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24 février 2012
De l'inspiration comme l'un des beaux-arts
Si je n'avais pas grand-chose de
personnel à dire sur les rituels - aussi ai-je préféré laisser
parler les autres - je serai un peu plus prolixe concernant
l'inspiration, ce grand mystère de la création, dont j'aimerais
vous entretenir aujourd'hui si je puis !
Je crois qu'il est admis de tous qu'en 2012 le lac du Bourget
n'exerce plus sur les écrivains son emprise magnétique, ainsi qu'il
l'exerçait autrefois sur Lamartine. Foin d'un romantisme exacerbé,
les sources d'inspiration des temps modernes sont d'une autre
nature, les miennes en tout cas, et pas forcément liées à Dame
Nature, d'ailleurs.
J'espère de tout cœur que mon exemple donnera à mes petits
camarades l'envie de se lancer, eux aussi, dans l'exposé de ce qui
les inspire, nature comprise si c'est le cas, sait-on jamais. En
attendant leur prose, je lance la mienne, qui se résume à peu près
à un « tout fait eau au moulin », que je m'en vais vous détailler
plus avant de ce pas.
N'ayant jamais foncièrement
réfléchi sur ce sujet, c'est aujourd'hui seulement que je me rends
vraiment compte des diversités de mes sources ! Ainsi ai-je souvent
été mue par le vécu, le mien ou celui des autres, que ce soit pour
des nouvelles, de la prose ou des travaux de plus grande envergure,
par des voyages, ou encore par les faits divers (à l'image d'un
Emmanuel Carrère pour L'Adversaire) comme ce viol dans un parc
thaïlandais, raconté par un ami néerlandais, qui a longtemps habité
mon imaginaire. Et, généralement, lorsqu'un détail, un
événement, titille ledit imaginaire, je ne connais point de repos
tant que je ne l'ai pas transformé en histoire ! J'oserai avouer
dans la foulée une curieuse faiblesse pour les villes d'eau, que je
ne m'explique pas vraiment moi-même, dont doit émaner une langueur
apte à m'émouvoir. Ainsi ai-je passé un week-end à Contrexéville
qui me poursuit toujours, même si je n'en ai encore rien fait de
concret… depuis vingt ans. Des conversations glanées dans un tram,
un train, un café, des confidences diverses et variées peuvent
aussi alimenter ma machine à histoires, mon imaginaire concret,
dirais-je, source ordinaire d'inspiration pour des tas d'auteurs,
j'imagine, merveilleusement servie par l'avènement du gsm !
Mon imaginaire plus abstrait, quant
à lui, est très facilement mis en émoi par des photos, pour peu
qu'elles soient étranges, ou des tableaux, pour peu qu'ils soient
mystérieux. Ainsi Delvaux, Hopper, Wyeth ont-ils toutes mes
préférences, le but de l'exercice étant soit de retrouver des
sensations anciennes - l'Amérique, pour les deux derniers peintres,
et toute l'atmosphère qui va avec, mon état d'esprit particulier à
cette époque de ma vie aussi, même si j'ai, in fine, très peu écrit
sur elle - soit de titiller quelque chose de neuf, ou d'étrange,
dans mon inconscient, ce que les peintures de Delvaux, entre
autres, réussissent à merveille. Mais un catalogue de Christian
Lacroix peut aussi très bien faire l'affaire tant son univers, son
imaginaire et ses couleurs m'enchantent, et me font rêver. L'idée
est d'arriver à me mettre dans un état d'altérité (ah, que ne
suis-je le chantre de ces artificiels paradis qui ont su enchanter
De Quincey comme Artaud), propice à un plongeon « en soi »
générateur d'images, de sensations, et d'inspiration ! Ainsi
aimé-je à me poser comme au bord de moi-même, et à regarder dedans
comme si tout m'était étranger… Je est un autre, n'est-il pas ?
La musique est aussi un facteur
déclencheur des plus efficaces ! Je ne parle pas là de la musique
que j'aime (Satie, le baroque, le jazz et les musiques
traditionnelles), mais bien plutôt de celle que je n'aime pas !
Comme par exemple la musique contemporaine qui a, par le biais de
ses dissonances/assonances, demi tons et autres modes mineurs
(quand c'est le cas) l'art de me plonger dans un curieux état
d'altérité, de nouveau lui, d'étrangeté, propice à faire émerger un
nouveau moi désireux de nouvelles créations… C'est tout à fait
particulier, et quelque peu frustrant de devoir avoir recours à un
médium que l'on n'aime pas, mais force est de constater que cela
fonctionne, plus sûrement dans mon cas que la béate admiration
d'une mer démontée ou d'un pré joliment fleuri.
Le summum de l'inspiration m'est
néanmoins régulièrement offert par… l'ennui. Et quoi de plus
ennuyeux qu'un long film monotone ? Car l'ennui tout seul ne génère
rien dans mon cas, il faut qu'il soit accompagné, qu'il ait pour
racine un autre art, et que cet art ne fonctionne pas ! Au hasard
des exemples je nommerai « Son nom de Venise dans Calcutta désert
», de Duras, un de mes écrivains préférés, certes, mais pas la
cinéaste, autant l'avouer. Quand je la lis, mes yeux se ferment
souvent pour m'évoquer des images ; quand je la regarde au cinéma,
mes yeux se ferment aux images, souvent très statiques, qu'elle
m'offre, pour préférer se concentrer sur ses mots… ; appelez ça de
l'esprit de contradiction si vous le souhaitez, ce n'est pas
impossible. En tout cas, c'est les yeux fermés devant ce film que
la transubstantiation, si je puis oser, a opéré et que le film
susnommé, lent, si lent, m'a inspiré en l'occurrence une curieuse
histoire d'oiseau, lente si lente elle aussi, lourde et sensuelle,
qui a commencé à s'écrire en moi pendant le film et que j'ai dû
noter précipitamment dès mon retour chez moi ! Ne me demandez pas
de quoi parle le film, je serais bien en peine de vous le résumer,
je rêvais d'un oiseau reptateur…
Les lectures poétiques, qui sont
pour moi d'un ennui profond - j'ai fini par me l'avouer, au
point que j'hésite à en infliger aux autres - sont aussi une grande
occasion de vagabondage de mon esprit sans support précis, en tout
cas loin de celui que l'on tente de m'imposer et qui m'ennuie. Mais
il me faut ce présupposé ennuyeux - toute pièce de théâtre fera
admirablement l'affaire aussi - pour que le vagabondage ait lieu.
S'il est fructueux j'en tirerai au mieux une histoire, au pire une
liste de courses… Ce qui est clair pour moi c'est que la lecture ne
peut se passer qu'entre moi et moi, et que l'oralité suppose un
intermédiaire qui, aussi talentueux soit-il, a le tort d'être là,
générant donc immédiatement un désir de lui échapper et de rêver
d'autre chose, ailleurs, et alors...
Ainsi en va-t-il de mes modes
d'inspiration, probablement curieux, mais il y a fort à parier
qu'il en existe de bien plus curieux encore ! Il va sans dire que
ce qui fonctionne pour moi, qui affectionne l'étrangeté, ne
fonctionnera pas pour un autre auteur. Ainsi j'utilise peu le fruit
de mes lectures, sauf lorsque je me documente sur un sujet précis ;
par contre je glane parfois des images directement tombées de mes
derniers rêves… Mon père, grand scientifique devant l'éternel, ne
m'a-t-il pas avoué avoir régulièrement trouvé en rêve des solutions
aux problèmes de physique qui le torturaient ?
La méditation, que je pratique
depuis de nombreuses années, est un outil précieux, elle aussi, au
sens où elle permet, de nouveau, une plongée en soi, généralement
fructueuse en termes d'émergence d'images ou souvenirs enfouis,
permettant aussi d'établir des ponts inattendus entre des domaines,
ou des objets, a priori sans rapport les uns avec les autres. Ce
qu'offre souvent la méditation, ce sont de petites révélations -
oserai-je faire allusion aux épiphanies si chères à Joyce -
fortuites, inattendues, qui vous cueillent au milieu de n'importe
quelle autre activité que l'écriture et qui, tout à coup, vous
montrent la voie, ou en tout cas vous en offrent une toute neuve,
apte à modeler une nouvelle inspiration, une nouvelle trajectoire,
une nouvelle histoire...
Voilà, chers amis lecteurs, le
fruit de mes réflexions sur l'inspiration. N'hésitez pas en retour
à me confier les vôtres ! Je ne doute pas qu'elles m'inspireront
aussi…
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Un commentaire? C'est
ici!
10 février 2012
Les Rituels d’écriture
« Toi, tu n'es pas un vrai écrivain.
Un écrivain, ça fume, ça boit et ça écrit la nuit ! »
Les mythes ont la vie dure.
Et c'est avec ce portrait sans appel, émanant d'un ex pour le moins
conventionnel et un brin envieux, que mon sort fut scellé et ma
destiné écrite.
Qu'est-ce qu'un écrivain ? En vérité, je vous le demande.
Et faut-il des rituels préétablis pour en être un ?
Forte du descriptif ci-dessus me concernant, il était clair que,
privée de tout rituel, je n'étais pas la bonne personne pour
répondre à ces questions.
