une maxime toute personnelle. A la question « Pourquoi écrivez-vous ? », en vérité, je vous le dis, ma réponse à moi claque ainsi : « Pour ne pas faire la vaisselle ! » Et ce n'est pas loin d'être vrai, même si « Pour organiser le chaos autour de moi » serait plus authentique, voire celui à l'intérieur de moi. Et j'avoue posséder un carnet  dans lequel je couche parfois des idées, et un Mac sur lequel je les développe. A part cela, niente, en dépit d'une névrose pourtant carabinée.
Mais la question du jour est sur les rituels, donc poursuivons.
Notre tour des classifications.
Après les radicaux, les perplexes et les fées du logis, j'ai débusqué quatre catégories encore !

 

Les procrastinateurs (dont je suis, résolument, farouchement et irrémédiablement ; d'ailleurs, ce billet n'en est-il pas la meilleure preuve, qui me permet d'écrire tout en n'écrivant pas ce que par ailleurs je dois ? ) :    

 
« Moi, je lis mes messages, la presse sur Internet, Facebook, puis je cherche d'autres choses à lire sur Internet tout en pensant : "Bon, il faut que je m'y mette..." Et ainsi, de suite (faire des courses...) jusqu'à je me dise : "Bon, alors, tu t'y mets ou quoi ?" Et je m'y mets... Donc, plutôt l'après-midi. En fait, je dois rectifier : Ce n'est pas tant "bon, tu t'y mets ou quoi ?" que l'impossibilité quasi nerveuse de ne pas écrire, comme une sorte de saturation : je reviens encore et encore à Facebook ou au journal ou à telle autre page d'Internet, mais il arrive un moment où j'en suis saturé, et le soulagement vient en écrivant... Comme s'il n'était physiquement plus possible de tourner autour du pot. » Yves Cantraine, cinéaste (entre autres multiples fonctions).

 

Les poétiques :


« Un rituel d'écriture, demandez-vous ? Pas de …« juste au crayon », ou « l'ordi, n'importe où » ou « un café et le bruit », mais probablement plus la mise en place d'une pression : dans un train donc, ou un avion, ou, souvent, la veille, dans la nuit, juste avant la date butoir… Ou alors en pensant au pire, un bref instant et en me disant que, avec un café fort, la vie peut passer par là, dans le texte, encore une fois, ou, en me relevant, avant l'aube et en regardant les lumières de la ville qui va s'étirer dans quelques heures, ou, en disposant des livres que j'aime sur le bureau, en les ouvrant de temps en temps, juste pour tomber sur un mot et tout relancer, en me disant que la phrase a besoin régulièrement de cette pause-là, qui est de réaccorder l'orchestre, ou aussi,  me promener au parc, respirer et me sentir d'attaque pour garder la chambre des heures durant et pester contre et devant cet écran que je déteste chaque jour un peu plus, plus profondément, plus intimement, mais la main refuse de tenir la longueur, alors je reviens à l'écran, à ce face-à-face luminescent qui me délave et me désole de tant de facilités apparentes (mise en page, choix de police,…), ou… le meilleur, c'est la mer, s'installer et lisser le papier, choisir l'ombre et s'endormir en pensant fugacement au texte qui commence à se mettre en place… » Daniel Simon, homme de théâtre, de télévision, et de tant d'autres créations.

 

Les organisés :


 « Écrire sur deux supports en même temps. Un carnet de moleskine (par exemple) pour noter les idées. Les envies comme elles viennent. Les essais de langue. Un ordinateur portable pour mettre cela en musique. Pour plonger entièrement et totalement dans l'affaire. La meilleure manière de sentir que ça avance. Que ça ne tourne pas en rond. De temps à autre, schématiser les choses. Dans le carnet. Non pas pour tirer un plan futur. Juste faire le point. Voir un peu vers où ça va. Ça tend à être. Laisser son attention flotter. Être comme une antenne. Capter ce qui, alentour, bruisse. Ce qui bruisse dans les médias. Cinéma. Photographie. Arts sonores et visuels. Littérature. D'abord sentir ce qui bruisse là : je l'ai dit : je suis un anthropophage. Je me nourris de ce que les autres inventent. J'ai un rapport non immédiat au monde. C'est une façon de s'oublier. De se laisser envahir par les autres et le monde. Je ne crois qu'il y ait en nous un centre qui serait nous. Je crois que nous sommes un mouvement. Une énergie courant dans tous les sens. Ne pas oublier de faire le tri. Tout ce qui bruisse ne nous est pas vital. Ne pas s'obstiner si ça ne marche pas. Jeter. Plutôt jeter trop que de garder. Ingérer l'autre, le bruissement de l'autre, en usant de stratégies. Transformer le bruissement de l'autre, quel qu'il soit (images, sons, etc.) en matière verbale. Je ne vais pas dévoiler ici toutes les stratégies utilisées. En gros, ça va de la simple « copie » à la mutation complexe. Ce qui compte : user de stratégies visant à faire surgir du frais. Du neuf. Aller ainsi à la rencontre de ce qu'on n'avait, personnellement, jusqu'ici jamais fait. User de stratégies nous empêchant de nous fermer sur nous-mêmes. S'asseoir, pour ce faire, dans un endroit calme. Chez soi est parfait. Tôt le matin. Quand tous sont partis au travail. Radio débitant ses sempiternelles bêtises. Les chats dormant autour. Un peu partout. Un coin de table. Miettes de pain repoussées vers le centre. Le café refroidit dans la tasse. Il m'arrive de le boire seulement après quelques heures. Satisfaction du travail bien fait s'il est froid. C'est idiot. Voilà le climat parfait pour le travail à l'ordinateur. Quelques fois, dans le train, dans un couloir de bureau, il y a urgence. Noter l'urgent dans le carnet. Au crayon. Au stylo noir. Ou dans les marges du journal du jour. Le stylo ne doit pas être uniquement en plastique. Le stylo ne doit pas glisser des doigts. La pointe doit courir sur la page. Plaisir de retrouver ces notes. Plus tard. Près des chats. Chez soi. Ne pas plonger directement dans l'affaire. Chipoter. Répondre aux courriels. Écrire un texte sur mes rituels. Poser le carnet sur la table. Sans l'ouvrir. Mine de rien, poser les jalons. Effectuer les premiers pas vers l'écriture. Il y a tant de raisons de ne pas écrire. Il y a tant d'autres choses à faire qu'écrire. Écrire est tellement vain. Il est si simple de reporter l'affaire. Trouver des stratégies pour ne pas la reporter infiniment. Trouver des stratégies pour ne pas oublier que ça, cette affaire-là, c'est ce qui m'importe le plus. Ce qui me grandit. Me sort hors de moi. M'élargit l'horizon. Il y a des allers-retours dans l'écriture. N'importe quel texte, fictif ou non, est une pensée en action. L'écriture permet de penser. Il n'y a rien qui permette de penser comme le fait l'écriture. Penser par le biais de l'écriture est ce que je fais le plus spontanément. Pas de raison de m'en passer. Penser ne veut pas dire, ici, avoir des idées. Des opinions. Penser veut dire sentir en soi les choses prendre place. Faire, provisoirement, sens. Ne pas être dupe. Ne pas prendre cela comme la construction laborieuse d'un absolu. Rien au monde ne me donne, personnellement, cette sensation si ce n'est l'écriture. La grande baratte à mots. Voilà quelques mots sur les rituels. Et sur ce qu'il y a autour » Vincent Tholomé, poète, bateleur, orolateur et raconteur, auteur entre autres de No Entry et de People (Maelström).

