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20 janvier 2012

L’âpre grandeur des Solidarités mystérieuses

 

Les grands livres arrivent souvent à bas bruit. S'ils transportent leurs lecteurs là où ceux-ci ne s'attendent absolument pas à être menés, ils sont loin de se donner tout de suite pour autant. Parfois ils le font, en sus, avec un mélange de raucité et de musicalité qui se répondent comme sur une épure.

 

Ainsi en va-t-il du dernier roman de Pascal Quignard "Les Solidarités mystérieuses". Il y a vingt ans, l'écrivain avait certes déjà montré, à travers l'histoire de monsieur de Sainte-Colombe ("Tous les matins du monde"), qu'il se situait dans la lignée de Champaigne ; et que les sons constituaient l'habitacle des âmes.

 

Il développait déjà un rapport au temps bien éloigné de celui dans lequel nous croyons vivre. Un rapport qui tend de plus en plus, au fil des pages, vers l'essentiel. Qui est fusion et décantation. Ainsi porte-t-il affects et relations au zénith d'un feu intérieur secret.

 

Celui-ci va de pair avec une harmonie secrète avec les paysages dans lesquels vivent ses héros. Il est sortie du monde (au sens de la vanité mondaine) mais entrée progressive dans un plain-pied entre le sujet humain et le cosmos. Dans le monde, quoi !

 

De Claire, l'héroïne des "Solidarités mystérieuses", Quignard écrit « Claire était devenue Simon, et était devenue le lieu ». Au point qu'après la mort tragique de Simon, le seul homme qu'elle ait vraiment aimé (un amour que les faits rendaient impossible au quotidien), Claire put vivre en paix, comme jamais, tout étant accompli : « Claire survivait simplement à cet accomplissement ».

 

Désormais, elle est en effet d'équerre avec l'autre monde qu'elle portait en elle depuis très longtemps. Comme il en va dans certaines enfances et dans certaines croyances.

 

Pour y mener, le romancier projette son lecteur dans la Bretagne des falaises et des houles, des oiseaux et des fermes perdues. Aucune "captatio benevolentiae", les premières pages sont rudes, brèves, peu amènes. Le style est à l'image du personnage central et de son destin. Âpre, il ne se donne pas dès l'abord. Il se laisse approcher lentement ; jamais cerner.

 

Les quatre premières parties du roman ("Claire" - "Simon" - "Paul" - "Juliette") permettent au lecteur d'entrer dans les méandres de la vie complexe d'une orpheline surdouée, qui revient dans les territoires de l'enfance et y retrouve sa maîtresse de piano. De surprises en surprises, et de caches en traversées, se reconstitue ainsi le puzzle tragique de cette vie.

 

On la suit comme on suit la silhouette presque translucide de Claire Methuen dont les promenades fusionnelles avec les éléments vont de pair avec une profonde décantation d'elle-même pour atteindre le Soi. Ses errances apparentes permettent de suivre quotidiennement les parcours de l'aimé. Puis, après sa disparition en mer, de s'immerger dans une remémoration qui est tout sauf hallucination.

 

Un grand calme en procède d'ailleurs.

 

La dernière partie, "Voix sur la lande", complexifie la partition. Elle noue le récit qui devient à l'égal de discrets répons, sur fond de lande précisément. Nouant les épars qui ont progressivement dessiné la figure de Claire, mettant chacun des protagonistes en place au sein de la grandeur sauvage et dénudée - elle va croissant ; elle est la clef du destin -, une  forme de polyphonie s'instaure.

 

Ces stratagèmes mélodiques de la voix ne sont pas sans rappeler - mais en plus complexe - le finale de "Tous les matins du monde". Quignard écrivait «  Monsieur de Sainte-Colombe compta la mesure vide et ils posèrent leurs doigts. C'est ainsi qu'ils jouèrent les Pleurs. Et l'instant où le chant des violes monte, ils se regardèrent. Ils pleuraient ». Puis, ayant baigné dans la lumière jaune, chacun des partenaires de ce roman sourit, à l'autre comme à lui-même.