Certes de temps à autre je m'étais prise à « jouer à l'écrivain »
certains soirs, une cigarette (au clou de girofle !) au bec,
histoire de titiller quelques neurones, et un porto à la main,
histoire d'en titiller quelques autres, mais la plupart du temps je
ne jouais à rien. Point de seaux de thé pour moi, de lever aux
aurores ou de dégustation de fruits pourris.
Je n'avais pas de rituels.
Donc je n'étais point.
Il allait donc falloir me tourner vers mes petits camarades,
peut-être plus créatifs dans le domaine ?
Un tour de piste express sur Facebook, où tant « d'amis » sont
réunis/beaucoup d'entre eux se réfugient, me permit de glaner
nombre de silences et quelques réponses sur le sujet (que ces «
amis »-là en soient chaleureusement remerciés !), que je classerai
en plusieurs catégories :
Les radicaux :
« Heureusement, je n'en n'ai pas.
Ces histoires de rituels, c'est juste pour se compliquer la vie. »
Thomas Gunzig, homme de lettres émérite que l'on ne présente
plus.
Les perplexes :
« J'ai réfléchi à ton histoire
de rituels en écriture. A dire vrai, je n'en ai pas (hormis celui
du café à portée de main !). Mais parfois je me dis que l'écriture
devrait ÊTRE mon rituel, par contre. Ce qui n'empêcherait aucune
liberté. » Virgine Holaind, auteur de La Nostalgie du carillon
(Maelström).
Les fées du logis :
« Je ne peux pas commencer à écrire
si le ménage n'est pas fait (je culpabilise !) Donc, faut que je me
transforme en Madame Pledge avant de jouer à l'écrivain. Et en
plus, j'attends que mon chien Léon vienne se nicher sous mes jupes.
Alors, je peux commencer à rêver... » Nadine Monfils, auteur
polymorphe et pluridisciplinaire enchanté, et enchanteur comme
chacun sait.
Connaissant l'humour de cette dernière, un doute continue
néanmoins de me tarauder, même si la grande Duras se plaisait à
raconter qu'elle ne pouvait pas écrire sans avoir fait la
vaisselle…
De mon côté j'avoue, profitons de l'occasion, une maxime toute
personnelle. A la question « Pourquoi écrivez-vous ? », en vérité,
je vous le dis, ma réponse à moi claque ainsi : « Pour ne pas faire
la vaisselle ! » Et ce n'est pas loin d'être vrai, même si « Pour
organiser le chaos autour de moi » serait plus authentique, voire
celui à l'intérieur de moi. Et j'avoue posséder un carnet
dans lequel je couche parfois des idées, et un Mac sur lequel je
les développe. A part cela, niente, en dépit d'une névrose pourtant
carabinée.
Mais la question du jour est sur les rituels, donc
poursuivons.
Notre tour des classifications.
Après les radicaux, les perplexes et les fées du logis, j'ai
débusqué quatre catégories encore !
Les procrastinateurs (dont je suis, résolument,
farouchement et irrémédiablement ; d'ailleurs, ce billet n'en
est-il pas la meilleure preuve, qui me permet d'écrire tout en
n'écrivant pas ce que par ailleurs je dois ? )
:
« Moi, je lis mes messages, la presse sur Internet, Facebook, puis
je cherche d'autres choses à lire sur Internet tout en pensant :
"Bon, il faut que je m'y mette..." Et ainsi, de suite (faire des
courses...) jusqu'à je me dise : "Bon, alors, tu t'y mets ou quoi
?" Et je m'y mets... Donc, plutôt l'après-midi. En fait, je dois
rectifier : Ce n'est pas tant "bon, tu t'y mets ou quoi ?" que
l'impossibilité quasi nerveuse de ne pas écrire, comme une sorte de
saturation : je reviens encore et encore à Facebook ou au journal
ou à telle autre page d'Internet, mais il arrive un moment où j'en
suis saturé, et le soulagement vient en écrivant... Comme s'il
n'était physiquement plus possible de tourner autour du pot. » Yves
Cantraine, cinéaste (entre autres multiples fonctions).
Les poétiques :
« Un rituel d'écriture, demandez-vous ? Pas de …« juste au crayon
», ou « l'ordi, n'importe où » ou « un café et le bruit », mais
probablement plus la mise en place d'une pression : dans un train
donc, ou un avion, ou, souvent, la veille, dans la nuit, juste
avant la date butoir… Ou alors en pensant au pire, un bref instant
et en me disant que, avec un café fort, la vie peut passer par là,
dans le texte, encore une fois, ou, en me relevant, avant l'aube et
en regardant les lumières de la ville qui va s'étirer dans quelques
heures, ou, en disposant des livres que j'aime sur le bureau, en
les ouvrant de temps en temps, juste pour tomber sur un mot et tout
relancer, en me disant que la phrase a besoin régulièrement de
cette pause-là, qui est de réaccorder l'orchestre, ou aussi,
me promener au parc, respirer et me sentir d'attaque pour garder la
chambre des heures durant et pester contre et devant cet écran que
je déteste chaque jour un peu plus, plus profondément, plus
intimement, mais la main refuse de tenir la longueur, alors je
reviens à l'écran, à ce face-à-face luminescent qui me délave et me
désole de tant de facilités apparentes (mise en page, choix de
police,…), ou… le meilleur, c'est la mer, s'installer et lisser le
papier, choisir l'ombre et s'endormir en pensant fugacement au
texte qui commence à se mettre en place… » Daniel Simon, homme de
théâtre, de télévision, et de tant d'autres créations.
Les organisés :
« Écrire sur deux supports en même temps. Un carnet de
moleskine (par exemple) pour noter les idées. Les envies comme
elles viennent. Les essais de langue. Un ordinateur portable pour
mettre cela en musique. Pour plonger entièrement et totalement dans
l'affaire. La meilleure manière de sentir que ça avance. Que ça ne
tourne pas en rond. De temps à autre, schématiser les choses. Dans
le carnet. Non pas pour tirer un plan futur. Juste faire le point.
Voir un peu vers où ça va. Ça tend à être. Laisser son attention
flotter. Être comme une antenne. Capter ce qui, alentour, bruisse.
Ce qui bruisse dans les médias. Cinéma. Photographie. Arts sonores
et visuels. Littérature. D'abord sentir ce qui bruisse là : je l'ai
dit : je suis un anthropophage. Je me nourris de ce que les autres
inventent. J'ai un rapport non immédiat au monde. C'est une façon
de s'oublier. De se laisser envahir par les autres et le monde. Je
ne crois qu'il y ait en nous un centre qui serait nous. Je crois
que nous sommes un mouvement. Une énergie courant dans tous les
sens. Ne pas oublier de faire le tri. Tout ce qui bruisse ne nous
est pas vital. Ne pas s'obstiner si ça ne marche pas. Jeter. Plutôt
jeter trop que de garder. Ingérer l'autre, le bruissement de
l'autre, en usant de stratégies. Transformer le bruissement de
l'autre, quel qu'il soit (images, sons, etc.) en matière verbale.
Je ne vais pas dévoiler ici toutes les stratégies utilisées. En
gros, ça va de la simple « copie » à la mutation complexe. Ce qui
compte : user de stratégies visant à faire surgir du frais. Du
neuf. Aller ainsi à la rencontre de ce qu'on n'avait,
personnellement, jusqu'ici jamais fait. User de stratégies nous
empêchant de nous fermer sur nous-mêmes. S'asseoir, pour ce faire,
dans un endroit calme. Chez soi est parfait. Tôt le matin. Quand
tous sont partis au travail. Radio débitant ses sempiternelles
bêtises. Les chats dormant autour. Un peu partout. Un coin de
table. Miettes de pain repoussées vers le centre. Le café refroidit
dans la tasse. Il m'arrive de le boire seulement après quelques
heures. Satisfaction du travail bien fait s'il est froid. C'est
idiot. Voilà le climat parfait pour le travail à l'ordinateur.
Quelques fois, dans le train, dans un couloir de bureau, il y a
urgence. Noter l'urgent dans le carnet. Au crayon. Au stylo noir.
Ou dans les marges du journal du jour. Le stylo ne doit pas être
uniquement en plastique. Le stylo ne doit pas glisser des doigts.
La pointe doit courir sur la page. Plaisir de retrouver ces notes.
Plus tard. Près des chats. Chez soi. Ne pas plonger directement
dans l'affaire. Chipoter. Répondre aux courriels. Écrire un texte
sur mes rituels. Poser le carnet sur la table. Sans l'ouvrir. Mine
de rien, poser les jalons. Effectuer les premiers pas vers
l'écriture. Il y a tant de raisons de ne pas écrire. Il y a tant
d'autres choses à faire qu'écrire. Écrire est tellement vain. Il
est si simple de reporter l'affaire. Trouver des stratégies pour ne
pas la reporter infiniment. Trouver des stratégies pour ne pas
oublier que ça, cette affaire-là, c'est ce qui m'importe le plus.
Ce qui me grandit. Me sort hors de moi. M'élargit l'horizon. Il y a
des allers-retours dans l'écriture. N'importe quel texte, fictif ou
non, est une pensée en action. L'écriture permet de penser. Il n'y
a rien qui permette de penser comme le fait l'écriture. Penser par
le biais de l'écriture est ce que je fais le plus spontanément. Pas
de raison de m'en passer. Penser ne veut pas dire, ici, avoir des
idées. Des opinions. Penser veut dire sentir en soi les choses
prendre place. Faire, provisoirement, sens. Ne pas être dupe. Ne
pas prendre cela comme la construction laborieuse d'un absolu. Rien
au monde ne me donne, personnellement, cette sensation si ce n'est
l'écriture. La grande baratte à mots. Voilà quelques mots sur les
rituels. Et sur ce qu'il y a autour » Vincent Tholomé, poète,
bateleur, orolateur et raconteur, auteur entre autres de No Entry
et de People (Maelström).