 

Et les fougueux :


« Je pose une feuille blanche sur le trottoir, pile sous ma fenêtre. Je monte chez moi en courant pour prendre un Bic. Je saute par la fenêtre, pointe en avant. En pensant à ce que je pourrais écrire. Entre le moment où le Bic touchera la feuille. Et celui où je m'écraserai sur le pavé. Ensuite j'écris, je m'aplatis. Et je recommence. C'est pourquoi j'écris peu. Mon appartement est au quatrième. Sans ascenseur. » Laurent Van Wetter, comédien et dramaturge (on s'en serait douté !).

 

En vérité, je vous le dis, il y a probablement autant de rituels, et de non rituels, que d'écrivains. Hormis Amélie et ses facéties qui nourrissent si bien son personnage - à coup de sushis et de fruits pourris - je me souviens aussi de ceux qui ne peuvent écrire qu'en pyjama, de ceux qui ne peuvent écrire que tôt le matin, de ceux qui ne peuvent écrire que tard le soir, de celui qui ne pouvait écrire que dans le noir, sans parler de tous ceux qui écrivent d'autant mieux qu'ils n'ont rien à dire…

Mes confrères, et consoeurs, sont étonnants, déroutants ou touchants, dans chacune de leurs diversités.

Mais qu'importe le rituel, finalement, pourvu qu'on ait l'ivresse, celle du devoir accompli, du texte poli, fini, et prêt à être rendu public auprès de lecteurs qui, n'en doutons pas, ont eux aussi leurs petits rituels de lectures : papier ou liseuse, assis ou couché, seul chez soi ou de préférence dans un café, un avion, un train, ou alors devant la mer, ou bien à la campagne, ou encore uniquement dans une chambre aux rideaux tirés, là où règnent luxe, calme et volupté…  

27 janvier 2012

Résidence, vous avez dit résidence?


Lorsqu'un auteur parle autour de lui d'aller en résidence d'écriture, la perplexité se lit généralement sur le visage des non initiés.
Et pour cause.
Tout comme beaucoup ignorent que les auteurs peuvent améliorer leur malheureux ordinaire (voir billets précédents) par des bourses et autres aides à l'écriture, y compris crédits de recherches et de voyages, un nombre proportionnellement équivalent d'infortunés néophytes - mais qui s'en consolent très bien - ignorent qu'auteurs et autres artistes peuvent être carrément payés pour aller se faire voir ailleurs/chez les Grecs (cochez la case préférée) !
Enfin.
C'est une façon de parler, bien sûr.
En clair, une résidence d'écriture permet au malheureux artiste surmené ou sur-sollicité par les vicissitudes de son quotidien - épouse despotique, enfants hystériques, huissier  tyrannique - d'être payé pour aller écrire loin de chez lui en toute quiétude, enfin, dans l'idéal.
S'il est belge, il passera par la Promotion des lettres belges qui offre des résidences d'écriture à Berlin, Montréal, Avignon et Rome (ah, Rome… voir plus loin).
S'il est français (et même belge), il passera par la Maison des écrivains ou le CNL ou la DRAC pour des résidences aux quatre coins de l'hexagone et parfois ailleurs, comme à la prestigieuse Villa Médicis, Rome again, à la Villa Kujoyama à Kyoto, ou encore au Randell Cottage en Nouvelle Zélande.
S'il est malin, il aura surfé sur le net et découvert Res Artis qui recense des bourses absolument aux quatre coins du globe, toutes disciplines artistiques confondues, dont certaines dans des lieux hautement improbables, comme par exemple la base scientifique des… Malouines - voyage en cargo militaire depuis la Réunion et excellente santé exigée au vu de l'isolement du lieu ! Angoissés chroniques, accros d'Internet et du gsm s'abstenir, il n'y a pas de réseau…

 

Plus modestement j'ai, quant à moi, testé le principe quatre fois : deux fois en résidence de traduction, où j'ai écrit aussi…, au CITL d'Arles grâce à une bourse de l'UE, et deux fois en résidence d'écriture, l'une au Monastère de Saorge, près de Nice, grâce à une bourse de La Maison des écrivains, et l'autre à Rome (aaaah), à l'Academia Belgica, grâce à une bourse de la Promotion des lettres.
Le principe est simple : vous postulez en présentant un projet sur lequel vous avez besoin de travailler au calme (je reviendrai sur ce point), le tout assorti d'une biographie et d'une bibliographie et, si mes souvenirs sont bons, de l'état de vos finances ; plus elles sont périlleuses, plus vous avez de chances d'être choisi, en France en tout cas. L'intérêt de votre projet entre bien sûr en ligne de compte, surtout pour les résidences où l'on vous demande en échange des interventions scolaires ou publiques - c'est le cas de nombre de bourses de la DRAC en France, par exemple. Une fois sélectionné, votre dossier est envoyé à la résidence de votre choix  - il y en a en isolement total à la campagne, d'autres très conviviales comme la Villa Mont Noir où les résidents sont conviés à souper ensemble tous les soirs - qui vous réserve alors une chambre/un studio/un galetas, selon les cas. Parfois la bourse de résidence sert à couvrir ces frais-là, et éventuellement les repas, parfois vous en disposez entièrement comme argent de poche, c'est selon. Selon la résidence aussi, la longueur du séjour varie entre une semaine et quelques mois. Enfin, nombre de lieux de résidence (entre autres ceux que propose Res Artis) n'offrent aucune bourse et tous les frais sont alors à la charge de l'auteur.

 

Quels souvenirs ai-je gardé de mes quatre résidences ?
Certains sont enchantés, d'autre pas…
Le CITL d'Arles (Collège des traducteurs) a eu le grand mérite de me rapapilloter avec mon pays et ma région, et en conséquence de m'éloigner de Bruxelles, même si j'y vis toujours pour des tas de raisons que je ne maîtrise pas forcément ; maintenant avec du « saudade » en prime…
Ce Collège reste mon premier, et certainement meilleur, souvenir de résidence, où la convivialité a régné en maître deux étés durant au fil des rencontres amicales (et plus quand affinités) débouchant souvent sur de fameuses soirées ponctuées de rires et chansons devant les plats nationaux concoctés par une Russe, une Finlandaise, un Iranien ou une Tchèque, au choix.
On est logé là dans un mini studio avec bureau, chambre en mezzanine et micro salle de bain ; la cuisine, la buanderie et le salon (avec tv et stéréo) constituent les parties communes où il fait bon se retrouver après une rude journée de travail, un tour dans la si belle ville d'Arles, ou encore au merveilleux marché du samedi, où se retrouvent par ailleurs fidèlement, au Malarte, ces traducteurs tellement charmés par la ville qu'ils ont décidé de s'y installer ! Car, ne l'oublions pas, en plus d'avoir été le fief de feu Hubert Nyssen et des éditions Actes Sud, Arles est également celui des Assises de la traduction littéraire. Je crois que l'on peut séjourner aujourd'hui au Collège pour des projets d'écriture aussi, ce dans l'ancien hôtel-dieu de la ville, celui-là même où Van Gogh a été hospitalisé…

 

L'Academia Belgica constitue ma seconde résidence préférée, celle où j'aimerais certainement retourner, si ce n'est que la convivialité y était nettement moins présente - mais bon, on ne va pas là pour s'amuser, hein ! Le lieu est impressionnant avec son hall d'entrée en marbre vert et ses chambres spacieuses - la mienne l'était en tout cas - qui donnent pour la plupart sur les orangers et citronniers du jardin, une pure merveille, d'autant que j'avais un rocking chair devant la fenêtre ! Cerise sur le gâteau, l'Academia est sise en bordure du fameux Parco Borghese, qui accueille également la Villa Médicis, et, tout comme Jean-Luc Outers qui disait aimer écrire en bordure du petit lac, j'avais plaisir à m'y rendre chaque matin pour y regarder les gens canoter, ou pour le simple bonheur d'être là, entre buis et lauriers roses, au cœur de Rome, de l'Histoire, et donc de la vie.