 

Rarement, quelque chose qui est de l'ordre de l'âpre grandeur du jansénisme aura été dite avec une telle force, une telle subtilité et une telle pureté. "Les Solidarités mystérieuses" désignent par ailleurs parfaitement les liens sans mot qui constituent la clef de ce type de monde.

28 octobre 2011

Un tragique de l’aujourd’hui

D'où viennent les livres qui s'impriment en vous avec force et délicatesse à la fois ? Lorsqu'ils portent, qui plus est, un titre qui féconde l'inconscient et subjugue la mémoire, les ridins de l'âme frémissent…

Ainsi en va-t-il du dernier roman de Françoise Lalande, « La séduction des hommes tristes », qu'accompagne de ses tons sobres mais fermes le tableau de Manet : « L'exécution de l'empereur Maximilien. »

Un vieil homme, qui assemble en lui plusieurs des Histoires de l'Europe, qui a vécu bien des vies mais n'a pas rencontré la compagnie de celles-ci, vient s'échouer au Mexique, du côté du Pacifique, dans un village perdu.

D'autorité une Indienne pauvre prend place dans son lit. Il s'en accommode. A priori tout les sépare. Sinon, peut-être, une tristesse impartageable, sur fond de désespoirs inavouables.

Chaque soir, l'océan rythme l'étrange parade qui voit l'homme se fondre en sa contemplation. L'accompagne une ménagerie où le grotesque le dispute à la tendresse. Un chien, une chienne, un oiseau noir, un âne hors d'âge forment sa garde rapprochée comme son théâtre d'ombres. L'Indienne les rejoint après s'être immergée dans des séries télévisées qui ressuscitent en somme le mythe du prince charmant. Le vieil homme est un aristocrate.

Du fonctionnel, Allegria (ainsi se nomme l'Indienne pour le vieil homme) est passée à la fascination. Celle-ci prend tout d'abord la forme de la haine puis bascule, au bord de l'océan - au lieu même où elle a cru vouloir l'empoisonner. Le roman entre alors dans le tragique et la tendresse.

Emmenés par un frère rejeté du monde, des masques de la Toussaint sortent des buissons afin d'assassiner le couple qui déroge aux normes sociales, comme aux cadres ethniques.

L'homme en bout de course revit, alors. D'un coup, se dresse. Retrouve sa langue, le russe. Nouveau Moïse, il vocifère et psalmodie.

Un temps, la stupeur gagne les spectres. L'Indienne invite dès lors son « gringo » à regagner leur maison. La haine du frère aura toutefois raison du couple - à peine était-il devenu fusionnel.

Les phrases comme les chapitres de Françoise Lalande sont brefs, serrés. Ils avancent sur fond de basse continue. Ils composent une musique et une mosaïque rares qui instillent chez le lecteur la passion sourde, celle du fond.

 Françoise Lalande l'inscrit dans la violence. L'innerve à la misère de l'Amérique Centrale. Un souffle sec s'y mêle aux fantasmagories baroques.

Sur les ressacs du XXe siècle, que se racontent ceux qui en ont encore la mémoire ? Eux qui connurent en sus une étrange espérance après la Seconde Guerre Mondiale.

Au gré d'une prose que hantent plus que jamais l'habitacle de ce monde peu aimable mais aussi la violence intime de la vie, Françoise Lalande emmène ses lecteurs sur ces rives contrastées au nom propre plus que leurrant : le Pacifique.

Comme une boucle avec son « Gardien d'Abalones », premier roman inoubliable.

14 octobre 2011

Rome. Encore et toujours

Rome.
Pourquoi sa rencontre constitue-t-elle chaque fois, non pas une surprise mais un perpétuel renouvellement d'un bonheur, un bonheur que l'on ne retrouve dans presque aucune autre ville ?

Immersions et dérives sont deux de ses sésames, pourvu qu'on accepte d'y marcher, de s'y perdre, de s'y trouver.  Le promeneur, le visiteur, le touriste même, dispose-t-il d'un autre choix ? Là commence sans doute la subtile emprise de Rome.  Ses plaisirs ne sont jamais tarifés mais tellement pleins de divines surprises.