Et les fougueux :
« Je pose une feuille blanche sur le trottoir, pile sous ma
fenêtre. Je monte chez moi en courant pour prendre un Bic. Je saute
par la fenêtre, pointe en avant. En pensant à ce que je pourrais
écrire. Entre le moment où le Bic touchera la feuille. Et celui où
je m'écraserai sur le pavé. Ensuite j'écris, je m'aplatis. Et je
recommence. C'est pourquoi j'écris peu. Mon appartement est au
quatrième. Sans ascenseur. » Laurent Van Wetter, comédien et
dramaturge (on s'en serait douté !).
En vérité, je vous le dis, il y a probablement autant de
rituels, et de non rituels, que d'écrivains. Hormis Amélie et ses
facéties qui nourrissent si bien son personnage - à coup de sushis
et de fruits pourris - je me souviens aussi de ceux qui ne peuvent
écrire qu'en pyjama, de ceux qui ne peuvent écrire que tôt le
matin, de ceux qui ne peuvent écrire que tard le soir, de celui qui
ne pouvait écrire que dans le noir, sans parler de tous ceux qui
écrivent d'autant mieux qu'ils n'ont rien à dire…
Mes confrères, et consoeurs, sont étonnants, déroutants ou
touchants, dans chacune de leurs diversités.
Mais qu'importe le rituel, finalement, pourvu qu'on ait
l'ivresse, celle du devoir accompli, du texte poli, fini, et prêt à
être rendu public auprès de lecteurs qui, n'en doutons pas, ont eux
aussi leurs petits rituels de lectures : papier ou liseuse, assis
ou couché, seul chez soi ou de préférence dans un café, un avion,
un train, ou alors devant la mer, ou bien à la campagne, ou encore
uniquement dans une chambre aux rideaux tirés, là où règnent luxe,
calme et volupté…
27 janvier 2012
Résidence, vous avez dit résidence?
Lorsqu'un auteur parle autour de lui d'aller en résidence
d'écriture, la perplexité se lit généralement sur le visage des non
initiés.
Et pour cause.
Tout comme beaucoup ignorent que les auteurs peuvent améliorer leur
malheureux ordinaire (voir billets précédents) par des bourses et
autres aides à l'écriture, y compris crédits de recherches et de
voyages, un nombre proportionnellement équivalent d'infortunés
néophytes - mais qui s'en consolent très bien - ignorent qu'auteurs
et autres artistes peuvent être carrément payés pour aller se faire
voir ailleurs/chez les Grecs (cochez la case préférée) !
Enfin.
C'est une façon de parler, bien sûr.
En clair, une résidence d'écriture permet au malheureux artiste
surmené ou sur-sollicité par les vicissitudes de son quotidien -
épouse despotique, enfants hystériques, huissier tyrannique -
d'être payé pour aller écrire loin de chez lui en toute quiétude,
enfin, dans l'idéal.
S'il est belge, il passera par la Promotion des lettres belges qui
offre des résidences d'écriture à Berlin, Montréal, Avignon et Rome
(ah, Rome… voir plus loin).
S'il est français (et même belge), il passera par la Maison des
écrivains ou le CNL ou la DRAC pour des résidences aux quatre coins
de l'hexagone et parfois ailleurs, comme à la prestigieuse Villa
Médicis, Rome again, à la Villa Kujoyama à Kyoto, ou encore au
Randell Cottage en Nouvelle Zélande.
S'il est malin, il aura surfé sur le net et découvert Res Artis qui
recense des bourses absolument aux quatre coins du globe, toutes
disciplines artistiques confondues, dont certaines dans des lieux
hautement improbables, comme par exemple la base scientifique des…
Malouines - voyage en cargo militaire depuis la Réunion et
excellente santé exigée au vu de l'isolement du lieu ! Angoissés
chroniques, accros d'Internet et du gsm s'abstenir, il n'y a pas de
réseau…
Plus modestement j'ai, quant à moi,
testé le principe quatre fois : deux fois en résidence de
traduction, où j'ai écrit aussi…, au CITL d'Arles grâce à une
bourse de l'UE, et deux fois en résidence d'écriture, l'une au
Monastère de Saorge, près de Nice, grâce à une bourse de La Maison
des écrivains, et l'autre à Rome (aaaah), à l'Academia Belgica,
grâce à une bourse de la Promotion des lettres.
Le principe est simple : vous postulez en présentant un projet sur
lequel vous avez besoin de travailler au calme (je reviendrai sur
ce point), le tout assorti d'une biographie et d'une bibliographie
et, si mes souvenirs sont bons, de l'état de vos finances ; plus
elles sont périlleuses, plus vous avez de chances d'être choisi, en
France en tout cas. L'intérêt de votre projet entre bien sûr en
ligne de compte, surtout pour les résidences où l'on vous demande
en échange des interventions scolaires ou publiques - c'est le cas
de nombre de bourses de la DRAC en France, par exemple. Une fois
sélectionné, votre dossier est envoyé à la résidence de votre
choix - il y en a en isolement total à la campagne, d'autres
très conviviales comme la Villa Mont Noir où les résidents sont
conviés à souper ensemble tous les soirs - qui vous réserve alors
une chambre/un studio/un galetas, selon les cas. Parfois la bourse
de résidence sert à couvrir ces frais-là, et éventuellement les
repas, parfois vous en disposez entièrement comme argent de poche,
c'est selon. Selon la résidence aussi, la longueur du séjour varie
entre une semaine et quelques mois. Enfin, nombre de lieux de
résidence (entre autres ceux que propose Res Artis) n'offrent
aucune bourse et tous les frais sont alors à la charge de
l'auteur.
Quels souvenirs ai-je gardé de mes
quatre résidences ?
Certains sont enchantés, d'autre pas…
Le CITL d'Arles (Collège des traducteurs) a eu le grand mérite de
me rapapilloter avec mon pays et ma région, et en conséquence de
m'éloigner de Bruxelles, même si j'y vis toujours pour des tas de
raisons que je ne maîtrise pas forcément ; maintenant avec du «
saudade » en prime…
Ce Collège reste mon premier, et certainement meilleur, souvenir de
résidence, où la convivialité a régné en maître deux étés durant au
fil des rencontres amicales (et plus quand affinités) débouchant
souvent sur de fameuses soirées ponctuées de rires et chansons
devant les plats nationaux concoctés par une Russe, une
Finlandaise, un Iranien ou une Tchèque, au choix.
On est logé là dans un mini studio avec bureau, chambre en
mezzanine et micro salle de bain ; la cuisine, la buanderie et le
salon (avec tv et stéréo) constituent les parties communes où il
fait bon se retrouver après une rude journée de travail, un tour
dans la si belle ville d'Arles, ou encore au merveilleux marché du
samedi, où se retrouvent par ailleurs fidèlement, au Malarte, ces
traducteurs tellement charmés par la ville qu'ils ont décidé de s'y
installer ! Car, ne l'oublions pas, en plus d'avoir été le fief de
feu Hubert Nyssen et des éditions Actes Sud, Arles est également
celui des Assises de la traduction littéraire. Je crois que l'on
peut séjourner aujourd'hui au Collège pour des projets d'écriture
aussi, ce dans l'ancien hôtel-dieu de la ville, celui-là même où
Van Gogh a été hospitalisé…
L'Academia Belgica constitue ma
seconde résidence préférée, celle où j'aimerais certainement
retourner, si ce n'est que la convivialité y était nettement moins
présente - mais bon, on ne va pas là pour s'amuser, hein ! Le lieu
est impressionnant avec son hall d'entrée en marbre vert et ses
chambres spacieuses - la mienne l'était en tout cas - qui donnent
pour la plupart sur les orangers et citronniers du jardin, une pure
merveille, d'autant que j'avais un rocking chair devant la fenêtre
! Cerise sur le gâteau, l'Academia est sise en bordure du fameux
Parco Borghese, qui accueille également la Villa Médicis, et, tout
comme Jean-Luc Outers qui disait aimer écrire en bordure du petit
lac, j'avais plaisir à m'y rendre chaque matin pour y regarder les
gens canoter, ou pour le simple bonheur d'être là, entre buis et
lauriers roses, au cœur de Rome, de l'Histoire, et donc de la
vie.