 

Ma résidence d'écriture au Monastère de Saorge s'est révélée nettement plus mitigée, et d'une toute autre nature. Sans doute parce que c'était un monastère isolé - surplombant un village en nid d'aigle qui m'a glacé le sang durant tout mon hivernal séjour - et aussi parce que le nombre des résidents était quelque peu réduit : un écrivain chinois (Ge Fei) qui n'adorait pas le fait que je trouble la quiétude ambiante avec mon mélodéon, et un journaliste aixois qui finissait là un livre sur la mafia russe ; on ignore s'il a été abattu depuis… Il y faisait un froid de canard, le premier soir je me souviens de la sensation d'avoir eu les poumons congelés dans ma chambre - où je dormais sous la face du Christ, rien de moins - et de m'être soudain rendu compte que je détestais la montagne, ce qui est quelque peu gênant lorsque l'on réside dans un village qui en est entouré et que votre fenêtre s'ouvre jour après jour sur l'une d'elles… Même si le directeur, qui logeait sur place, était charmant, le lieu original et magnifique, les soirées n'offraient pas la même convivialité qu'en Arles, manque de participants oblige, encore que nous ayons été dignement fêtés par les villageois, que ce soit dans un refuge de montagne, une maison du village, une maison de retraite où j'ai effectué la lecture la plus surréaliste de ma vie, à l'école du village ou lors de l'une ou l'autre soirée littéraire. Un lancinant sentiment de grande solitude perdure néanmoins si je songe à ce séjour-là, à la hauteur de celle que j'ai connue en traversant l'Amérique d'est en ouest trois jours durant à bord d'un bus Greyhound…

 

Que retenir de ces quatre expériences, chacune foncièrement différente des autres ?
Que plus le lieu est convivial, plus il est difficile d'y travailler, les tentations ne cessant de se présenter, surtout en soirée…
Que si l'on s'y sent mal à l'aise, mal accueilli ou isolé, il sera plus difficile de bien travailler - mais c'est aussi une question de caractère, et le cauchemar de l'un peut faire le bonheur de l'autre.
Que plus la ville d'accueil est belle et plus il est difficile de rester à l'intérieur ; heureusement, à Rome, la canicule de juin 2003 a quelque peu limité mes ardeurs touristiques.
Que si l'on part en résidence pour se couper de son quotidien, l'on est tout de même pris dans un autre réseau d'obligations (ateliers, conférences, lectures, éventuellement repas communs), et parfois de convivialité. L'écrivain dans sa tour d'ivoire est un mythe difficile à vivre au jour le jour où que ce soit, sauf, peut-être, dans sa propre maison de campagne...
Que ce n'est pas parce que l'on a du temps libre et que l'on est dans un beau lieu que l'inspiration est forcément au rendez-vous…
Que ce n'est pas parce que l'on est en résidence que l'on est forcément au calme. Au monastère, les pas sur le ciment nu résonnaient comme dans une prison, idem pour les conversations dans le couloir ; au Citl, la salle de ping-pong était juste à côté de ma chambre…
Que la vie en communauté atteint assez rapidement ses limites pour qui est un tantinet autonome. J'en ai eu régulièrement marre de devoir confiner mes achats réfrigérés à une seule et unique clayette, et au Monastère cela m'a très peu amusée de devoir me doucher dans une salle de bain glaciale et communautaire à la propreté parfois douteuse, ou d'être contrainte de manger chaque soir en communauté (je suis sociable, mais pas tous les jours).

 

Le bilan est-il positif ?
Oui, trois fois oui, même si les conditions ont été parfois rudes (voir supra).
Grâce à ces résidences, j'ai étoffé mon agenda professionnel, bénéficié de contacts qui m'ont ouvert de nouvelles portes, en écriture jeunesse notamment, rencontré le traducteur de Flaubert et Stendhal en persan (Mehdi Sahabi, décédé en 2010), celui d'Enzo Cormann en espagnol, noué une belle amitié retrouvée ensuite à Prague, ainsi que deux autres à Helsinki et Moscou, que je ne désespère pas d'aller revoir sous peu. Il y aussi Marie Huot, grande poétesse installée en Arles (Prix Max Jacob et Jean Follain), que je n'aurais jamais découverte sans ma résidence là-bas. Depuis, l'on se revoit fidèlement au fil de mes retours dans cette ville. 

 

Est-ce que j'y ai écrit ?
Oui.
Surtout à Arles où j'étais venue pour traduire…
A Rome et Saorge j'ai été quelque peu handicapée par le manque d'ordinateur portable dans ma chambre et l'accès limité à un ordinateur public. Mais j'ai pris des notes, écrit sur papier (une presque nouveauté), lu et réfléchi, ce qui fait aussi partie du travail d'écriture.
Et puis j'ai  également trouvé là de nouvelles inspirations générées soit par le lieu lui-même, soit par les histoires que l'on a pu m'y raconter, ou encore celles que j'ai pu y vivre. Mon dernier opus, « La Femme sans nom », est né de deux rencontres faites en Arles, rédigé quelques mois plus tard de retour à Bruxelles, et publié… dix années plus tard !

 

Alors, les résidences d'écriture, oui, ou non ?
Oui, oui, et oui ! A condition de bien la choisir, en fonction de son mode de vie comme de son caractère. Et de ne pas trop en attendre au niveau productivité, sachant que l'inspiration ne sera pas forcément au rendez-vous et qu'en dépit d'Internet (mais certaines résidences dans la pampa ne l'ont pas), loin de sa bibliothèque ou de sa médiathèque, ou encore de son univers ou de ses proches, l'on est parfois bien désemparé.

 

Ma vie actuelle ne me permet plus de partir en résidence, et si je suis honnête je dirai que je n'écris jamais mieux ni autant que dans mon propre univers mais, le moment venu, d'ici quelques années j'espère, je me prends à rêver à ce que ce serait d'écrire en bord de mer en Italie (Palazzo Rinaldi), ou encore à Istanbul, ou bien à Kyoto.  Ou en tout cas d'y glaner des impressions à mettre en ordre une fois chez moi, pourquoi pas. Une résidence d'écriture, cela sert aussi à ça, piocher des impressions, ainsi qu'à tisser des liens, partager des vécus, des méthodes, des filons, une bénédiction qui resserre les liens des loups solitaires que très souvent nous sommes, nous les auteurs. Lorette Nobécourt a par exemple rencontré son futur compagnon lors d'une résidence à la Villa Médicis !

 

Alors, résidence d'écriture, ou pas résidence d'écriture ? Je n'ai qu'un seul conseil : essayez, vous verrez, c'est bon pour la santé !
 

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Un commentaire? C'est ici!

13 janvier 2012

Il court, il court, l’écrivain qui suit des cours

La réaction habituelle lorsque l'on parle de cours d'écriture en Europe est un scepticisme moqueur vis-à-vis de ces coutumes transatlantiques qui ont l'imbécillité de faire croire que l'on peut devenir écrivain sur commande, voire sur mesure, que l'on peut « apprendre à écrire » alors que chacun sait bien que le génie, ça ne s'apprend pas, l'inspiration non plus.

 

Certes, certes.

 

Là où la confusion s'installe, c'est effectivement lorsque l'on imagine qu'un cours d'écriture peut vous aider à acquérir inspiration ou talent mais franchement, il faut tout de même être un brin innocent pour le croire ! Par contre, ce que l'on a tort de sous-estimer, c'est la valeur du travail (car un écrivain ça travaille, mais oui !). Et pas qu'un peu dans nombre de cas, le génie fulgurant d'un Mishima qui pouvait écrire un ouvrage magistral en dix jours étant tout de même éminemment rare ! Et c'est là que les cours d'écriture peuvent s'avérer utiles, en vous offrant, à défaut de motivation ou d'inspiration, des outils précieux pour agencer votre pensée, canaliser votre inspiration, et surtout structurer et rédiger de manière optimale l'ouvrage que vous avez en tête.

