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20 janvier 2012
L’âpre grandeur des Solidarités mystérieuses
Les grands livres arrivent souvent
à bas bruit. S'ils transportent leurs lecteurs là où ceux-ci ne
s'attendent absolument pas à être menés, ils sont loin de se donner
tout de suite pour autant. Parfois ils le font, en sus, avec un
mélange de raucité et de musicalité qui se répondent comme sur une
épure.
Ainsi en va-t-il du dernier roman
de Pascal Quignard "Les Solidarités mystérieuses". Il y a vingt
ans, l'écrivain avait certes déjà montré, à travers l'histoire de
monsieur de Sainte-Colombe ("Tous les matins du monde"), qu'il se
situait dans la lignée de Champaigne ; et que les sons
constituaient l'habitacle des âmes.
Il développait déjà un rapport au
temps bien éloigné de celui dans lequel nous croyons vivre. Un
rapport qui tend de plus en plus, au fil des pages, vers
l'essentiel. Qui est fusion et décantation. Ainsi porte-t-il
affects et relations au zénith d'un feu intérieur secret.
Celui-ci va de pair avec une
harmonie secrète avec les paysages dans lesquels vivent ses héros.
Il est sortie du monde (au sens de la vanité mondaine) mais entrée
progressive dans un plain-pied entre le sujet humain et le cosmos.
Dans le monde, quoi !
De Claire, l'héroïne des
"Solidarités mystérieuses", Quignard écrit « Claire était devenue
Simon, et était devenue le lieu ». Au point qu'après la mort
tragique de Simon, le seul homme qu'elle ait vraiment aimé (un
amour que les faits rendaient impossible au quotidien), Claire put
vivre en paix, comme jamais, tout étant accompli : « Claire
survivait simplement à cet accomplissement ».
Désormais, elle est en effet
d'équerre avec l'autre monde qu'elle portait en elle depuis très
longtemps. Comme il en va dans certaines enfances et dans certaines
croyances.
Pour y mener, le romancier projette
son lecteur dans la Bretagne des falaises et des houles, des
oiseaux et des fermes perdues. Aucune "captatio benevolentiae", les
premières pages sont rudes, brèves, peu amènes. Le style est à
l'image du personnage central et de son destin. Âpre, il ne se
donne pas dès l'abord. Il se laisse approcher lentement ; jamais
cerner.
Les quatre premières parties du
roman ("Claire" - "Simon" - "Paul" - "Juliette") permettent au
lecteur d'entrer dans les méandres de la vie complexe d'une
orpheline surdouée, qui revient dans les territoires de l'enfance
et y retrouve sa maîtresse de piano. De surprises en surprises, et
de caches en traversées, se reconstitue ainsi le puzzle tragique de
cette vie.
On la suit comme on suit la
silhouette presque translucide de Claire Methuen dont les
promenades fusionnelles avec les éléments vont de pair avec une
profonde décantation d'elle-même pour atteindre le Soi. Ses
errances apparentes permettent de suivre quotidiennement les
parcours de l'aimé. Puis, après sa disparition en mer, de
s'immerger dans une remémoration qui est tout sauf
hallucination.
Un grand calme en procède
d'ailleurs.
La dernière partie, "Voix sur la
lande", complexifie la partition. Elle noue le récit qui devient à
l'égal de discrets répons, sur fond de lande précisément. Nouant
les épars qui ont progressivement dessiné la figure de Claire,
mettant chacun des protagonistes en place au sein de la grandeur
sauvage et dénudée - elle va croissant ; elle est la clef du destin
-, une forme de polyphonie s'instaure.
Ces stratagèmes mélodiques de la
voix ne sont pas sans rappeler - mais en plus complexe - le finale
de "Tous les matins du monde". Quignard écrivait « Monsieur
de Sainte-Colombe compta la mesure vide et ils posèrent leurs
doigts. C'est ainsi qu'ils jouèrent les Pleurs. Et l'instant où le
chant des violes monte, ils se regardèrent. Ils pleuraient ». Puis,
ayant baigné dans la lumière jaune, chacun des partenaires de ce
roman sourit, à l'autre comme à lui-même.
Rarement, quelque chose qui est de
l'ordre de l'âpre grandeur du jansénisme aura été dite avec une
telle force, une telle subtilité et une telle pureté. "Les
Solidarités mystérieuses" désignent par ailleurs parfaitement les
liens sans mot qui constituent la clef de ce type de monde.