Ma résidence d'écriture au
Monastère de Saorge s'est révélée nettement plus mitigée, et d'une
toute autre nature. Sans doute parce que c'était un monastère isolé
- surplombant un village en nid d'aigle qui m'a glacé le sang
durant tout mon hivernal séjour - et aussi parce que le nombre des
résidents était quelque peu réduit : un écrivain chinois (Ge Fei)
qui n'adorait pas le fait que je trouble la quiétude ambiante avec
mon mélodéon, et un journaliste aixois qui finissait là un livre
sur la mafia russe ; on ignore s'il a été abattu depuis… Il y
faisait un froid de canard, le premier soir je me souviens de la
sensation d'avoir eu les poumons congelés dans ma chambre - où je
dormais sous la face du Christ, rien de moins - et de m'être
soudain rendu compte que je détestais la montagne, ce qui est
quelque peu gênant lorsque l'on réside dans un village qui en est
entouré et que votre fenêtre s'ouvre jour après jour sur l'une
d'elles… Même si le directeur, qui logeait sur place, était
charmant, le lieu original et magnifique, les soirées n'offraient
pas la même convivialité qu'en Arles, manque de participants
oblige, encore que nous ayons été dignement fêtés par les
villageois, que ce soit dans un refuge de montagne, une maison du
village, une maison de retraite où j'ai effectué la lecture la plus
surréaliste de ma vie, à l'école du village ou lors de l'une ou
l'autre soirée littéraire. Un lancinant sentiment de grande
solitude perdure néanmoins si je songe à ce séjour-là, à la hauteur
de celle que j'ai connue en traversant l'Amérique d'est en ouest
trois jours durant à bord d'un bus Greyhound…
Que retenir de ces quatre
expériences, chacune foncièrement différente des autres ?
Que plus le lieu est convivial, plus il est difficile d'y
travailler, les tentations ne cessant de se présenter, surtout en
soirée…
Que si l'on s'y sent mal à l'aise, mal accueilli ou isolé, il sera
plus difficile de bien travailler - mais c'est aussi une question
de caractère, et le cauchemar de l'un peut faire le bonheur de
l'autre.
Que plus la ville d'accueil est belle et plus il est difficile de
rester à l'intérieur ; heureusement, à Rome, la canicule de juin
2003 a quelque peu limité mes ardeurs touristiques.
Que si l'on part en résidence pour se couper de son quotidien, l'on
est tout de même pris dans un autre réseau d'obligations (ateliers,
conférences, lectures, éventuellement repas communs), et parfois de
convivialité. L'écrivain dans sa tour d'ivoire est un mythe
difficile à vivre au jour le jour où que ce soit, sauf, peut-être,
dans sa propre maison de campagne...
Que ce n'est pas parce que l'on a du temps libre et que l'on est
dans un beau lieu que l'inspiration est forcément au
rendez-vous…
Que ce n'est pas parce que l'on est en résidence que l'on est
forcément au calme. Au monastère, les pas sur le ciment nu
résonnaient comme dans une prison, idem pour les conversations dans
le couloir ; au Citl, la salle de ping-pong était juste à côté de
ma chambre…
Que la vie en communauté atteint assez rapidement ses limites pour
qui est un tantinet autonome. J'en ai eu régulièrement marre de
devoir confiner mes achats réfrigérés à une seule et unique
clayette, et au Monastère cela m'a très peu amusée de devoir me
doucher dans une salle de bain glaciale et communautaire à la
propreté parfois douteuse, ou d'être contrainte de manger chaque
soir en communauté (je suis sociable, mais pas tous les jours).
Le bilan est-il positif ?
Oui, trois fois oui, même si les conditions ont été parfois rudes
(voir supra).
Grâce à ces résidences, j'ai étoffé mon agenda professionnel,
bénéficié de contacts qui m'ont ouvert de nouvelles portes, en
écriture jeunesse notamment, rencontré le traducteur de Flaubert et
Stendhal en persan (Mehdi Sahabi, décédé en 2010), celui d'Enzo
Cormann en espagnol, noué une belle amitié retrouvée ensuite à
Prague, ainsi que deux autres à Helsinki et Moscou, que je ne
désespère pas d'aller revoir sous peu. Il y aussi Marie Huot,
grande poétesse installée en Arles (Prix Max Jacob et Jean
Follain), que je n'aurais jamais découverte sans ma résidence
là-bas. Depuis, l'on se revoit fidèlement au fil de mes retours
dans cette ville.
Est-ce que j'y ai écrit ?
Oui.
Surtout à Arles où j'étais venue pour traduire…
A Rome et Saorge j'ai été quelque peu handicapée par le manque
d'ordinateur portable dans ma chambre et l'accès limité à un
ordinateur public. Mais j'ai pris des notes, écrit sur papier (une
presque nouveauté), lu et réfléchi, ce qui fait aussi partie du
travail d'écriture.
Et puis j'ai également trouvé là de nouvelles inspirations
générées soit par le lieu lui-même, soit par les histoires que l'on
a pu m'y raconter, ou encore celles que j'ai pu y vivre. Mon
dernier opus, « La Femme sans nom », est né de deux rencontres
faites en Arles, rédigé quelques mois plus tard de retour à
Bruxelles, et publié… dix années plus tard !
Alors, les résidences d'écriture,
oui, ou non ?
Oui, oui, et oui ! A condition de bien la choisir, en fonction de
son mode de vie comme de son caractère. Et de ne pas trop en
attendre au niveau productivité, sachant que l'inspiration ne sera
pas forcément au rendez-vous et qu'en dépit d'Internet (mais
certaines résidences dans la pampa ne l'ont pas), loin de sa
bibliothèque ou de sa médiathèque, ou encore de son univers ou de
ses proches, l'on est parfois bien désemparé.
Ma vie actuelle ne me permet plus
de partir en résidence, et si je suis honnête je dirai que je
n'écris jamais mieux ni autant que dans mon propre univers mais, le
moment venu, d'ici quelques années j'espère, je me prends à rêver à
ce que ce serait d'écrire en bord de mer en Italie (Palazzo
Rinaldi), ou encore à Istanbul, ou bien à Kyoto. Ou en tout
cas d'y glaner des impressions à mettre en ordre une fois chez moi,
pourquoi pas. Une résidence d'écriture, cela sert aussi à ça,
piocher des impressions, ainsi qu'à tisser des liens, partager des
vécus, des méthodes, des filons, une bénédiction qui resserre les
liens des loups solitaires que très souvent nous sommes, nous les
auteurs. Lorette Nobécourt a par exemple rencontré son futur
compagnon lors d'une résidence à la Villa Médicis !
Alors, résidence d'écriture, ou pas
résidence d'écriture ? Je n'ai qu'un seul conseil : essayez, vous
verrez, c'est bon pour la santé !
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Un commentaire?
C'est ici!
13 janvier 2012
Il court, il court, l’écrivain qui suit des cours
La réaction habituelle lorsque l'on parle de cours d'écriture en
Europe est un scepticisme moqueur vis-à-vis de ces coutumes
transatlantiques qui ont l'imbécillité de faire croire que l'on
peut devenir écrivain sur commande, voire sur mesure, que l'on peut
« apprendre à écrire » alors que chacun sait bien que le génie, ça
ne s'apprend pas, l'inspiration non plus.
Certes, certes.
Là où la confusion s'installe, c'est effectivement lorsque l'on
imagine qu'un cours d'écriture peut vous aider à acquérir
inspiration ou talent mais franchement, il faut tout de même être
un brin innocent pour le croire ! Par contre, ce que l'on a tort de
sous-estimer, c'est la valeur du travail (car un écrivain ça
travaille, mais oui !). Et pas qu'un peu dans nombre de cas, le
génie fulgurant d'un Mishima qui pouvait écrire un ouvrage
magistral en dix jours étant tout de même éminemment rare ! Et
c'est là que les cours d'écriture peuvent s'avérer utiles, en vous
offrant, à défaut de motivation ou d'inspiration, des outils
précieux pour agencer votre pensée, canaliser votre inspiration, et
surtout structurer et rédiger de manière optimale l'ouvrage que
vous avez en tête.
Mais commençons par le commencement.
Au commencement… était la panne. Celle que j'ai très vite connue
dans ma chambre d'adolescente alors que je tentais de rédiger sur
un misérable cahier à spirales un roman commençant par un voyage en
train... Ma période mythomane, entre sept ans et sept ans et demie,
n'avait, de toute évidence, pas stimulé mon imaginaire outre
mesure. Très vite remisé, ce médiocre projet ne m'a plus jamais
hantée - et je ne doute pas que vous m'en soyez reconnaissants -
pas plus que de quelconques velléités d'écriture.
Puis je suis partie vivre aux Etats-Unis où le campus que je
fréquentais offrait des cours d'écriture (creative writing, yeah!)
qui semblaient accessibles à la non anglophone que j'étais, et ce à
peu de frais cérébraux (j'étais alors quelque peu paresseuse).
L'intérêt pour ce cours que j'espérais facile s'est très vite
émoussé lorsque j'ai découvert, oh horreur, qu'en fait je devais
tenir au jour le jour un log (carnet de bord) de mes quotidiennes
activités. Très peu pour moi, qui n'avais jamais tenu de journal
intime, et qu'à l'époque les contraintes quotidiennes rebutaient
passablement, aussi littéraires soient-elles. Exit donc un
avenir de brillant écrivain américain...
Je n'abandonnais pas tout à fait cette voie qui n'avait vraiment
rien d'une vocation - comment elle s'est muée ensuite en sacerdoce
me demeure un pénétrant mystère - et lors de mes études d'anglais à
Montpellier je profitais quelques années plus tard de la venue d'un
écrivain américain (Ronald Sukenick) pour suivre avec intérêt et
fébrilité les cours de creative writing (yeah!) qu'il offrait. La
maturité aidant, je me pliais davantage aux contraintes imposées et
me suis donc retrouvée à signer mes premiers inédits en anglais, et
sûrement à apprendre quelques trucs dans la foulée, hélas depuis
oubliés.... (oui je sais, pour l'instant mon billet n'est pas très
probant, mais patience).