Escaliers, rue sinueuses, places, dénivellations ou jardins intérieurs font la coquette ou la coquine, la marquise ou la servante, la jeunette ou la  très vieille, la ballerine ou la flâneuse.  A Rome, les fontaines ne sont pas des jets d'eau frustrés mais des miracles de plaisir, de courbes et de rebondissements ! De blanches tendresses.

Rome est femme à un point rare, elle n'a pas besoin de le clamer. Les gros coups de poings des Savoie ou des fascistes, elle est même parvenue à la  enrober, à les enrôler dans son corps aux ressources innombrables.  Il continue de bruire de vraies humeurs alors que se sont éloignés parades et panaches triomphants ou mortifères.  Ses collines l'y ont aidée, comme son histoire mais aussi l'étroitesse relative du fleuve qui l'innerve sans la découvrir.  L'impériale sait être langoureuse.
Pas question en ces lieux d'un Esprit surplombant l'éternelle entreprise pour y imposer des perspectives, des sujets ou des découvertes connues avant même leur mise en œuvre ! Le management comme l'abstraction froide sont le contraire de cet art de vivre et d'aimer qui ne cesse de jouer du concret et du tactile sur lesquels la lumière peut s'épancher à l'égal d'une main.
A Rome, ruelles et ruines, temples et monuments, églises et palais, négoces et établis trament une fable aussi foisonnante que l'infinie reprise dont est faite son architecture.  Tout le contraire en somme, de la Création censée avoir produit le monde, et dont rois et présidents, architectes et urbanistes ont souvent cherché à reproduire le modèle autoproclamé.

Ici, tout est reprise, retouche et réutilisation, Résurrection charnelle.
Ici, les plus grands ont dû se couler dans une donnée pour en produire une autre.  Dans un renouvellement infini.

12 septembre 2011

Les vacances d’Éros

L'intérêt des « vacances » ?

La distance que, subitement ou peu à peu, elles permettent de prendre par rapport à l'enchaînement des jours ; à l'esclavage des charges ; à l'hystérie des dépendances électroniques ; aux pesanteurs des êtres englués dans le désespoir insidieux d'une société dépourvue d'horizon.

Le plus surprenant - la merveille en un sens -, c'est la façon dont peut alors s'effectuer, comme si de rien n'était, le raccord avec la nappe phréatique de la création, et du sujet. Et donc aussi, avec des textes demeurés parfois en rade depuis un an, ou plus.

Chaque fois - pour ce qui me concerne en tous les cas -, c'est comme si je reprenais le fil délaissé pour une étrange veille. C'est aussi le cas en somme des vraies amitiés.

S'il fallait plaider un jour en faveur de la création, qu'ont desservie les poses romantiques de l'artiste inspiré, et que ne cessent de chercher à dénier des positivistes de tout poil, c'est bien à travers de tels symptômes que l'on pourrait en laisser affleurer l'évidence. Ceux-là même que le mot « inspiration » voulut sans doute métaboliser, et qu'il desservit.

La création provient de notre vie inconsciente ou semi-consciente. De celle, il est vrai, qui postule un rapport avec soi, comme avec l'univers, à l'opposé du fonctionnalisme contemporain, de ses asservissements comme de ses platitudes.

Si, qui plus est, Éros se met ouvertement de la partie - un Éros qui n'est point celui de l'immédiat assouvissement -, texte et style ont toutes chances de se voir propulser et innerver par ce qui permit, au fil des siècles, d'atteindre aux sommets de l'art religieux comme de l'art profane. Toutes choses que néantisent, par exemple, les pitreries télévisuelles dont Silvio Berlusconi a fait la règle d'or de son entreprise d'avilissement des êtres.

C'est que l'asservissement de nos désirs - et la crétinisation de nos cervelles qui en découle - mobilise lui aussi les forces de l'énergie vitale qui peuvent produire le plus grand art, comme les changements sociaux. Simplement elle en retourne les puissances. Celles-ci n'y charrient-elles pas le pire et le meilleur, le jour et la nuit ? Éros n'est-il pas énergumène ?