28 octobre 2011
Un tragique de l’aujourd’hui
D'où viennent les livres qui s'impriment en vous avec force et
délicatesse à la fois ? Lorsqu'ils portent, qui plus est, un
titre qui féconde l'inconscient et subjugue la mémoire, les ridins
de l'âme frémissent…
Ainsi en va-t-il du dernier roman de Françoise Lalande,
« La séduction des hommes tristes », qu'accompagne de ses
tons sobres mais fermes le tableau de Manet : « L'exécution de
l'empereur Maximilien. »
Un vieil homme, qui assemble en lui plusieurs des Histoires de
l'Europe, qui a vécu bien des vies mais n'a pas rencontré la
compagnie de celles-ci, vient s'échouer au Mexique, du côté du
Pacifique, dans un village perdu.
D'autorité une Indienne pauvre prend place dans son lit. Il s'en
accommode. A priori tout les sépare. Sinon, peut-être, une
tristesse impartageable, sur fond de désespoirs inavouables.
Chaque soir, l'océan rythme l'étrange parade qui voit l'homme se
fondre en sa contemplation. L'accompagne une ménagerie où le
grotesque le dispute à la tendresse. Un chien, une chienne, un
oiseau noir, un âne hors d'âge forment sa garde rapprochée comme
son théâtre d'ombres. L'Indienne les rejoint après s'être immergée
dans des séries télévisées qui ressuscitent en somme le mythe du
prince charmant. Le vieil homme est un aristocrate.
Du fonctionnel, Allegria (ainsi se nomme l'Indienne pour le
vieil homme) est passée à la fascination. Celle-ci prend tout
d'abord la forme de la haine puis bascule, au bord de l'océan - au
lieu même où elle a cru vouloir l'empoisonner. Le roman entre alors
dans le tragique et la tendresse.
Emmenés par un frère rejeté du monde, des masques de la
Toussaint sortent des buissons afin d'assassiner le couple qui
déroge aux normes sociales, comme aux cadres ethniques.
L'homme en bout de course revit, alors. D'un coup, se dresse.
Retrouve sa langue, le russe. Nouveau Moïse, il vocifère et
psalmodie.
Un temps, la stupeur gagne les spectres. L'Indienne invite dès
lors son « gringo » à regagner leur maison. La haine du
frère aura toutefois raison du couple - à peine était-il devenu
fusionnel.
Les phrases comme les chapitres de Françoise Lalande sont brefs,
serrés. Ils avancent sur fond de basse continue. Ils composent une
musique et une mosaïque rares qui instillent chez le lecteur la
passion sourde, celle du fond.
Françoise Lalande l'inscrit dans la violence. L'innerve à
la misère de l'Amérique Centrale. Un souffle sec s'y mêle aux
fantasmagories baroques.
Sur les ressacs du XXe siècle, que se racontent ceux qui en ont
encore la mémoire ? Eux qui connurent en sus une étrange
espérance après la Seconde Guerre Mondiale.
Au gré d'une prose que hantent plus que jamais l'habitacle de ce
monde peu aimable mais aussi la violence intime de la vie,
Françoise Lalande emmène ses lecteurs sur ces rives contrastées au
nom propre plus que leurrant : le Pacifique.
Comme une boucle avec son « Gardien d'Abalones »,
premier roman inoubliable.
14 octobre 2011
Rome. Encore et toujours
Rome.
Pourquoi sa rencontre constitue-t-elle chaque fois, non pas une
surprise mais un perpétuel renouvellement d'un bonheur, un bonheur
que l'on ne retrouve dans presque aucune autre ville ?
Immersions et dérives sont deux de
ses sésames, pourvu qu'on accepte d'y marcher, de s'y perdre, de
s'y trouver. Le promeneur, le visiteur, le touriste même,
dispose-t-il d'un autre choix ? Là commence sans doute la subtile
emprise de Rome. Ses plaisirs ne sont jamais tarifés mais
tellement pleins de divines surprises.
