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13 mai 2011
Tongs
Il n'est pas rare que l'on nous
demande, à nous les écrivains, quel est notre outil de travail.
Pour ma part, j'ai souvent envie de répondre que j'écris avec les
pieds…
4- Tongs
Tong, tongue, claquette, slash, gougoune, savate… ça fait beaucoup
de mots pour une petite sandale aussi rudimentaire. Evidemment, de
par le monde, ça fait beaucoup de monde aussi pour la porter, cette
tong. Dans les contrées un peu chaudes, elle est le symbole de
notre voyage ; pour ceux que l'on y rencontre, c'est la simple
chaussure de tous les jours. Je ne songe pas ici à la tong du bord
de piscine, celle-là ne nous apprend rien et reste propre. Aucun
intérêt. Non, je songe à la tong sur une route débordante de
poussière, de camionnettes et de gens, une tong qui porte nos pieds
grisâtres vers ces lieux dont nous ignorons tout. C'est cela
qui importe : partir vers des lieux dont nous ignorons tout et qui,
pourtant, nous attendent. C'est pour cela que nous lisons. C'est
pour cela que nous écrivons, que j'écris, en tout cas. La page est
toujours blanche. Même lorsque dix ou cinquante pages déjà écrites
la précèdent. Je ne sais pas où je vais quand je commence. Et
souvent, pas davantage en cours de route. Beaucoup de temps se
passe à chercher la route, à rebrousser chemin, à essayer un
itinéraire différent. Je ne dispose ni de plan ni de guide. La
justesse du pas me sert de boussole, avec le paysage qui se dessine
peu à peu et le bonheur des rencontres imprévues. Pendant des
années, j'ai écrit avec un simple crayon… Un crayon, une tong, le
plus simple qui soit. De toute manière, rien ne protège de
l'inconnu. Autant y aller désarmée. Et voir ce qui
adviendra.
29 avril 2011
Pointes
Il n'est pas rare que l'on nous
demande, à nous les écrivains, quel est notre outil de travail.
Pour ma part, j'ai souvent envie de répondre que j'écris avec les
pieds…
3- Pointes
Se servir de ses pieds peut demander un apprentissage sévère. Se
servir des mots aussi. Au début, enfiler ses chaussons de danse
n'est pas une sinécure. Il faut coudre les rubans, casser les
semelles, apprendre à nouer les lacets à la cheville. Bien sûr, on
a été prévenue : la danse est un art exigeant et il faudra
souffrir. Soit, on souffrira, et avec joie. Nous a-t-on prévenus
que l'écriture serait un exercice exigeant ? Parfois oui, parfois
non, on aura tout entendu sur le sujet. Enfin, tout et son
contraire. Rien d'intéressant, en somme, et il n'y a pas de
professeur. Les chaussons sont attachés, les corps échauffés, les
cinq positions répétées. Le mouvement des pieds doit être
extrêmement précis. D'ailleurs, chaque pas porte un nom bien
particulier. On saute. « En rythme, écoutez la musique », répète le
répétiteur. J'écoute la musique oui, je l'écoute encore. Même quand
il fait grand silence dans mon bureau. Là, une virgule ; là, un
point virgule. Des points de suspension. La phrase doit virevolter,
sinuer, parfois s'alanguir, parfois se raidir. Elle doit obéir.
Elle doit se plier à ce que je veux. Sinon, pourquoi aurais-je
appris à danser ? La plupart du temps, il faut donc de
l'échauffement. Une sensation d'heures perdues. De difficultés sans
cesse retrouvées. Et parfois, le tempo est le bon. D'emblée. Une,
et deux, et trois, musique, les doigts cliquètent sur le clavier
comme de toutes petites ballerines, tic, tic, comme jadis le bout
dur du chausson sur le plancher de la scène, en rythme, c'est cela
surtout : si le rythme est construit, le texte a quelque chance de
ne pas manquer d'élégance.
15 avril 2011
Pieds nus
Il n'est pas rare que l'on nous
demande, à nous les écrivains, quel est notre outil de travail.