Que cette gabegie de l'âme et de l'esprit, mots qu'il faut bien réutiliser, nous soit venue en majesté de la mère des arts européens qu'est l'Italie, donne également à penser. Cela ne touche toutefois que secondairement au problème.

La continuité secrète du désir suppose qu'on lui donne la chance de vrais envols, et l'espace d'accrochages imprévus.

Ce qui est, en fait, le Temps du Monde.

 

 

29 juillet 2011

Au coeur de l'Afrique

L'Afrique rêvée, celle de l'art colonial, a sans doute encore moins de rapport avec l'Afrique contemporaine que le mythe de la Flandre littéraire et picturale avec la Flandre qui s'est progressivement construite à l'ombre du rideau de betteraves.

 

Afrique des soleils flétris des Indépendances. Afrique des guerres dévoratrices et des coopérations bancales. Afrique sous perfusion et prédation incessantes. Afrique qui n'affiche pas pour autant le visage de la morosité.

 

Quelles créations aujourd'hui sur des rives, où le français engrange par ailleurs une part d'un avenir réel, mais moins évident que d'aucuns ne le clament si l'on persiste à ne pas regarder ce qui s'y passe ? Les formes qui fleurissent dans les Francophonies du Nord, aux prises avec l'abstraction croissante de la vie, ne constituent certainement pas la panacée de ce qui peut s'inventer sur les bords des lacs Kivu ou Tanganyika, par exemple.

 

La violence y rôde aussi bien dans la mémoire de chacun (qui a perdu tel ou tel de ses proches) que dans l'insécurité ambiante ou dans les tensions politiques, toujours susceptibles de dégénérer à nouveau. Les textes ne cessent donc de plonger - de replonger - dans les affres des tueries des cinq décennies écoulées. Et jusqu'à la hantise des plus récentes...

 

Le 25 juin dernier, un vieux Congolais du Kivu mimait, sur la scène de l'Institut français de Bujumbura, un vieillard halluciné disant - redisant à l'infini - le lit de sang et de fange d'un quotidien qui n'en finit pas d'exhaler ses horreurs. Chacun retint son souffle. À la silhouette déglinguée de cette ouverture répondait, au finale, la pose - presque hiératique - d'une jeune femme burundaise. Elle énonçait, dans cette attitude tout sauf expressionniste, le récit poignant et pudique de la mort d'un jeune militant politique assassiné lors de la dernière campagne électorale. Fait ordinaire sur les collines qui entourent la capitale

 

Le soir, Bujumbura ne s'assoupit ni ne se morfond pour autant. Dans la partie ancienne de la ville qu'Albert Russo décrit avec émotion dans les souvenirs de ses Exils africains, les rythmes continuent d'hanter la nuit. Aux abords d'un vieux cinéma colonial, dans un vaste patio intérieur, empli d'une foule bon enfant, la piste vibre. Des couples âgés y rappellent l'éternelle tendresse. De gentes grâces scandent le sol dans des poses à fendre l'âme.

Tout paraît juste, tout tient à un fil.

 

Parfaite, une jeune femme moule les sons de l'orchestre d'une façon tout aussi sublime que sa présence. Devant elle, la regardant, lui prenant parfois les mains, une enfant (de deux à trois ans) s'essaie, fascinée, à suivre les déhanchements tenus de sa mère.

 

Sur le podium, veste blanche, inlassablement le chanteur enchaîne de nouveaux rythmes, après ses « ça va, on y va » rituels. Et la piste repart.

 

L'homme est aveugle.

04 juillet 2011

La fin est déjà arrivée. Il y a très longtemps.

Dans son dernier roman traduit en français, 'L'enfant qui rêvait de la fin du monde' (Flammarion, 2011), Antonio Scurati plonge son lecteur dans un singulier jeu de navette.