Escaliers, rue sinueuses, places,
dénivellations ou jardins intérieurs font la coquette ou la
coquine, la marquise ou la servante, la jeunette ou la très
vieille, la ballerine ou la flâneuse. A Rome, les fontaines
ne sont pas des jets d'eau frustrés mais des miracles de plaisir,
de courbes et de rebondissements ! De blanches tendresses.
Rome est femme à un point rare,
elle n'a pas besoin de le clamer. Les gros coups de poings des
Savoie ou des fascistes, elle est même parvenue à la enrober,
à les enrôler dans son corps aux ressources innombrables. Il
continue de bruire de vraies humeurs alors que se sont éloignés
parades et panaches triomphants ou mortifères. Ses collines
l'y ont aidée, comme son histoire mais aussi l'étroitesse relative
du fleuve qui l'innerve sans la découvrir. L'impériale sait
être langoureuse.
Pas question en ces lieux d'un Esprit surplombant l'éternelle
entreprise pour y imposer des perspectives, des sujets ou des
découvertes connues avant même leur mise en œuvre ! Le management
comme l'abstraction froide sont le contraire de cet art de vivre et
d'aimer qui ne cesse de jouer du concret et du tactile sur lesquels
la lumière peut s'épancher à l'égal d'une main.
A Rome, ruelles et ruines, temples et monuments, églises et palais,
négoces et établis trament une fable aussi foisonnante que
l'infinie reprise dont est faite son architecture. Tout le
contraire en somme, de la Création censée avoir produit le monde,
et dont rois et présidents, architectes et urbanistes ont souvent
cherché à reproduire le modèle autoproclamé.
Ici, tout est reprise, retouche et
réutilisation, Résurrection charnelle.
Ici, les plus grands ont dû se couler dans une donnée pour en
produire une autre. Dans un renouvellement infini.
12 septembre 2011
Les vacances d’Éros
L'intérêt des « vacances » ?
La distance que, subitement ou peu à peu, elles permettent de
prendre par rapport à l'enchaînement des jours ; à l'esclavage des
charges ; à l'hystérie des dépendances électroniques ; aux
pesanteurs des êtres englués dans le désespoir insidieux d'une
société dépourvue d'horizon.
Le plus surprenant - la merveille en un sens -, c'est la façon
dont peut alors s'effectuer, comme si de rien n'était, le raccord
avec la nappe phréatique de la création, et du sujet. Et donc
aussi, avec des textes demeurés parfois en rade depuis un an, ou
plus.
Chaque fois - pour ce qui me concerne en tous les cas -, c'est
comme si je reprenais le fil délaissé pour une étrange veille.
C'est aussi le cas en somme des vraies amitiés.
S'il fallait plaider un jour en faveur de la création, qu'ont
desservie les poses romantiques de l'artiste inspiré, et que ne
cessent de chercher à dénier des positivistes de tout poil, c'est
bien à travers de tels symptômes que l'on pourrait en laisser
affleurer l'évidence. Ceux-là même que le mot « inspiration »
voulut sans doute métaboliser, et qu'il desservit.
La création provient de notre vie inconsciente ou
semi-consciente. De celle, il est vrai, qui postule un rapport avec
soi, comme avec l'univers, à l'opposé du fonctionnalisme
contemporain, de ses asservissements comme de ses platitudes.
Si, qui plus est, Éros se met ouvertement de la partie - un Éros
qui n'est point celui de l'immédiat assouvissement -, texte et
style ont toutes chances de se voir propulser et innerver par ce
qui permit, au fil des siècles, d'atteindre aux sommets de l'art
religieux comme de l'art profane. Toutes choses que néantisent, par
exemple, les pitreries télévisuelles dont Silvio Berlusconi a fait
la règle d'or de son entreprise d'avilissement des êtres.
C'est que l'asservissement de nos désirs - et la crétinisation
de nos cervelles qui en découle - mobilise lui aussi les forces de
l'énergie vitale qui peuvent produire le plus grand art, comme les
changements sociaux. Simplement elle en retourne les puissances.
Celles-ci n'y charrient-elles pas le pire et le meilleur, le jour
et la nuit ? Éros n'est-il pas énergumène ?
Que cette gabegie de l'âme et de l'esprit, mots qu'il faut bien
réutiliser, nous soit venue en majesté de la mère des arts
européens qu'est l'Italie, donne également à penser. Cela ne touche
toutefois que secondairement au problème.