 

Mais commençons par le commencement.

 

Au commencement… était la panne. Celle que j'ai très vite connue dans ma chambre d'adolescente alors que je tentais de rédiger sur un misérable cahier à spirales un roman commençant par un voyage en train... Ma période mythomane, entre sept ans et sept ans et demie, n'avait, de toute évidence, pas stimulé mon imaginaire outre mesure. Très vite remisé, ce médiocre projet ne m'a plus jamais hantée - et je ne doute pas que vous m'en soyez reconnaissants - pas plus que de quelconques velléités d'écriture.

 

Puis je suis partie vivre aux Etats-Unis où le campus que je fréquentais offrait des cours d'écriture (creative writing, yeah!) qui semblaient accessibles à la non anglophone que j'étais, et ce à peu de frais cérébraux (j'étais alors quelque peu paresseuse). L'intérêt pour ce cours que j'espérais facile s'est très vite émoussé lorsque j'ai découvert, oh horreur, qu'en fait je devais tenir au jour le jour un log (carnet de bord) de mes quotidiennes activités. Très peu pour moi, qui n'avais jamais tenu de journal intime, et qu'à l'époque les contraintes quotidiennes rebutaient passablement, aussi littéraires soient-elles. Exit donc un  avenir de brillant écrivain américain...

 

Je n'abandonnais pas tout à fait cette voie qui n'avait vraiment rien d'une vocation - comment elle s'est muée ensuite en sacerdoce me demeure un pénétrant mystère - et lors de mes études d'anglais à Montpellier je profitais quelques années plus tard de la venue d'un écrivain américain (Ronald Sukenick) pour suivre avec intérêt et fébrilité les cours de creative writing (yeah!) qu'il offrait. La maturité aidant, je me pliais davantage aux contraintes imposées et me suis donc retrouvée à signer mes premiers inédits en anglais, et sûrement à apprendre quelques trucs dans la foulée, hélas depuis oubliés.... (oui je sais, pour l'instant mon billet n'est pas très probant, mais patience).

 

Puis la vie a suivi son cours ainsi que souvent cela lui arrive et je n'ai plus vraiment repensé à l'écriture, jusqu'à ce jour fatal - que fallait-il espérer d'un dimanche gris à Manchester, je vous le demande - où j'ai décidé que ce serait sûrement un moyen distrayant, et facile, de gagner sa vie... (voir précédents billets).

 

C'est donc motivée par une vague ambition que, quelques années plus tard encore, j'ai découvert en Belgique l'existence d'un cours d'écriture qui avait tout pour me plaire - et me ruiner dans la foulée mais, c'est bien connu, quand on aime on ne compte surtout pas - et je n'ai donc pas hésité à assumer les hautes fonctions de téléphoniste rose pour payer le minerval, élevé, et les allers-retours quotidiens depuis les Pays-Bas où j'habitais alors !

 

Et c'est là que le déclic s'est fait ! Si je n'avais pas été renvoyée de cette école (si si) pour avoir fomenté une révolution estudiantine visant à dénoncer certaines pratiques pour le moins obscures qui y avaient cours, je donnerais même volontiers son nom, car j'y ai beaucoup appris. Mais comme je suis un brin rancunière, nous resterons sur un flou artistique qui s'accorde parfaitement avec les hautes activités littéraires  brassées en ce haut lieu.

 

Donc j'y ai suivi des cours. Des cours de tout. Roman, nouvelle, écriture jeunesse, scénario, dialogues, écriture théâtrale, histoire de la littérature ou du cinéma et j'en passe. J'y ai rencontré de chouettes personnes dont certaines sont encore des amies aujourd'hui ; et de chouettes  enseignants dont certains sont devenus des amis et m'ont par ailleurs offert des contacts, et des conseils, professionnels pour le moins utiles.

 

J'y ai appris l'obligation du travail régulier, et cette fois-ci cela ne m'a pas rebutée, et le travail sous contrainte - très instructif, et productif ! J'y ai réfléchi, avec d'autres, sur ce que signifiait l'acte d'écrire ; j'ai profité au quotidien des remarques de professionnels et de mes collègues puisque l'essentiel des travaux se lisait, et se discutait, en commun lors d'ateliers ; j'ai appris tout ce que je sais aujourd'hui sur l'art de l'écriture jeunesse - et cela m'a  passablement servi puisque j'ai été publiée dans ce domaine à de multiples reprises depuis ; j'ai découvert aussi l'art du scénario, qui m'a permis ultérieurement de rejoindre un collectif de scénaristes, puis par ce biais de travailler quelque temps pour la télévision belge, ai dépiauté des films (ce qui m'a servi pour l'art du roman, et oui), et retenu deux précieux conseils. Ils n'ont l'air de rien, et pourtant… Conseil numéro un : ciselez votre première phrase (tout part de là) en ayant bien réfléchi au destinataire de votre écrit, style et contenu suivront alors « comme par magie ». Conseil numéro deux : le Tour de France ne se court pas dans la tête, un scénario non plus, écrivez, écrivez, écrivez, corrigez et réécrivez encore, c'est sur le papier que ça se joue.

 

Voilà, voilà à quoi j'ai passé l'une des plus belles années de ma vie, à apprendre et à écrire, à écrire et à apprendre, encore, et encore.

 

Le virus m'est resté, d'ailleurs, puisque j'ai rempilé par la suite pour un atelier d'écriture théâtrale à l'L, un fabuleux atelier d'analyse de scénario offert par la SACD, et un atelier d'écriture autour de la mythologie à la Maison du livre afin d'alimenter un témoignage que je rédigeais alors sur… le harcèlement moral.

 

Parce que si aucun cours ou atelier d'écriture ne vous donnera, effectivement, talent, inspiration ou style, il peut au moins vous aider à affiner, ou tester, ce dernier (ce qui n'est déjà pas rien), vous aider à poser, agencer, structurer un récit ou des idées, vous éviter impasses et autres fausses pistes, en bref il est intéressant pour vous guider et vous aider à tirer le meilleur parti de votre écriture (à condition d'en avoir une pour commencer évidemment).

 

L'on pourra se moquer des Américains autant qu'on le souhaite, ce sont des as de la narration, mondialement reconnus, et peu d'écrivains francophones leur arrivent à la cheville  dans ce domaine. Certes l'on peut préférer à cette maîtrise un style original, une pensée plus fouillée (qui, eux, ne s'apprennent pas, je vous le concède), mais force est de constater que n'est pas Garcia Marquez qui veut, et que pour bien raconter une histoire prenante, ou juste intéressante, mieux vaut savoir comment s'y prendre ! D'où l'utilité des cours et autres ateliers… Amen.

02 décembre 2011

Les meilleures choses ont une fin

Les meilleures choses ayant une fin, et mon mur des lamentations aussi - je cite une amie fonctionnaire peu réceptive aux aléas d'une vie d'artiste - je m'en viens donc prendre congé de vous, chers lecteurs, en bouclant la boucle de l'édition adultes que j'avais commencé à esquisser lors de mon premier billet. Vous croyez peut-être que je vous ai tout dit ? Que nenni !

 

Vous ai-je par exemple parlé de cet éditeur qui avait « flashé » sur mon premier roman quinze jours après l'avoir reçu et dont la femme (et co-éditrice) a fait obstruction huit années durant ? Voilà qui forge le caractère !

