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19 août 2011
Papa
Mon père n'a pas connu ses petits-enfants. Il n'est pas sûr que
je connaîtrai les miens.
Lui et moi nous nous sommes reproduits un peu tard, à un
demi-siècle de distance.
Mon père avait de bonnes raisons pour cela. Il avait fait la
guerre. Il a connu les camps, il n'a réussi à rentrer dans son pays
qu'au début de 1946.
Le monde avait changé entre-temps. Le métier qu'il avait appris
(maître-imprimeur) n'existait plus. Il a dû se reconstruire une
autre vie avant de se marier. Ensuite les enfants ne sont pas venus
tout de suite, mais au compte-gouttes, et deux fois de suite,
c'étaient des filles. Quand enfin le garçon est arrivé, moi, mon
père avait passé quarante ans.
Cinquante ans plus tard, s'il avait espéré de ma part la relève
de son nom, son espoir était déçu depuis longtemps.
Il s'étonnait parfois que je ne lui présente pas ma femme. Je
tenais ferme. Il vivait entouré de cadres barrés d'un crêpe
noir.
La raison pour laquelle j'ai voulu mettre ma femme à l'abri est
le caractère morbide de ma famille: on y mourait vraiment un peu
trop, un peu trop vite, et de mort violente. Il me semblait que ces
coups de faux successifs qui avaient vu trois de mes oncles morts
dans des circonstances tragiques, étaient trop nombreux pour
s'appeler coïncidences.
Marc, tout jeune, pris en otage et fusillé par les Allemands, en
1943. Joseph, vingt-cinq ans plus tard, directeur de banque, abattu
d'une balle dans la tête lors d'un hold-up (mai 1968). Dix ans se
passent et René, rentrant chez lui en longeant le canal, a la tête
broyée par le passage d'une camionnette dont le chauffeur prend la
fuite et ne sera jamais retrouvé.
Et côté maternel : mon grand-père fauché par une moto, et ma
grand-mère pendue au crochet d'un lustre aux mille bougies. Comme
d'autre aimantent la chance, les miens aimantaient la mort.
Il me semble que cette hécatombe au ralenti m'avait donné le
devoir, peut-être imaginaire, de prendre mes distances, de protéger
mes compagnes, d'éviter tout contact inutile entre les êtres de vie
que j'aimais et les êtres de mort dont j'étais issu.
Je me souviens par la stupéfaction de ma mère quand je lui ai
annoncé, quelques mois après l'enterrement de papa, la naissance de
mon fils : « Tu n'en fais jamais d'autres ! ».Je la comprends. Je
n'avais pas réussi à faire un enfant durant un demi-siècle. C'était
absurde d'en sortir un d'un chapeau au moment où mon père aurait eu
91 ans.
Bien sûr, c'était absurde mais que dire ? Il m'avait fallu
traverser tant de fils barbelés pour rencontrer la femme auprès de
qui j'allais enfin m'arrêter, en Ithaque.
Deux ans plus tard, ma mère est morte à son tour, et quand à peu
de temps de là, j'ai appris que j'allais avoir une fille, je
n'avais plus personne à qui l'annoncer.
Ainsi, juste après la mort de mon père, il m'est venu un fils.
Et juste après la mort de ma mère, une fille. Comment styliser
cette trop sage réalité ? On frémit à l'idée des platitudes que
pourrait en tirer un policier freudien.
08 août 2011
L'enfance au balcon
Depuis une demi-heure, le ciel
s'est couvert de vapeurs soufrées, et le vent souffle par lourdes
saccades. Il n'y a pas à s'y tromper: un orage se prépare.
L'étroit balcon qui donne sur la
rue est toujours plus ou moins encombré des feuilles mortes. Quand
j'y pose les pieds nus, pour regarder au dehors, elles plient sous
mon poids, elles crissent.
L'enfance, pour moi, c'était cela:
le balcon. Un désir de fuite, une attente désespérée, et mon corps
penché, cassé à la balustrade verte, les pieds nus qui piétinaient
la mousse ou les feuilles, un jardin à demi en friche et plus loin,
des usines, un chuintement de machines sourdes, et la nuit qui
tombait en plein jour, et la liberté qui ne viendra jamais.
C'est par un après-midi comme
celui-là que j'ai décidé, à 14 ou 15 ans, que j'étais un prisonnier
sur parole et que pour m'en sortir, j'allais devoir truquer ma
parole, mentir aux autres pour qu'ils ne soupçonnent pas que je ne
songeais qu'à la fuite, et que j'étais en train de préparer mon
évasion.
De mon balcon de nuages,
j'apercevais, de haut en bas, le tracé d'un avenir possible, un
chemin de ronces donnant sur le large. Confusément, je distinguais
quelque chose dans la grisaille, quelque chose du moi perdu, que je
serais un jour. J'entrevoyais avec une vitesse folle mes cadavres
successifs, jetées en vrac comme les cartes d'un jeu de
bataille.
J'ai réussi, à la fin, à m'évader.
Ce fut même, il me semble, une évasion parfaite. Plus jamais depuis
je ne me suis fais piéger. Pas même par le mensonge, mon seul
vertige véritable. Je l'ai troqué pour une autre tentation, un
autre vice: la vérité.
Je referme la double fenêtre.
L'orage retient encore ses lignes pointillées. Plus pour
longtemps.
Je suis là, bien éveillé,
regardant, à travers la vitre, le monde vert qui remue, dans l'été
vernis et craquant.