La continuité secrète du désir suppose qu'on lui donne la chance
de vrais envols, et l'espace d'accrochages imprévus.
Ce qui est, en fait, le Temps du Monde.
29 juillet 2011
Au coeur de l'Afrique
L'Afrique rêvée, celle de l'art
colonial, a sans doute encore moins de rapport avec l'Afrique
contemporaine que le mythe de la Flandre littéraire et picturale
avec la Flandre qui s'est progressivement construite à l'ombre du
rideau de betteraves.
Afrique des soleils flétris des
Indépendances. Afrique des guerres dévoratrices et des coopérations
bancales. Afrique sous perfusion et prédation incessantes. Afrique
qui n'affiche pas pour autant le visage de la morosité.
Quelles créations aujourd'hui sur
des rives, où le français engrange par ailleurs une part d'un
avenir réel, mais moins évident que d'aucuns ne le clament si l'on
persiste à ne pas regarder ce qui s'y passe ? Les formes qui
fleurissent dans les Francophonies du Nord, aux prises avec
l'abstraction croissante de la vie, ne constituent certainement pas
la panacée de ce qui peut s'inventer sur les bords des lacs Kivu ou
Tanganyika, par exemple.
La violence y rôde aussi bien dans
la mémoire de chacun (qui a perdu tel ou tel de ses proches) que
dans l'insécurité ambiante ou dans les tensions politiques,
toujours susceptibles de dégénérer à nouveau. Les textes ne cessent
donc de plonger - de replonger - dans les affres des tueries des
cinq décennies écoulées. Et jusqu'à la hantise des plus
récentes...
Le 25 juin dernier, un vieux
Congolais du Kivu mimait, sur la scène de l'Institut français de
Bujumbura, un vieillard halluciné disant - redisant à l'infini - le
lit de sang et de fange d'un quotidien qui n'en finit pas d'exhaler
ses horreurs. Chacun retint son souffle. À la silhouette déglinguée
de cette ouverture répondait, au finale, la pose - presque
hiératique - d'une jeune femme burundaise. Elle énonçait, dans
cette attitude tout sauf expressionniste, le récit poignant et
pudique de la mort d'un jeune militant politique assassiné lors de
la dernière campagne électorale. Fait ordinaire sur les collines
qui entourent la capitale
Le soir, Bujumbura ne s'assoupit ni
ne se morfond pour autant. Dans la partie ancienne de la ville
qu'Albert Russo décrit avec émotion dans les souvenirs de ses
Exils africains, les rythmes continuent d'hanter la nuit.
Aux abords d'un vieux cinéma colonial, dans un vaste patio
intérieur, empli d'une foule bon enfant, la piste vibre. Des
couples âgés y rappellent l'éternelle tendresse. De gentes grâces
scandent le sol dans des poses à fendre l'âme.
Tout paraît juste, tout tient à un
fil.
Parfaite, une jeune femme moule les
sons de l'orchestre d'une façon tout aussi sublime que sa présence.
Devant elle, la regardant, lui prenant parfois les mains, une
enfant (de deux à trois ans) s'essaie, fascinée, à suivre les
déhanchements tenus de sa mère.
Sur le podium, veste blanche,
inlassablement le chanteur enchaîne de nouveaux rythmes, après ses
« ça va, on y va » rituels. Et la piste repart.
L'homme est aveugle.
04 juillet 2011
La fin est déjà arrivée. Il y a très longtemps.
Dans son dernier roman traduit en
français, 'L'enfant qui rêvait de la fin du monde' (Flammarion,
2011), Antonio Scurati plonge son lecteur dans un singulier jeu de
navette.
Un épisode de folie collective s'y
déroule à Bergame et y alterne avec les réminiscences
individuelles, dans un tel contexte, des traumatismes d'un enfant
somnambule porté aux cauchemars. Au fil des pages, celui-ci se
révèle être de plus en plus proche du narrateur.
L'« épidémie » dont parle Scurati,
et qui afflige tout un chacun autant que la peste, n'a cette fois
rien de physique. Amplifiée à la vitesse de l'éclair par les médias
fantasmivores, elle tient en une gigantesque fabulation autour de
supposées pratiques pédophiles. Celles-ci impliqueraient, et le
clergé dynamique, et des enseignants d'origine étrangère, et des
hommes d'affaires - dont le mari de l'instigatrice du délire
collectif.