 

Et vous ai-je raconté ce grand concours international de nouvelles doté de FF 1.000 - 150 euros dont j'avais un cruel besoin à l'époque, une fois de plus - pour lequel il m'a fallu supplier (le mot est faible) depuis une cabine téléphonique hollandaise - on venait de nous couper la ligne fixe et le gsm n'existait pas - puis menacer, une année durant, afin de récupérer mon dû (histoire de faire rebrancher la ligne, par exemple) ! Nul doute que j'aurais mieux fait de participer aux concours de nouvelles de la France profonde où l'on gagne son poids en foie gras. Vu ma taille de sylphide, l'opération eût été bien plus intéressante, et une année d'attente passée à m'engraisser eût alors été parfaitement rentable ! 

 

Ah, oh, et n'aurais-je point oublié de vous narrer cette bourse d'écriture en résidence du même nom, qui était soumise à la remise d'un texte sur ladite résidence ? J'ai donc rédigé un récit « à ma façon » évidemment, pas un bête compte rendu de résidence. Et c'est alors que j'ai reçu un mèl du responsable chargé d'octroyer, ou non, ladite bourse, et aussi de publier le texte y afférent : « Chère Mme Soonckindt, j'accuse bonne réception de votre texte mais crains qu'il n'ait essuyé un fâcheux remous via Internet : toutes vos virgules ont été déplacées. » Quelle ne fut pas la surprise du malheureux responsable lorsque je lui ai expliqué que, non, Internet n'avait en rien modifié mes virgules, c'était là ma façon (atypique) de ponctuer… Horrifié, l'homme m'a répondu que je recevrais la bourse mais qu'il préférait s'abstenir de publier mon texte, on risquait de lui reprocher de ne pas respecter la grammaire française (je cite)… L'auriez-vous cru, ce haut responsable d'une noble institution française était… poète, eh oui, mais pas inconscient, ou irresponsable, ou aventurier, que nenni !

 

Ah, aaaah, dans le même ordre d'idées, une amie suisse, qui connaissait pourtant mon écriture et son atypique ponctuation, m'avait commandé un texte, en pleine connaissance de cause, donc ; texte qui lui a plu, certes, mais qu'elle a refusé de publier tant que je ne modifiais pas ma ponctuation, tout à coup trop « baroque » à son goût. Nul doute qu'elle aussi, une fois qu'il lui fallait en endosser la responsabilité, était déjà moins friande de mon style atypique... J'ai refusé de modifier quoi que ce soit et, devinez quoi, le texte, écrit sur mesure (et avec contrainte) rien que pour elle, est toujours inédit à ce jour ! Pas grave, j'ai ainsi, écrit un, joli, texte, sur la, pluie… (oui, la ponctuation, est, correcte). Cela me console de constater que, lorsque j'ai reçu la bourse Thyde Monnier du Premier Roman, l'on y a salué mon art de la virgule…

 

Oh, ah, hmm, et vous ai-je parlé de cette petite éditrice-illustratrice redoutable qui m'a coursée-courtisée afin de publier ledit texte qu'elle a-do-rait (comme quoi, le malheur des uns etc etc.), puis qui a déclaré forfait en cours de route, non pas à cause de mes impossibles virgules, mais parce qu'elle ne parvenait plus à l'illustrer… Dans la série « séduite et abandonnée », je trouvais que ça commençait à bien faire ! Aussi ai-je voulu faire jouer la clause de dédit - puisqu'il y en avait une, et que j'avais une autre ligne fixe à faire rebrancher... Outrée, elle m'a répondu sur un ton agacé « Si vous le prenez comme ça ! », comme si c'était moi qui avais inventé la clause, ou encore moi qui avais échoué à illustrer un texte qui lui plaisait tellement tellement qu'elle voulait l'avoir tout de suite tout de suite parce qu'elle allait le publier illico presto prestissimo ! A ce jour il est encore et toujours  inédit, est-il utile de le préciser…

 

La palme revient néanmoins à cette grande éditrice à laquelle j'avais envoyé - mue par une inspiration nettement moins poétique, voire carrément plus pragmatique - un petit bestiaire masculin assez hilarant (je me cite). Sa réponse, assez rapide au demeurant, fut pour me dire - je résume la longue conversation que nous eûmes… essentiellement autour de Christine Angot… -  que, euh, voilà, mon bestiaire était très bien, très pétillant, très frais et très drôle mais que, euh, voilà, il y avait un stuut, pardon, un hic (la grande éditrice était parisienne), enfin, comment dire, le nœud de l'affaire était que je n'étais pas connue, oui, voilà. Comme Christine Angot ? m'aventurais-je (se reporter au 1er épisode pour replacer notre relation dans son juste contexte). Non, non ! s'est exclamée la grande éditrice. Non, voyons ; disons que si j'avais été Macha Méril (!!??!!) elle m'aurait publiée sans hésiter (!!??!!). Ca, celle-là, on ne me l'avait encore jamais faite ! Il est vrai que dans ses illustres ouvrages  culinaires ou ses mémoires, Macha Méril avait certainement la virgule tout ce qu'il y a de plus sobre et de plus conforme. Quant à son style, ma foi, de quelle originalité jouissait-on en écrivant des livres de mémoires ou des ouvrages sur les pââââââtes ? On n'allait tout de même pas perturber inutilement la malheureuse ménagère de plus de cinquante ans avec des envolées baroques qui n'auraient pu que lui valoir l'ire de son époux !

J'en déduisis donc que pour espérer voir publier un ouvrage hilarant (je me cite) qui aurait fait le plus grand bien à l'humanité, ou en tout cas à la gent féminine, il fallait d'abord être une actrice télévisuelle de séries B - or ne m'avait-on pas, jadis, proposé le rôle sulfureux d'une mère maquerelle, puis celui d'une langoureuse sirène échouée dans une baignoire ? - ensuite écrire un livre de recettes (j'en avais plein !), après quoi, peut-être, l'on pouvait espérer poser un escarpin sur le marchepied non pas de la célébrité - je n'en demandais point tant - mais de la publication « littéraire ». Drôle de parcours imposé, qui méritait sûrement d'être médité…

 

Pour finir j'ai remisé mon bestiaire - au fil des années qui ont suivi la publication de mon roman j'ai ainsi enterré un manuscrit par année, je finissais donc par être blindée - m'en retournant à ma chère prose poétique qui ne me réussissait pas beaucoup mieux mais qui, au moins, m'allait bien au teint. Jusqu'à ce que ma route croise celle de David Giannoni et qu'il ait le bon goût d'aimer, et de courageusement publier (chez Maelström), La Femme sans nom, grande sœur de La Femme défaite, de La Femme de la pluie et de la Femme broyée d'or qui continueraient d'attendre leur heure, patiemment. On avait tout le temps…   


 

18 novembre 2011

Non-non au pays de Oui-oui

 

Pour ce troisième billet de (mauvaise) humeur, je tiens à partager avec vous mes merveilleuses aventures dans la délicieuse contrée de la littérature jeunesse, qui n'a pas grand chose à envier à celle de la littérature adulte, et j'entends déjà les grincheux dire que non, vraiment, je ne suis jamais contente et que j'ai toujours quelque chose à critiquer !
Et pourtant, jugez par vous-mêmes, chers lecteurs, sachant que je n'invente rien et que tout cela c'est du vécu, oh combien…

Il était une fois, une femme qui rêvait d'écriture, et de vivre de sa plume sous son nom et en écrivant ce qui lui plaisait. Ah, mais, quelle arrogance ! Elle  investit même dans un cursus complémentaire pour mieux y parvenir, une sorte d'université de « creative writing » à la belge, infiniment folklorique, où il lui fut vivement recommandé, si elle tenait à vivre de sa plume, de s'orienter vers scénario et écriture jeunesse, les deux créneaux où, à l'époque, l'on manquait encore d'auteurs. Qu'à cela ne tienne, brave fille, elle s'exécuta.