Puis la vie a suivi son cours ainsi que souvent cela lui arrive
et je n'ai plus vraiment repensé à l'écriture, jusqu'à ce jour
fatal - que fallait-il espérer d'un dimanche gris à Manchester, je
vous le demande - où j'ai décidé que ce serait sûrement un moyen
distrayant, et facile, de gagner sa vie... (voir précédents
billets).
C'est donc motivée par une vague ambition que, quelques années
plus tard encore, j'ai découvert en Belgique l'existence d'un cours
d'écriture qui avait tout pour me plaire - et me ruiner dans la
foulée mais, c'est bien connu, quand on aime on ne compte surtout
pas - et je n'ai donc pas hésité à assumer les hautes fonctions de
téléphoniste rose pour payer le minerval, élevé, et les
allers-retours quotidiens depuis les Pays-Bas où j'habitais alors
!
Et c'est là que le déclic s'est fait ! Si je n'avais pas été
renvoyée de cette école (si si) pour avoir fomenté une révolution
estudiantine visant à dénoncer certaines pratiques pour le moins
obscures qui y avaient cours, je donnerais même volontiers son nom,
car j'y ai beaucoup appris. Mais comme je suis un brin rancunière,
nous resterons sur un flou artistique qui s'accorde parfaitement
avec les hautes activités littéraires brassées en ce haut
lieu.
Donc j'y ai suivi des cours. Des cours de tout. Roman, nouvelle,
écriture jeunesse, scénario, dialogues, écriture théâtrale,
histoire de la littérature ou du cinéma et j'en passe. J'y ai
rencontré de chouettes personnes dont certaines sont encore des
amies aujourd'hui ; et de chouettes enseignants dont certains
sont devenus des amis et m'ont par ailleurs offert des contacts, et
des conseils, professionnels pour le moins utiles.
J'y ai appris l'obligation du travail régulier, et cette fois-ci
cela ne m'a pas rebutée, et le travail sous contrainte - très
instructif, et productif ! J'y ai réfléchi, avec d'autres, sur ce
que signifiait l'acte d'écrire ; j'ai profité au quotidien des
remarques de professionnels et de mes collègues puisque l'essentiel
des travaux se lisait, et se discutait, en commun lors d'ateliers ;
j'ai appris tout ce que je sais aujourd'hui sur l'art de l'écriture
jeunesse - et cela m'a passablement servi puisque j'ai été
publiée dans ce domaine à de multiples reprises depuis ; j'ai
découvert aussi l'art du scénario, qui m'a permis ultérieurement de
rejoindre un collectif de scénaristes, puis par ce biais de
travailler quelque temps pour la télévision belge, ai dépiauté des
films (ce qui m'a servi pour l'art du roman, et oui), et retenu
deux précieux conseils. Ils n'ont l'air de rien, et pourtant…
Conseil numéro un : ciselez votre première phrase (tout part de là)
en ayant bien réfléchi au destinataire de votre écrit, style et
contenu suivront alors « comme par magie ». Conseil numéro deux :
le Tour de France ne se court pas dans la tête, un scénario non
plus, écrivez, écrivez, écrivez, corrigez et réécrivez encore,
c'est sur le papier que ça se joue.
Voilà, voilà à quoi j'ai passé l'une des plus belles années de
ma vie, à apprendre et à écrire, à écrire et à apprendre, encore,
et encore.
Le virus m'est resté, d'ailleurs, puisque j'ai rempilé par la
suite pour un atelier d'écriture théâtrale à l'L, un fabuleux
atelier d'analyse de scénario offert par la SACD, et un atelier
d'écriture autour de la mythologie à la Maison du livre afin
d'alimenter un témoignage que je rédigeais alors sur… le
harcèlement moral.
Parce que si aucun cours ou atelier d'écriture ne vous donnera,
effectivement, talent, inspiration ou style, il peut au moins vous
aider à affiner, ou tester, ce dernier (ce qui n'est déjà pas
rien), vous aider à poser, agencer, structurer un récit ou des
idées, vous éviter impasses et autres fausses pistes, en bref il
est intéressant pour vous guider et vous aider à tirer le meilleur
parti de votre écriture (à condition d'en avoir une pour commencer
évidemment).
L'on pourra se moquer des Américains autant qu'on le souhaite,
ce sont des as de la narration, mondialement reconnus, et peu
d'écrivains francophones leur arrivent à la cheville dans ce
domaine. Certes l'on peut préférer à cette maîtrise un style
original, une pensée plus fouillée (qui, eux, ne s'apprennent pas,
je vous le concède), mais force est de constater que n'est pas
Garcia Marquez qui veut, et que pour bien raconter une histoire
prenante, ou juste intéressante, mieux vaut savoir comment s'y
prendre ! D'où l'utilité des cours et autres ateliers… Amen.
02 décembre 2011
Les meilleures choses ont une fin
Les meilleures choses ayant une fin, et mon mur des lamentations
aussi - je cite une amie fonctionnaire peu réceptive aux aléas
d'une vie d'artiste - je m'en viens donc prendre congé de vous,
chers lecteurs, en bouclant la boucle de l'édition adultes que
j'avais commencé à esquisser lors de mon premier billet. Vous
croyez peut-être que je vous ai tout dit ? Que nenni !
Vous ai-je par exemple parlé de cet éditeur qui avait « flashé »
sur mon premier roman quinze jours après l'avoir reçu et dont la
femme (et co-éditrice) a fait obstruction huit années durant ?
Voilà qui forge le caractère !
Et vous ai-je raconté ce grand concours international de
nouvelles doté de FF 1.000 - 150 euros dont j'avais un cruel besoin
à l'époque, une fois de plus - pour lequel il m'a fallu supplier
(le mot est faible) depuis une cabine téléphonique hollandaise - on
venait de nous couper la ligne fixe et le gsm n'existait pas - puis
menacer, une année durant, afin de récupérer mon dû (histoire de
faire rebrancher la ligne, par exemple) ! Nul doute que j'aurais
mieux fait de participer aux concours de nouvelles de la France
profonde où l'on gagne son poids en foie gras. Vu ma taille de
sylphide, l'opération eût été bien plus intéressante, et une année
d'attente passée à m'engraisser eût alors été parfaitement rentable
!
Ah, oh, et n'aurais-je point oublié de vous narrer cette bourse
d'écriture en résidence du même nom, qui était soumise à la remise
d'un texte sur ladite résidence ? J'ai donc rédigé un récit « à ma
façon » évidemment, pas un bête compte rendu de résidence. Et c'est
alors que j'ai reçu un mèl du responsable chargé d'octroyer, ou
non, ladite bourse, et aussi de publier le texte y afférent : «
Chère Mme Soonckindt, j'accuse bonne réception de votre texte mais
crains qu'il n'ait essuyé un fâcheux remous via Internet : toutes
vos virgules ont été déplacées. » Quelle ne fut pas la surprise du
malheureux responsable lorsque je lui ai expliqué que, non,
Internet n'avait en rien modifié mes virgules, c'était là ma façon
(atypique) de ponctuer… Horrifié, l'homme m'a répondu que je
recevrais la bourse mais qu'il préférait s'abstenir de publier mon
texte, on risquait de lui reprocher de ne pas respecter la
grammaire française (je cite)… L'auriez-vous cru, ce haut
responsable d'une noble institution française était… poète, eh oui,
mais pas inconscient, ou irresponsable, ou aventurier, que nenni
!
Ah, aaaah, dans le même ordre d'idées, une amie suisse, qui
connaissait pourtant mon écriture et son atypique ponctuation,
m'avait commandé un texte, en pleine connaissance de cause, donc ;
texte qui lui a plu, certes, mais qu'elle a refusé de publier tant
que je ne modifiais pas ma ponctuation, tout à coup trop « baroque
» à son goût. Nul doute qu'elle aussi, une fois qu'il lui fallait
en endosser la responsabilité, était déjà moins friande de mon
style atypique... J'ai refusé de modifier quoi que ce soit et,
devinez quoi, le texte, écrit sur mesure (et avec contrainte) rien
que pour elle, est toujours inédit à ce jour ! Pas grave, j'ai
ainsi, écrit un, joli, texte, sur la, pluie… (oui, la ponctuation,
est, correcte). Cela me console de constater que, lorsque j'ai reçu
la bourse Thyde Monnier du Premier Roman, l'on y a salué mon art de
la virgule…
Oh, ah, hmm, et vous ai-je parlé de cette petite
éditrice-illustratrice redoutable qui m'a coursée-courtisée afin de
publier ledit texte qu'elle a-do-rait (comme quoi, le malheur des
uns etc etc.), puis qui a déclaré forfait en cours de route, non
pas à cause de mes impossibles virgules, mais parce qu'elle ne
parvenait plus à l'illustrer… Dans la série « séduite et abandonnée
», je trouvais que ça commençait à bien faire ! Aussi ai-je voulu
faire jouer la clause de dédit - puisqu'il y en avait une, et que
j'avais une autre ligne fixe à faire rebrancher... Outrée, elle m'a
répondu sur un ton agacé « Si vous le prenez comme ça ! », comme si
c'était moi qui avais inventé la clause, ou encore moi qui avais
échoué à illustrer un texte qui lui plaisait tellement tellement
qu'elle voulait l'avoir tout de suite tout de suite parce qu'elle
allait le publier illico presto prestissimo ! A ce jour il est
encore et toujours inédit, est-il utile de le préciser…
La palme revient néanmoins à cette grande éditrice à laquelle
j'avais envoyé - mue par une inspiration nettement moins poétique,
voire carrément plus pragmatique - un petit bestiaire masculin
assez hilarant (je me cite). Sa réponse, assez rapide au demeurant,
fut pour me dire - je résume la longue conversation que nous eûmes…
essentiellement autour de Christine Angot… - que, euh, voilà,
mon bestiaire était très bien, très pétillant, très frais et très
drôle mais que, euh, voilà, il y avait un stuut, pardon, un hic (la
grande éditrice était parisienne), enfin, comment dire, le nœud de
l'affaire était que je n'étais pas connue, oui, voilà. Comme
Christine Angot ? m'aventurais-je (se reporter au 1er épisode pour
replacer notre relation dans son juste contexte). Non, non ! s'est
exclamée la grande éditrice. Non, voyons ; disons que si j'avais
été Macha Méril (!!??!!) elle m'aurait publiée sans hésiter
(!!??!!). Ca, celle-là, on ne me l'avait encore jamais faite ! Il
est vrai que dans ses illustres ouvrages culinaires ou ses
mémoires, Macha Méril avait certainement la virgule tout ce qu'il y
a de plus sobre et de plus conforme. Quant à son style, ma foi, de
quelle originalité jouissait-on en écrivant des livres de mémoires
ou des ouvrages sur les pââââââtes ? On n'allait tout de même pas
perturber inutilement la malheureuse ménagère de plus de cinquante
ans avec des envolées baroques qui n'auraient pu que lui valoir
l'ire de son époux !