Cette « peste », Scurati ose
clairement la lier au Mal. Selon lui, elle relève de la « guerre
implacable » menée aujourd'hui « contre toutes les formes de vie
concrète ». L'écrivain n'hésite pas à ajouter que « si on laissait
faire, il détruirait la base même de la création ». Et d'asséner :
« souvent la corruption la plus grave est avant tout spirituelle et
indifférente à tout profit tangible, plaisir compris ».
À travers ce récit, Scurati dénonce
en outre la dictature du fait divers dont nos journaux télévisés
font de plus en plus le cœur de leur non-être. Il le distille au
travers d'une histoire où, comme c'est souvent le cas dans les
romans contemporains, la limite entre fiction et réalité est
devenue plus que ténue.
Est-ce surprenant dans une époque
qui prétend vivre en dehors du Symbolique et de l'inadéquation
relative du langage ? Dans un monde qui se repaît dès lors de tout
ce qui peut raviver les grandes peurs et les délectations issues
des aléas de l'enfant condamné à sortir du continent maternel ?
La force de la fable journalistique
qu'est ce roman de l'aujourd'hui s'ancre dans la figure du
narrateur sans que celui en constitue pour autant la façade.
Professeur d'université et journaliste, il est, à n'en pas douter,
cet enfant qui rêva tellement de la fin du monde.
L'évocation de ses affres commence
par le cri d'un cauchemar-canular : « Vite, venez. Mon père tue ma
mère », s'écrie l'enfant somnambule aux yeux hallucinés, dans le
combiné téléphonique.
Le livre s'achève sur une phrase
qu'il y aurait intérêt à méditer : « Et ne pleure pas, petit, ne
pleure pas. Tu n'as rien à craindre de l'avenir. La fin est déjà
arrivée. Il y a très longtemps ».
13 juin 2011
A l'infini, la couleur et la danse
Pour des raisons qui relèvent
autant du choix que de l'histoire personnelle, certains parmi nous
ne sont, pratiquement, que création pure. Comme ils ne sont
qu'amour. Leur biographie se résume donc à cet inlassable
déploiement ; leur tragédie aussi, si la fama - et les moyens,
comme la reconnaissance, qu'elle engendre - ne finit pas par les
rejoindre de leur vivant.
De la fin des années cinquante à l'an dernier, Sarah Kaliski fut
cette quête et ce jaillissement permanents. Longtemps adepte des
grandes toiles, elle mute progressivement, dans la seconde moitié
des années 1980, et élargit la gamme de ses supports. Une toile, de
la série des façades ravagées de Berlin, est d'ailleurs ôtée de son
châssis, à cette époque, pour être punaisée, et rejoindre bâches ou
draps sur lesquels l'artiste ne cesse de faire émerger les traces
monumentales du siècle des assassinés, qu'est pour elle le court
XXe siècle. Elle entend toutefois en compenser l'horreur par
une tendresse picturale autrement interpellante que les violences
programmées - et souvent prévisibles - ou que le déploiement des
installations de certains de ses contemporains.
Je ne serai que peinture, eût-elle pu écrire. La peinture ne
métamorphose-t-elle pas les choses, et jusqu'à l'abjection du
monde ? Cartons creusés d'étals de fruits, boîtes de sardines,
cartons de bière ou soies précieuses, dragées ou cosses d'avocats
dégustés verront donc surgir, tout autant que les toiles ou les
mannequins, les lits ou les éventails, un univers unique. Héritier
à la fois de la grande peinture vénitienne de la Renaissance, que
Sarah ira jusqu'à mettre en abyme dans ses toiles de la fin des
années 1970, et des folies européennes du XXe siècle, qui ont
jeté l'opprobre sur la civilisation d'où naquit cette peinture,
elle fut en outre la fille des grands textes des XIXe et
XXe siècles qu'elle interpella en des livres qui révèlent
aussi un écrivain de race.
Sarah Kaliski s'en est allée le 23 juin 2010. Elle repose au
cimetière de Montparnasse à peu de pas de Serge Gainsbourg dont
elle aimait la verve et l'anticonformisme. On peut se prendre à
rêver de ce bal nocturne dans les allées ombragées. Gainsbarre doit
y prendre la place des innombrables figures dansantes que Sarah fit
surgir de ses pinceaux. Figures qui témoignent du cri de vie qui
fut le sien, infiniment.