Autour c'est un monde de formes
fermées : aquarium, baie vitrée, écrans d'images ou de textes,
boule de cristal. Partout les mêmes artifices : la transparence, le
décalage, le programme.
Dans la nudité du soir, avec le
soleil couchant qui appuie des deux mains sur le vide, surplombant
le grand hêtre sec et l'ancien séchoir à tabac, je referme les
fenêtres qui balayaient au passage mes profils perdus, et je
regarde passer comme une comète l'image d'un médium aux yeux
rouges, en qui je reconnais, sans plaisir excessif, mon portrait
présent.
L'après-midi agite ses taches de
soleil et son flot de voitures. Pour un instant encore, je ne bouge
pas.
24 juin 2011
Passion
Les premiers temps de l'amour, on
se demande parfois si on n'a pas eu une petite attaque. Les
maladies les plus bizarres vous prennent à tous âges à présent.
L'un perd ses cheveux à vingt ans, l'autre meurt du cancer à
trente. Tout est possible. On remue la jambe gauche, puis la
droite, pour voir si le corps répond. On ne serait pas surpris de
se découvrir hémiplégique. Non, ça va. Pourtant, l'effroi demeure,
que rien ne dissipe. Le cœur bat tellement fort, l'estomac est si
tordu de crampes, qu'on se croit victime du poison. Et puis, ça
vous revient soudain... le coup qui vous est arrivé, la sentence de
mort…On est amoureux.
Amoureux, c'est-à-dire perdu.
Personne ne peut plus rien pour vous. Sauf celle que vous aimez, et
qui est bien la dernière à vouloir votre salut.
L'amour qui frappe comme une
maladie grave n'a d'amour que le nom.
On n'est pas là dans l'échange du
plaisir et du secret. On n'est pas là dans le désir d'être l'un
pour l'autre. On est dans une spirale destructrice dont les deux
amoureux souffrent (l'un plus fort que l'autre, il est vrai).
On est dans la passion.
Il n'y a plus qu'une chose à faire,
qu'une chose qui compte. Guérir.
La guérison ne consiste pas à tuer
l'amour d'un coup, mais à tout faire pour que peu à peu, il
s'atténue, qu'il cesse d'être violent, déchirant, qu'il se
transforme en autre chose, de plus indifférent ou de plus tendre,
et vous transforme aussi.
On se sert de l'autre, de sa passion de l'autre, pour trouver la
force et le temps nécessaires à aimer moins. Ainsi, l'amour avec
quelqu'un nous aide à nous guérir de notre amour pour ce quelqu'un.
C'est une solution absurde mais nécessaire. La survie est à ce
prix.
On s'y résigne difficilement. On
connait la fin prévisible. On sait qu'on souffrira quand même,
quand les dernières rencontres se seront fondues en une seule, la
vraie dernière, et qu'ensuite il n'y aura plus rien, plus rien, et
qu'il faudra rester vivant.
10 juin 2011
Dimanches
Le dimanche est la journée
mélancolique par excellence. Et un dimanche de pluie est
particulièrement mou, morne, mortel.
Ce qu'on éprouve certains dimanches en fin de la matinée :
l'angoisse, l'ennui, le découragement, n'est pas personnel, ni lié
à ses propres tourments. C'est une réalité technique, située dans
le ventre du dimanche et non dans notre plexus.
Les dimanches se reconnaissent au
bruit spécial des rues, au regard un peu perdu des enfants qui
tournent en rond. En soi, bien sûr, ce sont des journées
emblématiques de ce que nous sommes - comme tous les autres jours.
Mais il s'y ajoute une sorte de substance chimique,
d'empoisonnement de la volonté, de contamination du dedans par le
dehors. Le temps cherche à s'arrêter pour toujours.
La vanité de l'expérience de
l'aventure humaine se célèbre cinquante-deux fois par an.
Cinquante-deux fois par an, toutes nos raisons d'être actifs,
heureux ou ardents disparaissent. Nous restons face à une
zébrure dans la vitre : le néant.
La façon de lutter contre cette
ombre née de l'ombre peut varier. La lecture paresseuse
(biographies, récits de voyage) est une des solutions. Une autre
est de voir des amis, de vider la bouteille de vin. Ou de faire la
sieste quand la lumière est la meilleure -vers 2 heures de
l'après-midi. Une autre est de relire le travail de la semaine, en
rajoutant une ou deux phrases, sans illusions, sans s'acharner à
finir.
Parfois, alors, le déclic du
dimanche finit par se produire. L'attente, l'ennui, le vide,
à la fin pèsent de leur poids négatif sur le trébuchet de l'esprit,
et ça vient. Tout à coup, ce travail qu'on regardait à
travers un brouillard, ce corps qui n'était plus le nôtre, cet
esprit qui avait regagné sa tanière, sont là. Le charme, par ses
voies invisibles, s'est dissipé.
Mais si au dimanche vient s'ajouter
la pluie, un tel miracle ne se produira pas.
Les dimanches de pluie, je ne
touche à rien. Les dimanches de pluie, je ne suis rien.
Je me souviens simplement, comme
une vision posthume, que chaque fois que j'ai été amoureux,
l'instant le plus magique coïncidait avec le redoublement de la
pluie. Alors, le dimanche fouetté devenait, vu du fond d'un lit,
une sorte de captation de la lumière, une fête partagée avec la
complice du bonheur. Et tout ce qui précède était balayé.
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