J'en déduisis donc que pour espérer voir publier un ouvrage
hilarant (je me cite) qui aurait fait le plus grand bien à
l'humanité, ou en tout cas à la gent féminine, il fallait d'abord
être une actrice télévisuelle de séries B - or ne m'avait-on pas,
jadis, proposé le rôle sulfureux d'une mère maquerelle, puis celui
d'une langoureuse sirène échouée dans une baignoire ? - ensuite
écrire un livre de recettes (j'en avais plein !), après quoi,
peut-être, l'on pouvait espérer poser un escarpin sur le marchepied
non pas de la célébrité - je n'en demandais point tant - mais de la
publication « littéraire ». Drôle de parcours imposé, qui méritait
sûrement d'être médité…
Pour finir j'ai remisé mon bestiaire - au fil des années qui ont
suivi la publication de mon roman j'ai ainsi enterré un manuscrit
par année, je finissais donc par être blindée - m'en retournant à
ma chère prose poétique qui ne me réussissait pas beaucoup mieux
mais qui, au moins, m'allait bien au teint. Jusqu'à ce que ma route
croise celle de David Giannoni et qu'il ait le bon goût d'aimer, et
de courageusement publier (chez Maelström), La Femme sans nom,
grande sœur de La Femme défaite, de La Femme de la pluie et de la
Femme broyée d'or qui continueraient d'attendre leur heure,
patiemment. On avait tout le temps…
18 novembre 2011
Non-non au pays de Oui-oui
Pour ce troisième billet de
(mauvaise) humeur, je tiens à partager avec vous mes merveilleuses
aventures dans la délicieuse contrée de la littérature jeunesse,
qui n'a pas grand chose à envier à celle de la littérature adulte,
et j'entends déjà les grincheux dire que non, vraiment, je ne suis
jamais contente et que j'ai toujours quelque chose à critiquer
!
Et pourtant, jugez par vous-mêmes, chers lecteurs, sachant que je
n'invente rien et que tout cela c'est du vécu, oh combien…
Il était une fois, une femme qui
rêvait d'écriture, et de vivre de sa plume sous son nom et en
écrivant ce qui lui plaisait. Ah, mais, quelle arrogance !
Elle investit même dans un cursus complémentaire pour mieux y
parvenir, une sorte d'université de « creative writing » à la
belge, infiniment folklorique, où il lui fut vivement recommandé,
si elle tenait à vivre de sa plume, de s'orienter vers scénario et
écriture jeunesse, les deux créneaux où, à l'époque, l'on manquait
encore d'auteurs. Qu'à cela ne tienne, brave fille, elle
s'exécuta.
Le premier album illustré eut
toutes les peines du monde à voir le jour, dans une grande maison
où les directeurs éditoriaux ne cessaient de se succéder dans un
ballet effréné, chacun avec des goûts et désirs différents et force
hésitations à la clé. Traversée par un éclair de génie quant à la
meilleure façon d'emporter la donne - les hésitations éditoriales
avaient, mine de rien, duré près d'une année… - la brave fille
décida de demander à l'illustratrice (qui était bonne pâte) de
reformater la mise en page pour qu'elle soit « en tous points »
identique à celle de la maison d'édition pressentie... Et, dans un
effort d'imagination du énième éditeur que l'on ne peut que saluer,
c'est alors qu'il daigna enfin publier notre petite histoire, la
voyant soudainement et comme par magie s'intégrer parfaitement à sa
ligne éditoriale, et surtout graphique ! Avec une traduction en
italien et coréen pour couronner le tout - normal, c'était une
histoire de rois - cela ne commençait pas si mal, me
direz-vous.
En effet.
Cela continua même gaillardement
quelque temps avec, entre autre, une commande d'un autre grand
éditeur pour six histoires à paraître en album collectif, chacune
pour la mirifique somme de… 50FF (environ 10 euros).
S'acquitter de son loyer allait s'avérer difficile…
Heureusement il y avait le téléphone rose qui avait déjà payé les
cours d'écriture et qui pouvait continuer à dépanner, aussi douteux
qu'il soit de combiner récits érotiques pour adultes et contes
oniriques pour enfants mais soit, je n'étais pas en position de
faire la difficile (se reporter au billet de mauvaise humeur numero
uno).
Puis il y eut un album tout de vert
illustré alors que je n'aime pas le vert (oui, je sais, j'ai
mauvais caractère).
Puis il y eut des textes partout refusés parce qu'ils risquaient de
perturber les enfants, comme par exemple celui posant cette
question pertinente que tout être normalement constitué, enfants
compris, est en droit de se poser « Et pourquoi la terre, elle est
ronde ? » et dont la réponse farfelue sur les origines du monde, de
l'igloo et de la pizza a… déconcerté (c'est un euphémisme), voire
choqué. Ecrire des textes farfelus pour les enfants, mais quelle
drôle d'idée en effet !
C'est ensuite que « les choses »
ont vraiment pris leur plein essor et offert toute la mesure de
leurs mirifiques possibilités. Avec ce très grand éditeur parisien,
par exemple, auquel j'avais gentiment demandé de voir les crayonnés
avant la mise en couleurs des illustrations, au cas où.
Bizarrement, « les choses » ont traîné traîné traîné, jusqu'à ce
qu'un beau jour je reçoive les planches couleurs (autant dire que
l'album était achevé). Petit souci : le gros méchant monstre que
j'avais imaginé était devenu un gentil géant falot dont la seule
vision m'a tout bonnement atterrée. Il est ressorti de la
discussion avec l'éditrice que mon texte ne devait pas être clair
(ah bon, « gros méchant monstre » n'est pas suffisamment parlant,
peut-être ?), et que s'il y avait eu « le moindre doute », on
m'aurait appelée bien sûr… Aujourd'hui c'était trop tard, on
n'allait tout de même pas tout reprendre à zéro pour me faire
plaisir et donner du sens à mon texte ! Furieuse de ce manque
évident de respect - car c'est toute la « philosophie » de
mon histoire qui en était chamboulée - je n'ai pas hésité
longtemps avant de retirer mon récit et d'annuler le contrat, alors
que je n'avais même pas de quoi m'acheter une boîte de raviolis
dans la semaine qui s'annonçait ! Mon refus m'a valu un appel de la
très grande éditrice en chef, choquée, qui n'avait encore jamais vu
une telle impertinence de sa vie ! Dans sa très grande maison, on
obéit, tellement il est flatteur d'y être édité ! Personnellement,
c'est une telle trahison que je n'avais, moi, encore jamais vue de
la mienne ! Si j'avais souhaité raconter l'histoire d'un « gentil
géant falot », je pense que j'étais parfaitement capable de trouver
les trois mots ad hoc pour le signifier… J'en veux pour preuve que
lorsque ce texte a été publié, ailleurs, l'on y a parfaitement
illustré ce que j'exprimais, et qui n'était franchement pas sorcier
!
Le croirez-vous, chez le très grand éditeur ils ont recyclé les
images - la pauvre illustratrice avait tellement travaillé,
n'est-ce pas, et puis surtout on l'avait payée, n'est-ce pas, il
fallait donc ren-ta-bi-li-ser - en demandant à un autre auteur
d'écrire un texte à partir de ce qui avait été conçu pour illustrer
le mien ! On croit rêver. Hélas, vous ne rêvez pas. Et ajouter que
le résultat laissait à désirer est un euphémisme… Il va sans dire
que cet éditeur n'a plus jamais fait appel à mes services, et j'ai
appris par la suite que l'éditrice responsable du projet avait été
« remerciée ». Au gentil pays des histoires enchantées, il ne fait
pas bon dire non là où tout le monde dit oui, trop heureux de
l'insigne honneur qui nous est fait lorsque l'on nous publie une
histoire. Une histoire, oui, mais pas à n'importe quel prix (même
sans un sou pour des raviolis), voilà ce que moi j'en dis !