Ce refus de l'ordre soi-disant rationnel du monde, de ses
tempérances et de ses encaquements délétères, la profusion de
dessins qui sortaient quotidiennement de ses doigts en essaime les
mille et une amulettes. Écho, j'entendrai toujours ses mots palpant
quasiment les couleurs pigmentées de l'Afrique qu'elle n'a pas
connue, et dont elle rêvait tellement.
30 mai 2011
Europe, tu ne peux te contenter d'être mémoire
Faute de se faire, l'Europe - mieux
vaudrait parler des Europes, de les construire, et de les rendre
réellement solidaires - ne cesse d'engendrer, dans chacun des pays
censés la composer, une nuée de miasmes et de comportements
délétères. Ceux-ci sont à la fois le fruit de l'Histoire globale
qu'elle a produite, et de chacune de ses Histoires.
À cette situation glauque dont
témoigne le procès Mertens/De Wever, à ce cancer qui s'étend dans
ce qui paraît encore confortable, quelle création peut correspondre
et répondre de façon décapante ? Quelle invention est en mesure
d'interpeler ce mouroir lent et de trouver les formes susceptibles
d'«é-mouvoir » les uns et les autres, encaqués dans les rets à la
fois de la sécurité relative et des clichés rassurants ? Ceux-ci
sont le masque du présent et désignent en fait les impasses
actuelles de nos Histoires, n'en déplaise à Barack Obama.
Car c'est bien à elles que nous
sommes confrontés ; et qu'est confrontée l'invention littéraire
dans ce vieux continent dont l'appellation traditionnelle a de
moins en moins à voir avec l'affirmation impériale qui l'a forgée,
mais devra sans doute être prise de plus en plus au pied de la
lettre, si nous ne modifions pas nos comportements. On en prend
conscience chaque fois que l'on se transporte sur d'autres rives,
Brésil ou Chine pour ne citer que deux pays, dits émergents, dans
lesquels je me suis rendu récemment.
Leurs contradictions valent certes
les nôtres, et certaines injustices sociales y sont bien évidemment
plus criantes.
Mais la vie y grouille, y bat et y
vit. Elle aspire qui les visite, chaland qui ne peut se croire dans
un Musée, et redevient vite plus qu'un passant. Je n'avais plus
remis les pieds au Brésil depuis quinze ans. J'y ai retrouvé, en
plus fort encore, ce qui m'avait frappé au milieu des années
nonante : la sensation d'être porté, emporté par un mouvement, un
torrent de vie qui est désir et donne envie de se projeter vers un
futur. De là ne peuvent naître que des formes esthétiques larges,
contrastées, peu ressassantes, étrangères au « soft » et au «
correct ». En un sens, mais autrement, tel est aussi le cas de
Naples, où le Caravage n'est pas une icône embaumée mais comme la
transposition de ce qui s'y passe aujourd'hui encore. Là toutefois,
on ne regarde pas vers le futur mais dans le tréfonds du tuf.
09 mai 2011
La surprise, l'oeuvre, le lieu
Cliché trompeur, mais pas forcément
menteur, l'inspiration est souvent le fruit de déclenchements
extrêmement précis et concrets, bien plus intéressants que les
apparitions mythiques du Génie ou de l'Esprit Saint.
Difficile toutefois d'en parler
toutefois autrement qu'en faisant allusion à sa propre
expérience.
1990. Une R4 claire, conduite par
une jolie femme, m'emmène sur les routes désertes de l'Estrémadure.
Elle se dirige d'abord dans les solitudes ascétiques du Monastère
de Palancar. Un cloître en bois, particulièrement exigu,
s'arc-boute à une roche évidée. San Pedro de Alcántara s'y lovait
en fœtus pour dormir dans un fabuleux inconfort.
Une ou deux heures plus tard, au
creux des lointains de la Sierra de Gredos, la Vera déploie ses
frondaisons. La route monte, sinue, puis débouche subitement sur un
terre-plein qui donne accès au monastère de Yuste. C'est là, nous
a-t-on raconté, que Charles Quint, un contemporain de San Pedro, se
retira en 1556 dans une cellule de moine.