Le premier album illustré eut toutes les peines du monde à voir le jour, dans une grande maison où les directeurs éditoriaux ne cessaient de se succéder dans un ballet effréné, chacun avec des goûts et désirs différents et force hésitations à la clé. Traversée par un éclair de génie quant à la meilleure façon d'emporter la donne - les hésitations éditoriales avaient, mine de rien, duré près d'une année… - la brave fille décida de demander à l'illustratrice (qui était bonne pâte) de reformater la mise en page pour qu'elle soit « en tous points » identique à celle de la maison d'édition pressentie... Et, dans un effort d'imagination du énième éditeur que l'on ne peut que saluer, c'est alors qu'il daigna enfin publier notre petite histoire, la voyant soudainement et comme par magie s'intégrer parfaitement à sa ligne éditoriale, et surtout graphique ! Avec une traduction en italien et coréen pour couronner le tout - normal, c'était une histoire de rois - cela ne commençait pas si mal, me direz-vous.
En effet.

Cela continua même gaillardement quelque temps avec, entre autre, une commande d'un autre grand éditeur pour six histoires à paraître en album collectif, chacune pour la mirifique somme de… 50FF (environ 10 euros).
S'acquitter de son loyer allait s'avérer difficile…
Heureusement il y avait le téléphone rose qui avait déjà payé les cours d'écriture et qui pouvait continuer à dépanner, aussi douteux qu'il soit de combiner récits érotiques pour adultes et contes oniriques pour enfants mais soit, je n'étais pas en position de faire la difficile (se reporter au billet de mauvaise humeur numero uno).

Puis il y eut un album tout de vert illustré alors que je n'aime pas le vert (oui, je sais, j'ai mauvais caractère).
Puis il y eut des textes partout refusés parce qu'ils risquaient de perturber les enfants, comme par exemple celui posant cette question pertinente que tout être normalement constitué, enfants compris, est en droit de se poser « Et pourquoi la terre, elle est ronde ? » et dont la réponse farfelue sur les origines du monde, de l'igloo et de la pizza a… déconcerté (c'est un euphémisme), voire choqué. Ecrire des textes farfelus pour les enfants, mais quelle drôle d'idée en effet !

C'est ensuite que « les choses » ont vraiment pris leur plein essor et offert toute la mesure de leurs mirifiques possibilités. Avec ce très grand éditeur parisien, par exemple, auquel j'avais gentiment demandé de voir les crayonnés avant la mise en couleurs des illustrations, au cas où. Bizarrement, « les choses » ont traîné traîné traîné, jusqu'à ce qu'un beau jour je reçoive les planches couleurs (autant dire que l'album était achevé). Petit souci : le gros méchant monstre que j'avais imaginé était devenu un gentil géant falot dont la seule vision m'a tout bonnement atterrée. Il est ressorti de la discussion avec l'éditrice que mon texte ne devait pas être clair (ah bon, « gros méchant monstre » n'est pas suffisamment parlant, peut-être ?), et que s'il y avait eu « le moindre doute », on m'aurait appelée bien sûr… Aujourd'hui c'était trop tard, on n'allait tout de même pas tout reprendre à zéro pour me faire plaisir et donner du sens à mon texte ! Furieuse de ce manque évident de respect - car c'est toute la « philosophie » de mon  histoire qui en était chamboulée - je n'ai pas hésité longtemps avant de retirer mon récit et d'annuler le contrat, alors que je n'avais même pas de quoi m'acheter une boîte de raviolis dans la semaine qui s'annonçait ! Mon refus m'a valu un appel de la très grande éditrice en chef, choquée, qui n'avait encore jamais vu une telle impertinence de sa vie ! Dans sa très grande maison, on obéit, tellement il est flatteur d'y être édité ! Personnellement, c'est une telle trahison que je n'avais, moi, encore jamais vue de la mienne ! Si j'avais souhaité raconter l'histoire d'un « gentil géant falot », je pense que j'étais parfaitement capable de trouver les trois mots ad hoc pour le signifier… J'en veux pour preuve que lorsque ce texte a été publié, ailleurs, l'on y a parfaitement illustré ce que j'exprimais, et qui n'était franchement pas sorcier ! 
Le croirez-vous, chez le très grand éditeur ils ont recyclé les images - la pauvre illustratrice avait tellement travaillé, n'est-ce pas, et puis surtout on l'avait payée, n'est-ce pas, il fallait donc ren-ta-bi-li-ser - en demandant à un autre auteur d'écrire un texte à partir de ce qui avait été conçu pour illustrer le mien ! On croit rêver. Hélas, vous ne rêvez pas. Et ajouter que le résultat laissait à désirer est un euphémisme… Il va sans dire que cet éditeur n'a plus jamais fait appel à mes services, et j'ai appris par la suite que l'éditrice responsable du projet avait été « remerciée ». Au gentil pays des histoires enchantées, il ne fait pas bon dire non là où tout le monde dit oui, trop heureux de l'insigne honneur qui nous est fait lorsque l'on nous publie une histoire. Une histoire, oui, mais pas à n'importe quel prix (même sans un sou pour des raviolis), voilà ce que moi j'en dis !

J'ai eu encore deux surprises avant de remiser mon stylo bariolé d'auteur jeunesse : avec cet éditeur belge que  certains reconnaîtront, payant avec un lance-pierre (et au forfait !) au prétexte qu'il n'est jamais qu'un petit éditeur sans moyens, n'est-ce pas, versons presque une larme compatissante dans la foulée... Oui, je sais, il ne faut jamais travailler au forfait, mais à l'époque c'était ça ou manger des raviolis (on y revient) pendant un mois, ce qui est un poil lassant.  
Quelques mois plus tard, oh joie, voilà qu'une recherche Google m'apprend que ma collection d'aventures est publiée chez Québec Loisirs (sans défraiement quelconque, forfait oblige), et puis aux quatre coins de l'Europe, ici en lituanien, là-bas en polonais, ou en estonien, ou en serbo-croate et j'en passe (toujours sans défraiement, forfait oblige bis). Quand on aime on ne paie pas, c'est bien ça le proverbe ? Pour avoir traduit des ouvrages publiés chez France Loisirs et avoir encaissé, lors de jours meilleurs, les droits d'auteur conséquents liés à de  grosses ventes, je peux vous affirmer que je me suis solidement fait arnaquer et que le manque à gagner est redoutable et se chiffre en tonnes de boîtes de raviolis !

La palme revient incontestablement à ce même éditeur,  décidemment très audacieux, pour une alerte Google m'annonçant à une autre occasion (très pratique, les alertes Google) que j'étais le bienheureux auteur de deux albums - faisant partie de la même collection, qui avait  sûrement fort bien marché -… auteur de deux albums que je n'avais pas écrits ! (et pour lesquels je n'ai bien sûr jamais été payée, ni en raviolis, ni au forfait). Mon avocat doit s'en occuper.
Reconnaissons que c'est là le faîte de la gloire écrivaine : voir publier des ouvrages que vous vous n'avez pas écrits sous votre nom connu de personne - à part des acheteurs de ladite collection, pour lesquels cela devait offrir une forme de garantie !?
Précisons que chez cet éditeur, summum de la délicatesse, le nom de l'auteur est imprimé en tout petit et au dos de l'ouvrage !
J'en rirais, si cela ne me donnait pas envie de pleurer. 
En attendant, que ceux et celles qui veulent son nom pour éviter de croiser sa fatidique route n'hésitent pas à me contacter !

 

04 novembre 2011

Us et abus au Joyeux Pays de la traduction littéraire !