J'ai eu encore deux surprises avant
de remiser mon stylo bariolé d'auteur jeunesse : avec cet éditeur
belge que certains reconnaîtront, payant avec un lance-pierre
(et au forfait !) au prétexte qu'il n'est jamais qu'un petit
éditeur sans moyens, n'est-ce pas, versons presque une larme
compatissante dans la foulée... Oui, je sais, il ne faut jamais
travailler au forfait, mais à l'époque c'était ça ou manger des
raviolis (on y revient) pendant un mois, ce qui est un poil
lassant.
Quelques mois plus tard, oh joie, voilà qu'une recherche Google
m'apprend que ma collection d'aventures est publiée chez Québec
Loisirs (sans défraiement quelconque, forfait oblige), et puis aux
quatre coins de l'Europe, ici en lituanien, là-bas en polonais, ou
en estonien, ou en serbo-croate et j'en passe (toujours sans
défraiement, forfait oblige bis). Quand on aime on ne paie pas,
c'est bien ça le proverbe ? Pour avoir traduit des ouvrages publiés
chez France Loisirs et avoir encaissé, lors de jours meilleurs, les
droits d'auteur conséquents liés à de grosses ventes, je peux
vous affirmer que je me suis solidement fait arnaquer et que le
manque à gagner est redoutable et se chiffre en tonnes de boîtes de
raviolis !
La palme revient incontestablement
à ce même éditeur, décidemment très audacieux, pour une
alerte Google m'annonçant à une autre occasion (très pratique, les
alertes Google) que j'étais le bienheureux auteur de deux albums -
faisant partie de la même collection, qui avait sûrement fort
bien marché -… auteur de deux albums que je n'avais pas écrits !
(et pour lesquels je n'ai bien sûr jamais été payée, ni en
raviolis, ni au forfait). Mon avocat doit s'en occuper.
Reconnaissons que c'est là le faîte de la gloire écrivaine : voir
publier des ouvrages que vous vous n'avez pas écrits sous votre nom
connu de personne - à part des acheteurs de ladite collection, pour
lesquels cela devait offrir une forme de garantie !?
Précisons que chez cet éditeur, summum de la délicatesse, le nom de
l'auteur est imprimé en tout petit et au dos de l'ouvrage !
J'en rirais, si cela ne me donnait pas envie de
pleurer.
En attendant, que ceux et celles qui veulent son nom pour éviter de
croiser sa fatidique route n'hésitent pas à me contacter !
04 novembre 2011
Us et abus au Joyeux Pays de la traduction littéraire !
Ainsi donc les hasards de la vie m'avaient conduite, depuis
un studio niçois jusqu'aux rives de l'Amstel, à traduire de
l'anglais pour Rivages, ce grâce à une virée en stop entre
Montpellier et Pézenas (voir épisode précédent) mais ce serait trop
long à raconter.
Mon bonheur fut de courte durée : il débuta le jour de la réception
de ma première traduction, qui me mit dans un tel état de transes
que je m'endormis avec ! Et il se termina par un article au vitriol
de Rinaldi pour ma traduction suivante.
Bon, d'accord, erreur de débutante, j'avais traduit « the back of
the head » (la nuque) par « l'arrière de la tête »… D'accord, j'en
rougis, ou en ris, encore, mais de là à consacrer à ce malheureux
faux pas tout un paragraphe ! D'autant qu'il n'y avait pas d'autre
erreur dans les 250 pages suivantes, et que la correctrice qui
avait eu le texte en main après moi n'avait pas tiqué sur ma bévue
alors qu'elle n'était pas contaminée par l'anglais, elle. Que ces
mêmes pages aient été truffées de citations cachées de Shakespeare
que j'avais su repérer et traduire ne présentait par contre pas le
moindre intérêt linguistique ou littéraire au yeux de sieur
Rinaldi évidemment (qui ne les avait d'ailleurs peut-être pas
remarquées), trop heureux d'avoir repéré « la » faute rédhibitoire,
et donc d'avoir fait son travail critique...
Ainsi j'eus droit également, dans Le Matricule des anges cette
fois, à un article sur le bien fondé de l'expression « avoir un
petit vélo dans la tête », ce qui, sans l'anglais pour comparer -
qui se trouvait être « to have a spider in the attic » et donc tout
à fait en adéquation - était une interrogation des plus oiseuses à
laquelle, de nouveau, un paragraphe était consacré ! Dégoûtée par
un tel coupage de cheveux en quatre pour trois fois rien, je me
suis prestement désabonnée, toujours ça d'économisé (car ça gagne
très peu, un traducteur littéraire).
Quelques traductions plus loin, un article élogieux dans Lire et un
autre dans Le Monde des livres - de Pierre Lepape, à l'époque où il
y régnait - devaient me consoler de ces deux infortunés hoquets.
Quelques bourses du CNL et du CITL aussi.
La plus efficace des consolations émana néanmoins d'un délicieux
auteur irlandais, celui aux citations shakespeariennes cachées, que
Rinaldi n'avait pas contaminé et qui trouvait que, grâce à moi, ses
romans sonnaient mieux en français qu'en anglais ! Pour me le
prouver il m'offrit deux serre-livres (en tourbe séchée, if you
please), ainsi qu'une bouteille de whiskey dont je garde un tout
aussi délicieux souvenir…
Les années, durant lesquelles les éditeurs venaient me chercher
jusqu'aux Pays-Bas, où j'habitais alors, se déroulèrent sereinement
au rythme d'un ou deux livres à traduire par an, y compris ceux
d'une sombre collection pour midinettes intitulée Merci, Docteur
que je traduisais du néerlandais, le tout entrelardé de
sous-titrages pour la Warner tandis que mon échantillon de
traduction se voyait refusé chez Harlequin mais faut-il vraiment
s'en plaindre ? Truffés d'anglicismes comme le sont leurs livres,
ce n'est pas chez eux que l'on m'aurait critiquée pour avoir écrit
« l'arrière de la tête » !
C'est, arrivée dans votre bonne ville de Bruxelles, que les
choses se sont un tant soit peu gâtées, d'abord en travaillant pour
Lefrancq, l'éditeur de Bob Morane, qui, en bon ancien facteur qu'il
était, était à cheval sur les livraisons mais ignorait tout du
concept de « contrat de traduction »...
Après quoi, ayant tout d'un coup un loyer à payer puisque je
n'avais plus de mari pour s'en occuper, je suis descendue encore de
quelques crans dans la qualité éditoriale.
Que dire de cet éditeur qui m'avait commandé une traduction grand
public avec ordre de ne pas raccourcir le texte - ainsi que cela se
fait couramment, paraît-il, dans ce genre de maisons - puis qui, le
directeur éditorial ayant changé sans être informé de cet
impératif, m'avait envoyé des épreuves truffées de coupes sauvages
sans le moindre lien entre les paragraphes manquants ?! Quand j'ai
appelé pour protester, la réponse fut : « Mais de quel droit nous
faites-vous ces réflexions ? Vous n'êtes jamais que la traductrice
! ». Les informant que, selon l'ATLF, le traducteur n'était pas
juste la sous-merde qu'ils sous-payaient royalement mais l'auteur
légal du texte français, ils ont dû, sous menace de procédures
juridiques de ma part, réintégrer le texte manquant ; autant dire
qu'ils ne m'ont plus jamais appelée pour me confier une quelconque
sous-merde à traduire. Dans ce métier, se faire respecter équivaut
généralement à ne plus travailler.
Je devais en faire l'expérience supplémentaire avec cet éditeur un
peu plus haut de gamme (comme quoi) où ma traduction avait été
acceptée par le premier directeur éditorial ; sauf qu'une fois
remplacé par le suivant - car la valse des directeurs éditoriaux
est un petit amusement parisien du dernier chic - ma traduction
avait subi moult critiques avec lesquelles je n'étais absolument
pas d'accord. Pour finir, le nouveau directeur éditorial,
dont on avait dû tout à coup mieux évaluer les incompétences, a été
remplacé par un troisième et toutes les modifications suggérées ont
été supprimées (non sans m'avoir d'abord été reprochées, un comble
!), mon texte revenant à sa virginité initiale et qu'importe ma
crise de nerfs et le temps perdu dans la foulée ! Tout cela au
tarif horaire d'une femme de ménage… Pour plus de détails sur ce
palpitant épisode, n'hésitez pas à consulter http://www.soonckindt.com/journal_de_bord.html
où il est relaté plus en détail.
Ah oui, j'ai aussi en stock le souvenir de ce jour où un grand
éditeur m'avait convoquée à Paris pour discuter de quelques points
problématiques dans une très difficile traduction. J'avais pris ma
journée, il nous faudrait bien ça, avait marmonné le grand éditeur
; pour finir, au bout de deux heures il avait estimé que, les
erreurs étant toutes du même type, j'avais sûrement compris, ce
n'était donc finalement pas la peine d'y passer la journée… Sauf
qu'avec un billet de train non échangeable/non remboursable,
j'étais condamnée à passer mon après-midi à Paris, ce qui était
loin de m'enchanter.
Mais la providence veillait. Dans le restaurant où j'étais allée me
consoler avec une amie de cet éditeur pour le moins cavalier, ne
voilà-t-il pas que le patron nous a offert une bouteille de
champagne ! Qu'il ait eu à mon égard des intentions moins que
nobles n'était qu'un détail, après un tel déploiement de générosité
qui avait forcément fini par égayer ma journée !