Première surprise : le billet
d'entrée comporte la mention « Palacio y Monasterio ». Deuxième
surprise, alentour, tout est vert - comme en Belgique -, mais
baigne dans une lumière vive, celle du Sud. Troisième surprise, de
cellule, point !
À gauche, le monastère est
constitué de deux quadrilatères, datant respectivement des XVIe et
XVIIIe siècles. Au centre, une église, pas imposante et en
contrebas du terre-plein. Sur le flanc droit de l'église, un petit
palais. On accède par une rampe empierrée, simple mais majestueuse.
Un étang, des jardins, tels qu'on en voyait à l'époque en Brabant,
entourent cette poupe de pierre qui flotte dans un paysage
admirable aux proportions infinies. Physiquement et moralement, on
est aux antipodes de l'Escurial.
Avec des composantes qui paraissent
proches…
La rampe donne accès à une belle
terrasse couverte entourée de colonnades. Elle sert d'antichambre
au bureau et à la salle à manger du vieil empereur, tous deux
inondés de lumière et baignés de mémoire. Plus sombre, de l'autre
côté du couloir, la chambre donne sur le chœur de l'église et sur
le Jugement dernier dont Charles Quint discuta la composition avec
son peintre préféré, le Titien.
Tout s'éclaire, tout se révèle, du
secret d'un homme, d'une Histoire et d'une application.
Les clichés s'effondrent. Le
romantisme en prend, une fois de plus, pour son grade. Apparaît en
revanche la vérité d'une conscience et d'une âme. Me saisit et me
transporte le surprenant mélange de beauté et de simplicité de ce
palais secret. Rien à voir avec Versailles ou Tsarkoie Selo.
Nous quittons les lieux alors
qu'approche le crépuscule. Nous prenons un chemin arboré, ombragé,
tel que le vieil empereur dut en parcourir plus d'un. Je demande du
papier et un bic à ma convoyeuse. Les mots me pressent.
La Nuit de Yuste, que je publierai
en 1999, est engendrée. Et ma conscience de l'Histoire,
profondément, et à jamais, bouleversée.
25 avril 2011
Légèreté, tu es désir
Venise.
Ce lieu (ce dieu ?) triplement retiré - la lagune, le quartier
de résidence, la saison -, Philippe Sollers l'a choisi pour son
dernier récit, "Trésor d'amour".
Venise, donc… Emblème du plaisir et du désir. De la création et
de la pensée. De l'accomplissement secret, loin des parasitages de
la communication et du mondain.
Le texte s'y polyphonise sur fond d'idylle - de passion moderne
- à travers un fabuleux jeu de renvois avec ceux de Stendhal.
Un homme d'un certain âge et une jeune Italienne, prénommée
Minna, par ailleurs spécialiste des écrits d'Henry Beyle et
lointaine descendante de Mathilde, son impossible amour, s'y
retrouvent et s'y complaisent. « On se tait beaucoup, preuve qu'on
s'entend », écrit le narrateur amoureux.
Il cite par ailleurs cette phrase de Stendhal qui vaudrait
d'être méditée : « J'écris en langue française, mais non pas en
littérature française ». Il a donc « parfaitement conscience de
faire autre chose ».
Et de pourfendre l'exténuement de la narration contemporaine
hantée par le film qu'on pourrait tirer de ces pages. Et de
proposer, dans la foulée, « un plus que roman », fondé sur la «
proximité la plus proche ». Celle-là même qui est désir et
ravissante simplicité.
Légèreté donc. Envol et promenade. Texte et sexe (aucun détail).
On glisse, on vole, on nage, on vit. On file dans la langue comme
on passe d'un canal à l'autre, entre mille et une façades.
Désir et silence entre les heures, entre les pages, entre les
lèvres où naissent d'autres mots. Navettes. Joie de l'instant,
vivacité de l'imprévu. La création, sans les pesanteurs du
romantisme et de ses séquelles.
Un art subtil.
« Lire, c'est être du même côté que celui qui est en train de
tracer ces mots-là, ce jour-là, dans tel ou tel état »…
A suivre, à vivre.
11 avril 2011
L'éternelle reprise
« Tu es cela qui est à la place du bonheur », écrit
Claudel dans Partage de midi.