 

Ainsi donc les hasards de la vie m'avaient conduite, depuis un  studio niçois jusqu'aux rives de l'Amstel, à traduire de l'anglais pour Rivages, ce grâce à une virée en stop entre Montpellier et Pézenas (voir épisode précédent) mais ce serait trop long à raconter.
Mon bonheur fut de courte durée : il débuta le jour de la réception de ma première traduction, qui me mit dans un tel état de transes que je m'endormis avec ! Et il se termina par un article au vitriol de Rinaldi pour ma traduction suivante.
Bon, d'accord, erreur de débutante, j'avais traduit « the back of the head » (la nuque) par « l'arrière de la tête »… D'accord, j'en rougis, ou en ris, encore, mais de là à consacrer à ce malheureux faux pas tout un paragraphe ! D'autant qu'il n'y avait pas d'autre erreur dans les 250 pages suivantes, et que la correctrice qui avait eu le texte en main après moi n'avait pas tiqué sur ma bévue alors qu'elle n'était pas contaminée par l'anglais, elle. Que ces mêmes pages aient été truffées de citations cachées de Shakespeare que j'avais su repérer et traduire ne présentait par contre pas le moindre intérêt linguistique ou littéraire  au yeux de sieur Rinaldi évidemment (qui ne les avait d'ailleurs peut-être pas remarquées), trop heureux d'avoir repéré « la » faute rédhibitoire, et donc d'avoir fait son travail critique...
Ainsi j'eus droit également, dans Le Matricule des anges cette fois, à un article sur le bien fondé de l'expression « avoir un petit vélo dans la tête », ce qui, sans l'anglais pour comparer - qui se trouvait être « to have a spider in the attic » et donc tout à fait en adéquation - était une interrogation des plus oiseuses à laquelle, de nouveau, un paragraphe était consacré ! Dégoûtée par un tel coupage de cheveux en quatre pour trois fois rien, je me suis prestement désabonnée, toujours ça d'économisé (car ça gagne très peu, un traducteur littéraire).
Quelques traductions plus loin, un article élogieux dans Lire et un autre dans Le Monde des livres - de Pierre Lepape, à l'époque où il y régnait - devaient me consoler de ces deux infortunés hoquets. Quelques bourses du CNL et du CITL aussi.
La plus efficace des consolations émana néanmoins d'un délicieux auteur irlandais, celui aux citations shakespeariennes cachées, que Rinaldi n'avait pas contaminé et qui trouvait que, grâce à moi, ses romans sonnaient mieux en français qu'en anglais ! Pour me le prouver il m'offrit deux serre-livres (en tourbe séchée, if you please), ainsi qu'une bouteille de whiskey dont je garde un tout aussi délicieux souvenir…

Les années, durant lesquelles les éditeurs venaient me chercher jusqu'aux Pays-Bas, où j'habitais alors, se déroulèrent sereinement au rythme d'un ou deux livres à traduire par an, y compris ceux d'une sombre collection pour midinettes intitulée Merci, Docteur que je traduisais du néerlandais, le tout entrelardé de sous-titrages pour la Warner tandis que mon échantillon de traduction se voyait refusé chez Harlequin mais faut-il vraiment s'en plaindre ? Truffés d'anglicismes comme le sont leurs livres, ce n'est pas chez eux que l'on m'aurait critiquée pour avoir écrit « l'arrière de la tête » !

C'est, arrivée dans votre bonne ville de Bruxelles, que les choses se sont un tant soit peu gâtées, d'abord en travaillant pour Lefrancq, l'éditeur de Bob Morane, qui, en bon ancien facteur qu'il était, était à cheval sur les livraisons mais ignorait tout du concept de « contrat de traduction »...
Après quoi, ayant tout d'un coup un loyer à payer puisque je n'avais plus de mari pour s'en occuper, je suis descendue encore de quelques crans dans la qualité éditoriale.
Que dire de cet éditeur qui m'avait commandé une traduction grand public avec ordre de ne pas raccourcir le texte - ainsi que cela se fait couramment, paraît-il, dans ce genre de maisons - puis qui, le directeur éditorial ayant changé sans être informé de cet impératif, m'avait envoyé des épreuves truffées de coupes sauvages sans le moindre lien entre les paragraphes manquants ?! Quand j'ai appelé pour protester, la réponse fut : « Mais de quel droit nous faites-vous ces réflexions ? Vous n'êtes jamais que la traductrice ! ». Les informant que, selon l'ATLF, le traducteur n'était pas juste la sous-merde qu'ils sous-payaient royalement mais l'auteur légal du texte français, ils ont dû, sous menace de procédures juridiques de ma part, réintégrer le texte manquant ; autant dire qu'ils ne m'ont plus jamais appelée pour me confier une quelconque sous-merde à traduire. Dans ce métier, se faire respecter équivaut généralement à ne plus travailler.
Je devais en faire l'expérience supplémentaire avec cet éditeur un peu plus haut de gamme (comme quoi) où ma traduction avait été acceptée par le premier directeur éditorial ; sauf qu'une fois remplacé par le suivant - car la valse des directeurs éditoriaux est un petit amusement parisien du dernier chic - ma traduction avait subi moult critiques avec lesquelles je n'étais absolument pas d'accord. Pour finir, le  nouveau directeur éditorial, dont on avait dû tout à coup mieux évaluer les incompétences, a été remplacé par un troisième et toutes les modifications suggérées ont été supprimées (non sans m'avoir d'abord été reprochées, un comble !), mon texte revenant à sa virginité initiale et qu'importe ma crise de nerfs et le temps perdu dans la foulée ! Tout cela au tarif horaire d'une femme de ménage… Pour plus de détails sur ce palpitant épisode, n'hésitez pas à consulter http://www.soonckindt.com/journal_de_bord.html où il est relaté plus en détail.

Ah oui, j'ai aussi en stock le souvenir de ce jour où un grand éditeur m'avait convoquée à Paris pour discuter de quelques points problématiques dans une très difficile traduction. J'avais pris ma journée, il nous faudrait bien ça, avait marmonné le grand éditeur ; pour finir, au bout de deux heures il avait estimé que, les erreurs étant toutes du même type, j'avais sûrement compris, ce n'était donc finalement pas la peine d'y passer la journée… Sauf qu'avec un billet de train non échangeable/non remboursable, j'étais condamnée à passer mon après-midi à Paris, ce qui était loin de m'enchanter.
Mais la providence veillait. Dans le restaurant où j'étais allée me consoler avec une amie de cet éditeur pour le moins cavalier, ne voilà-t-il pas que le patron nous a offert une bouteille de champagne ! Qu'il ait eu à mon égard des intentions moins que nobles n'était qu'un détail, après un tel déploiement de générosité qui avait forcément fini par égayer ma journée !

Je ne vous parlerai par contre pas des luttes intestines autour du choix d'un mot plutôt qu'un autre, qui m'a valu de perdre ma place chez un autre très grand éditeur puisque je refusais de me plier à son choix, forcément meilleur que le mien, ni de litiges autour de certaines épreuves où je n'appréciais pas les modifications apportées sans me consulter, une ire qui m'a valu de ne plus jamais travailler là non plus… Dans ce métier, se faire respecter équivaut généralement à ne plus travailler (bis).
D'autant que certains y mettaient une sacrément mauvaise volonté, et que chez Rivages les directeurs éditoriaux mouraient l'un après l'autre, me privant ainsi d'un précieux revenu...

Je peux vous parler par contre de ces (par ailleurs charmants) éditeurs où les livres à traduire étaient tellement mal écrits qu'il fallait traduire et réécrire à la fois, pour le même prix bien sûr ; ou de celui chez qui le livre avait été acheté sur épreuves et où le dernier chapitre était manquant ; ou encore de cet autre où il avait fallu bâcler le travail vite vite - fonctionnement de plus en plus prisé, en vingt ans le temps normal d'une traduction est passé de six à deux mois - en me refusant carrément les ultimes modifications que je proposais - une première pour moi ! J'en aurais pleuré - parce qu'il fallait que cela parte de toute urgence en corrections à… Madagascar ! (ou au Viêt-nam, au choix), où les locuteurs natifs du français sont légion comme on le sait, mais leurs tarifs tellement plus attractifs, n'est-ce pas. Ainsi donc, côté  délocalisation, la culture n'aurait rien à envier à la fabrication de sacs ou de pantalons.