Je ne vous parlerai par contre pas des luttes intestines autour
du choix d'un mot plutôt qu'un autre, qui m'a valu de perdre ma
place chez un autre très grand éditeur puisque je refusais de me
plier à son choix, forcément meilleur que le mien, ni de litiges
autour de certaines épreuves où je n'appréciais pas les
modifications apportées sans me consulter, une ire qui m'a valu de
ne plus jamais travailler là non plus… Dans ce métier, se faire
respecter équivaut généralement à ne plus travailler (bis).
D'autant que certains y mettaient une sacrément mauvaise volonté,
et que chez Rivages les directeurs éditoriaux mouraient l'un après
l'autre, me privant ainsi d'un précieux revenu...
Je peux vous parler par contre de ces (par ailleurs charmants)
éditeurs où les livres à traduire étaient tellement mal écrits
qu'il fallait traduire et réécrire à la fois, pour le même prix
bien sûr ; ou de celui chez qui le livre avait été acheté sur
épreuves et où le dernier chapitre était manquant ; ou encore de
cet autre où il avait fallu bâcler le travail vite vite -
fonctionnement de plus en plus prisé, en vingt ans le temps normal
d'une traduction est passé de six à deux mois - en me refusant
carrément les ultimes modifications que je proposais - une première
pour moi ! J'en aurais pleuré - parce qu'il fallait que cela parte
de toute urgence en corrections à… Madagascar ! (ou au Viêt-nam, au
choix), où les locuteurs natifs du français sont légion comme on le
sait, mais leurs tarifs tellement plus attractifs, n'est-ce pas.
Ainsi donc, côté délocalisation, la culture n'aurait rien à
envier à la fabrication de sacs ou de pantalons.
Il y a pire néanmoins.
Si, si.
Et ça c'est quand votre téléphone ne sonne pas.
Cela m'est arrivé une année durant, après avoir pourtant traduit
deux best-sellers, qui m'ont incidemment valu des ennuis avec
Partena et le fisc belge dont je me remets tout juste (32.000 euros
à devoir à l'Etat belge, ça vous dit ? Ce serait trop long à
raconter ici, mais franchement, vous ratez là un épisode palpitant
d'une vie d'artiste !).
Et quand votre téléphone ne sonne pas une année durant, vous vous
mettez en quête d'autre chose, vous condescendez même (mais sans
droit au Cpas ou au chômage, avez-vous seulement le choix ?) à
sortir de chez vous pour gagner votre croûte. Et pourquoi pas, vous
aviez bien été chanteuse de rues, autrefois ?
Certes j'avais jadis tenté un cierge à l'église de mon quartier et,
oh miracle, Dieu, qui a de l'humour comme chacun sait, avait dû
intercéder pour que je décroche dans la semaine une traduction
intitulée « Rouge à lèvres sur l'hostie »… Mais je m'étais fâchée
avec Dieu depuis et dus m'en remettre au Soir, dont les voies sont
moins impénétrables, c'est bien connu.
Ainsi je découvris pire que la traduction littéraire, et ce sont
les textes parlementaires, que la Chambre belge me pardonne, d'un
ennui colossal, pour ne pas dire abyssal. Dont je fus sauvée par
une traduction du néerlandais offerte par… une jeune femme de mon
passé, avec qui j'étais partie vivre aux EU à dix-sept ans et qui
se retrouvait à présent directrice éditoriale à Paris !
La boucle des heureux hasards était ainsi bouclée.
24 octobre 2011
Comment ne pas vivre de sa plume en 3,5 leçons
Longtemps je me suis bercée d'un
bonheur ; celui de croire que je pourrais vivre de l'écriture et
que ce serait une vie passionnante et forcément enrichissante à de
multiples niveaux… A moi les journées langoureuses entrecoupées de
quelques phases mollement frénétiques, à moi les longs séjours
lascifs à l'étranger pour « m'inspirer », à moi une vie de bohème
enchantée ! Je n'avais absolument pas prévu qu'en attendant ce jour
béni (que d'ailleurs j'attends toujours) je ferais du téléphone
rose pour payer mon loyer, passerais des hivers sans manteau et
avec des bottines trouées, et que pour la fête des mères j'aurais
le choix entre acheter une carte ou le timbre, mais pas les
deux…
Au départ, par un dimanche
mancunien pluvieux ainsi qu'ils le sont souvent, en pleine crise
professionnelle de la pré trentaine (j'enseignais alors), il faut
admettre que l'idée avait semblé judicieuse : Qu'est-ce que
je sais faire correctement, qui me demande un effort minimum et qui
me plaît ? Nourrie de cours de creative writing pris aux Etats-Unis
et d'un vague talent pour la correspondance, écrire s'est
immédiatement imposé. Or maîtriser l'art épistolaire n'est pas
celui de la narration, et puis à part Mme de Sévigné, l'on a
rarement vu que ce soit la voie royale vers le succès…
Quelque temps plus tard, prise par
l'angoisse précoce d'un Alzheimer intempestif lors de mes années
hollandaises, voici que je m'enferrai un peu plus et entrepris,
histoire de ne « pas oublier », de raconter mes récits de voyage,
qui n'était déjà pas un créneau très porteur en soi (c'était avant
la mode des travel writers, je devrais songer à m'y remettre). Ma
plus grande aventure se résumant à un mois dans une cahute isolée
sur l'Aubrac, l'on jugera de l'intérêt exotique d'une telle
entreprise, dont on comprendra alors qu'elle n'ait pas vraiment
abouti.
Mais je n'ai pas craint d'aggraver
mon cas plus encore, que nenni, et c'est la rencontre avec un
GrandEcrivain dont je tairai pudiquement le nom qui m'a propulsée
ensuite vers la prose poétique, par le biais d'une RévélationKosmik
d'une ampleur que j'aurai la bonté de vous épargner. Ce qui
n'allait pas forcément arranger mes ambitions, pourtant humbles :
vivre de sa plume, que diantre, on devait pouvoir y arriver ! Sauf
qu'avec la prose poétique, le défi était délirant, il m'aura fallu
vingt ans pour admettre que les gens, dont les éditeurs, voulaient
des livres, pas de la littérature.
Afin de m'aider à parvenir à des fins que je m'obstinais néanmoins
à poursuivre, le destin m'offrit une occasion en or sous la forme
d'une introduction (que je devais à une virée en stop entre
Montpellier et Pezenas mais ce serait trop long à raconter) comme
traductrice auprès des éditions Rivages et que j'acceptais parce
que c'était un pied dans la place et qu'une fois installée dans
ladite place je pourrais remiser cette ennuyeuse fonction d'ici,
disons, une ou deux années ? Le lecteur perspicace, qui n'a
sûrement pas manqué de voir mon nom décorer en triples minuscules
le bas des recensions littéraires, aura remarqué que j'y suis
toujours coincée une vingtaine d'années après, et toujours pas dans
la place pour autant, me dois-je d'ajouter… Deux livres en vingt
ans (le second est à paraître), c'est un peu peu effectivement.
Et comme si cela ne suffisait pas,
il a fallu que le destin, d'une cruauté sans nom en ce qui me
concerne, mette sur ma route deux personnes au vent en poupe, elles
! La première se prénommait (et se prénomme toujours) Christine,
elle écrivotait au moment où l'on s'est rencontrées, à Nice, c'est
même pour cela que la rencontre avait été arrangée. C'est devenu
une fort bonne amie, attentive, directe, sans chichis, je
l'appréciais beaucoup, même après qu'elle a été publiée. Dix ans
plus tard et alors que sortait mon premier roman (en prose poétique
!) après dix années d'infructueux essais, j'ai assisté à l'éclosion
de son succès avec un vif intérêt. J'ai juste un peu moins apprécié
son côté direct quand, à la page lambda d'un de ses nombreux opus
elle m'a platement traitée, ainsi qu'elle aime à le faire, de
grosse vache ou à peu près. Un (grand) écrivain c'est libre,
voyons, surtout quand il s'appelle Angot, et le tact c'est pour les
cons (voyons) !
La deuxième épine dans mon flanc rebondi (cf supra) - pour
pasticher une expression anglaise - me suit depuis le Prix du
premier roman de la SGDL (Paris) que nous avons été plusieurs à
décrocher cet automne-là. Et tandis que, depuis (cela fait huit ans
très exactement), ma prose poétique me vaut encore et toujours des
refus dont je reviendrai (hélas) vous entretenir (fallait pas
cliquer), il me faut constater qu'un certain David Foenkinos,
heureux lauréat de la même promotion, suit un tout autre destin,
lui, les magazines et les émissions littéraires ne perdent pas une
occasion de me le rappeler. Aujourd'hui nous sommes amis sur
Facebook et j'espère ardemment la contagion, sauf qu'une différence
de taille nous sépare déjà : il a 4800 amis, j'en ai 209 (je suis
très sélective, évidemment).
Mais rien de tout cela n'est bien
grave, finalement.
Avec le grand Nicolas je suis aujourd'hui occupée à monter une
maison d'édition, la seule à ne pas publier des livres mais de la
littérature ! Exit les Angot, Foenkinos et Nothomb de ce monde,
nous les snoberons et nous publierons de la littérature, de la
vraie !
Quitte à ce que je passe encore quelques hivers sans manteau et
avec des bottines trouées...