Pour ma part, j'ai souvent envie de répondre que j'écris avec les
pieds…
2- Pieds nus
Les endroits sont assez rares, finalement, où l'on peut marcher
pieds nus. La maison, l'herbe, le bord de la piscine, la plage…
Est-ce que j'en oublie ? Ce sont des endroits de détente et de
liberté dans la mise. Est-ce cette liberté que je cherche et que je
chéris quand j'écris ? Ligne après ligne, pas après pas, quand le
rythme épouse le souffle, quand la souplesse gaine les muscles et
l'esprit, quand la marche devient fluide, et fluide aussi la petite
musique cliquetante des touches du clavier, sans doute y a-t-il du
soleil ces jours-là. Tout peut arriver, même devoir rebrousser
chemin, même effacer trois lignes ou dix pages, même se
tromper de chemin, s'engager dans une impasse, qu'importe, le pied
s'arrondit sur le caillou et supporte sans plainte la brûlure du
sable, la phrase contourne l'obstacle, la phrase danse, comme ce
corps qui pèse à peine sur le gravier, et voilà, le petit miracle
advient : les mots se font si doux, si caressants que la marche
vers un texte imprévu pourrait bien, ô illusion, ne jamais
s'arrêter, sauf quand viendra l'heure de la fatigue. Que se
passe-t-il donc : rien qu'un jour de grâce ? Rien qu'un jour où le
rythme intérieur est seul à donner le tempo, un jour de vraie vie
en somme, où les mots intimidés par tant de candeur et de légèreté
n'osent même plus se dérober ?
01 avril 2011
Ecrire avec les pieds
Il n'est pas rare que l'on nous
demande, à nous les écrivains, quel est notre outil de travail. Ce
n'est pas que le public veuille savoir quels mots nous aimons, ou
quel dictionnaire nous utilisons, non, simplement si nous nous
servons d'un stylo ou d'un ordinateur. Pourquoi on nous pose cette
question ? Par tradition, je suppose. Pour savoir si l'écriture est
un artisanat. Pour tenter de percer le mystère, si mystère il y a.
Pour ma part, j'ai souvent envie de répondre que j'écris avec les
pieds…
1- Les bottines
Avant l'écriture, il y a la marche. La randonnée, si possible en
terrain sec et aride. Les Causses, par exemple, où il n'y a que
pierres, chardons, souffle et ciel. Marcher est chose lente.
Surtout lorsqu'il s'agit de monter sur le Causse. Et voilà revenus
ces moments où l'on se demande ce qu'on fait là, à suer, grimper,
avec ce sac qui vous scie les épaules, pas d'ombre sur les mollets,
et personne ne parlant, aucun paysage : chacun regarde ses pieds,
les cailloux, seul dans sa pensée. Il y a une volonté cachée qui
dirige les muscles et fait taire la plainte. Avancer, respirer, ne
pas songer au chemin qui reste. Si seulement, j'étais à la maison,
à mon bureau, avec mes feuilles, mes dictionnaires, ma tasse de
thé… Et tout à coup, le ciel se lève, le sentier disparaît, voilà
le sommet ou, s'agissant du Causse, le plateau.
Avant l'écriture, il y a la page blanche. Les premiers mots.
L'attente. Les premières ratures. Une autre attente. Une rêverie.
La feuille chiffonnée et jetée. La tasse de thé, le lave-vaisselle
à vider, le retour à la table. Une autre feuille, comme un autre
lacet du chemin qui monte. Qu'est-ce que je fais-là, pourquoi ces
feuilles, pourquoi les noircir, pourquoi toujours l'inconfort
? La vie est-elle seulement de l'autre côté de la fenêtre ?
Si les mots ne viennent pas aujourd'hui, tant pis. Je me lèverai,
j'enfilerai mes bottines et je marcherai vers les champs.
Marcher désencombre, décante. Sur le sentier, des mots qui
viennent, des phrases parfois, des idées plus rarement. Pas de
carnet de notes. Juste un rythme. Cela suffit. Le retour à la table
sera bon. Peut-être pas fructueux. Mais apaisé.