Venue de la passion, cette adresse à la femme aimée désigne aussi
ce qui noue la création, ce qui la propulse et la pose sans cesse
en équilibre instable. Sous les phrases qui continuent d'habiter
nos mémoires comme sur les toiles ou les airs qui émeuvent nos yeux
ou nos oreilles dans les éclairs et les surprises qui déchirent la
nuit ou malmènent le ronron, c'est ce descellement qui est à
l'œuvre. C'est lui qui sous-tend et produit la Forme.
Pourquoi, dès lors, confier au papier les affres qui précèdent ces
moments de déséquilibre suspendu ? Pourquoi ne pas se
contenter de ces transports ? Parce qu'ils ne sont sans doute
qu' « à la place », et contraignent sans fin à
l'éternelle reprise ?
C'est une des questions que l'on peut se poser à la lecture de
Dialogues avec les montagnes, le journal du Régiment noir
(1968-1971) d'Henry Bauchau qui vient de paraître chez Actes Sud.
D'à travers quels magmas, ressassements, bobos, drames ou
fléchissements naquit ce roman capital de l'auteur d'Œdipe sur la
route et d'Antigone ! En ces pages dans lesquelles Bauchau
confesse, plus clairement qu'ailleurs, les nœuds de sa création les
plus liés à sa personne ou à sa vie se lit en même temps l'infinie
reprise qui amène parfois à la merveille.
On n'en est pas moins - alors - dans un tout autre champ que celui
de l'œuvre et de la fiction. Ce Hors-Soi, qui est aussi celui de la
Passion et qui est l'enjeu de l'Œuvre.
La perte qui s'y dit a-t-elle besoin de nos babils et de nos
discours, comme de la saturation de la parole par rapport au
silence ? Du maillage infini de la lisse, de ses chutes et de
ses départs ? Serait-ce qu'il doit en être ainsi pour que
l'impensable soit à la fois produit et toléré - si pas
accepté ?
Pour qu'il soit humain.
28 mars 2011
Quand l’Esprit envahit l’Espace, et le crée
Marie Etienne, à laquelle un colloque est dédié début avril à
Montpellier, devient la secrétaire générale d'Antoine Vitez, au
tournant des années 1970-1980. Moment essentiel puisque le metteur
en scène français passe alors du Théâtre des Quartiers d'Ivry au
Théâtre national de Chaillot. De ces années fécondes, Marie Etienne
a rendu compte dans Antoine Vitez, le roman du théâtre (Balland,
2000). Elle l'a fait dans un beau mouvement de navette entre les
processus créateurs du dramaturge - qui était aussi poète - et les
siens propres.
Scène et langue mûrissent ainsi l'amble comme rarement dans ce
qui n'était pas encore la postmodernité, cette Forme du
néo-libéralisme triomphal. À la consommation à outrance comme à
l'individualisme infantilisant, Vitez oppose l'enfance du Jeu et la
Cité du Théâtre. A l'unanimisme cher à Vilar, il préfère donc le «
différent simultané ».
Vitez qui est par ailleurs convaincu que l'on va assister en
peinture au retour à la figuration - une figuration certes
différente de celle qu'on avait connue dans la grande peinture
classique née de la Renaissance - insiste donc sur l'importance des
répétitions. N'est-ce pas le moment « que l'on donne entre soi,
devant des spectateurs qui n'en sont pas vraiment, qui jouent aussi
» ?
La modernité en somme, au-delà de ses avatars ésotérisants ou
autodestructeurs.
(Re)lire aujourd'hui les pages de Marie Etienne sur cette
aventure théâtrale menée avec la promptitude des cavaliers numides
ouvre de belles interrogations sur le processus créateur et son
rapport à la Cité. « La Règle et le Siècle », dit un moment Vitez,
lui qui estime que le Néron de Racine dans Britannicus a un secret
: il n'éprouve rien. Il en a un autre : « le vide en lui, occupe
tout ».
L'Espace vivace n'est peut-être pas le plan mondialisé de la
globalisation ; ni l'Esprit, l'équivalent de l'abstraction qui y
préside. Ceux-ci peuvent rendre possibles mille et une inventions,
souvent ingénieuses au demeurant. Peuvent-elles pour autant
permettre la création ? C'est-à-dire à ce qui renouvelle et conduit
au changement comme à la réflexion.
C'est par cette question que je voudrais commencer mes
chroniques.