Il y a pire néanmoins.
Si, si.
Et ça c'est quand votre téléphone ne sonne pas.

Cela m'est arrivé une année durant, après avoir pourtant traduit deux best-sellers, qui m'ont incidemment valu des ennuis avec Partena et le fisc belge dont je me remets tout juste (32.000 euros à devoir à l'Etat belge, ça vous dit ? Ce serait trop long à raconter ici, mais franchement, vous ratez là un épisode palpitant d'une vie d'artiste !).
Et quand votre téléphone ne sonne pas une année durant, vous vous mettez en quête d'autre chose, vous condescendez même (mais sans droit au Cpas ou au chômage, avez-vous seulement le choix ?) à sortir de chez vous pour gagner votre croûte. Et pourquoi pas, vous aviez bien été chanteuse de rues, autrefois ?
Certes j'avais jadis tenté un cierge à l'église de mon quartier et, oh miracle, Dieu, qui a de l'humour comme chacun sait, avait dû intercéder pour que je décroche dans la semaine une traduction intitulée « Rouge à lèvres sur l'hostie »… Mais je m'étais fâchée avec Dieu depuis et dus m'en remettre au Soir, dont les voies sont moins impénétrables, c'est bien connu.

Ainsi je découvris pire que la traduction littéraire, et ce sont les textes parlementaires, que la Chambre belge me pardonne, d'un ennui colossal, pour ne pas dire abyssal. Dont je fus sauvée par une traduction du néerlandais offerte par… une jeune femme de mon passé, avec qui j'étais partie vivre aux EU à dix-sept ans et qui se retrouvait à présent directrice éditoriale à Paris !

La boucle des heureux hasards était ainsi bouclée.

24 octobre 2011

Comment ne pas vivre de sa plume en 3,5 leçons

Longtemps je me suis bercée d'un bonheur ; celui de croire que je pourrais vivre de l'écriture et que ce serait une vie passionnante et forcément enrichissante à de multiples niveaux… A moi les journées langoureuses entrecoupées de quelques phases mollement frénétiques, à moi les longs séjours lascifs à l'étranger pour « m'inspirer », à moi une vie de bohème enchantée ! Je n'avais absolument pas prévu qu'en attendant ce jour béni (que d'ailleurs j'attends toujours) je ferais du téléphone rose pour payer mon loyer, passerais des hivers sans manteau et avec des bottines trouées, et que pour la fête des mères j'aurais le choix entre acheter une carte ou le timbre, mais pas les deux…

Au départ, par un dimanche mancunien pluvieux ainsi qu'ils le sont souvent, en pleine crise professionnelle de la pré trentaine (j'enseignais alors), il faut admettre que l'idée  avait semblé judicieuse : Qu'est-ce que je sais faire correctement, qui me demande un effort minimum et qui me plaît ? Nourrie de cours de creative writing pris aux Etats-Unis et d'un vague talent pour la correspondance, écrire s'est immédiatement imposé. Or maîtriser l'art épistolaire n'est pas celui de la narration, et puis à part Mme de Sévigné, l'on a rarement vu que ce soit la voie royale vers le succès…

Quelque temps plus tard, prise par l'angoisse précoce d'un Alzheimer intempestif lors de mes années hollandaises, voici que je m'enferrai un peu plus et entrepris, histoire de ne « pas oublier », de raconter mes récits de voyage, qui n'était déjà pas un créneau très porteur en soi (c'était avant la mode des travel writers, je devrais songer à m'y remettre). Ma plus grande aventure se résumant à un mois dans une cahute isolée sur l'Aubrac, l'on jugera de l'intérêt exotique d'une telle entreprise, dont on comprendra alors qu'elle n'ait pas vraiment abouti.

Mais je n'ai pas craint d'aggraver mon cas plus encore, que nenni, et c'est la rencontre avec un GrandEcrivain dont je tairai pudiquement le nom qui m'a propulsée ensuite vers la prose poétique, par le biais d'une RévélationKosmik d'une ampleur que j'aurai la bonté de vous épargner. Ce qui n'allait pas forcément arranger mes ambitions, pourtant humbles : vivre de sa plume, que diantre, on devait pouvoir y arriver ! Sauf qu'avec la prose poétique, le défi était délirant, il m'aura fallu vingt ans pour admettre que les gens, dont les éditeurs, voulaient des livres, pas de la littérature.
Afin de m'aider à parvenir à des fins que je m'obstinais néanmoins à poursuivre, le destin m'offrit une occasion en or sous la forme d'une introduction (que je devais à une virée en stop entre Montpellier et Pezenas mais ce serait trop long à raconter) comme traductrice auprès des éditions Rivages et que j'acceptais parce que c'était un pied dans la place et qu'une fois installée dans ladite place je pourrais remiser cette ennuyeuse fonction d'ici, disons, une ou deux années ? Le lecteur perspicace, qui n'a sûrement pas manqué de voir mon nom décorer en triples minuscules le bas des recensions littéraires, aura remarqué que j'y suis toujours coincée une vingtaine d'années après, et toujours pas dans la place pour autant, me dois-je d'ajouter… Deux livres en vingt ans (le second est à paraître), c'est un peu peu effectivement.

Et comme si cela ne suffisait pas, il a fallu que le destin, d'une cruauté sans nom en ce qui me concerne, mette sur ma route deux personnes au vent en poupe, elles ! La première se prénommait (et se prénomme toujours) Christine, elle écrivotait au moment où l'on s'est rencontrées, à Nice, c'est même pour cela que la rencontre avait été arrangée. C'est devenu une fort bonne amie, attentive, directe, sans chichis, je l'appréciais beaucoup, même après qu'elle a été publiée. Dix ans plus tard et alors que sortait mon premier roman (en prose poétique !) après dix années d'infructueux essais, j'ai assisté à l'éclosion de son succès avec un vif intérêt. J'ai juste un peu moins apprécié son côté direct quand, à la page lambda d'un de ses nombreux opus elle m'a platement traitée, ainsi qu'elle aime à le faire, de grosse vache ou à peu près. Un (grand) écrivain c'est libre, voyons, surtout quand il s'appelle Angot, et le tact c'est pour les cons (voyons) !
La deuxième épine dans mon flanc rebondi (cf supra) - pour pasticher une expression anglaise - me suit depuis le Prix du premier roman de la SGDL (Paris) que nous avons été plusieurs à décrocher cet automne-là. Et tandis que, depuis (cela fait huit ans très exactement), ma prose poétique me vaut encore et toujours des refus dont je reviendrai (hélas) vous entretenir (fallait pas cliquer), il me faut constater qu'un certain David Foenkinos, heureux lauréat de la même promotion, suit un tout autre destin, lui, les magazines et les émissions littéraires ne perdent pas une occasion de me le rappeler. Aujourd'hui nous sommes amis sur Facebook et j'espère ardemment la contagion, sauf qu'une différence de taille nous sépare déjà : il a 4800 amis, j'en ai 209 (je suis très sélective, évidemment).

Mais rien de tout cela n'est bien grave, finalement.
Avec le grand Nicolas je suis aujourd'hui occupée à monter une maison d'édition, la seule à ne pas publier des livres mais de la littérature ! Exit les Angot, Foenkinos et Nothomb de ce monde, nous les snoberons et nous publierons de la littérature, de la vraie !
Quitte à ce que je passe encore quelques hivers sans manteau et avec des bottines trouées...