 

Un épisode de folie collective s'y déroule à Bergame et y alterne avec les réminiscences individuelles, dans un tel contexte, des traumatismes d'un enfant somnambule porté aux cauchemars. Au fil des pages, celui-ci se révèle être de plus en plus proche du narrateur.

 

L'« épidémie » dont parle Scurati, et qui afflige tout un chacun autant que la peste, n'a cette fois rien de physique. Amplifiée à la vitesse de l'éclair par les médias fantasmivores, elle tient en une gigantesque fabulation autour de supposées pratiques pédophiles. Celles-ci impliqueraient, et le clergé dynamique, et des enseignants d'origine étrangère, et des hommes d'affaires - dont le mari de l'instigatrice du délire collectif.

 

Cette « peste », Scurati ose clairement la lier au Mal. Selon lui, elle relève de la « guerre implacable » menée aujourd'hui « contre toutes les formes de vie concrète ». L'écrivain n'hésite pas à ajouter que « si on laissait faire, il détruirait la base même de la création ». Et d'asséner : « souvent la corruption la plus grave est avant tout spirituelle et indifférente à tout profit tangible, plaisir compris ».

 

À travers ce récit, Scurati dénonce en outre la dictature du fait divers dont nos journaux télévisés font de plus en plus le cœur de leur non-être. Il le distille au travers d'une histoire où, comme c'est souvent le cas dans les romans contemporains, la limite entre fiction et réalité est devenue plus que ténue.

 

Est-ce surprenant dans une époque qui prétend vivre en dehors du Symbolique et de l'inadéquation relative du langage ? Dans un monde qui se repaît dès lors de tout ce qui peut raviver les grandes peurs et les délectations issues des aléas de l'enfant condamné à sortir du continent maternel ?

 

La force de la fable journalistique qu'est ce roman de l'aujourd'hui s'ancre dans la figure du narrateur sans que celui en constitue pour autant la façade. Professeur d'université et journaliste, il est, à n'en pas douter, cet enfant qui rêva tellement de la fin du monde.

 

L'évocation de ses affres commence par le cri d'un cauchemar-canular : « Vite, venez. Mon père tue ma mère », s'écrie l'enfant somnambule aux yeux hallucinés, dans le combiné téléphonique.

 

Le livre s'achève sur une phrase qu'il y aurait intérêt à méditer : « Et ne pleure pas, petit, ne pleure pas. Tu n'as rien à craindre de l'avenir. La fin est déjà arrivée. Il y a très longtemps ».

13 juin 2011

A l'infini, la couleur et la danse

 

Pour des raisons qui relèvent autant du choix que de l'histoire personnelle, certains parmi nous ne sont, pratiquement, que création pure. Comme ils ne sont qu'amour. Leur biographie se résume donc à cet inlassable déploiement ; leur tragédie aussi, si la fama - et les moyens, comme la reconnaissance, qu'elle engendre - ne finit pas par les rejoindre de leur vivant.


De la fin des années cinquante à l'an dernier, Sarah Kaliski fut cette quête et ce jaillissement permanents. Longtemps adepte des grandes toiles, elle mute progressivement, dans la seconde moitié des années 1980, et élargit la gamme de ses supports. Une toile, de la série des façades ravagées de Berlin, est d'ailleurs ôtée de son châssis, à cette époque, pour être punaisée, et rejoindre bâches ou draps sur lesquels l'artiste ne cesse de faire émerger les traces monumentales du siècle des assassinés, qu'est pour elle le court XXe siècle. Elle entend toutefois en compenser l'horreur par une tendresse picturale autrement interpellante que les violences programmées - et souvent prévisibles - ou que le déploiement des installations de certains de ses contemporains.



Je ne serai que peinture, eût-elle pu écrire. La peinture ne métamorphose-t-elle pas les choses, et jusqu'à l'abjection du monde ? Cartons creusés d'étals de fruits, boîtes de sardines, cartons de bière ou soies précieuses, dragées ou cosses d'avocats dégustés verront donc surgir, tout autant que les toiles ou les mannequins, les lits ou les éventails, un univers unique. Héritier à la fois de la grande peinture vénitienne de la Renaissance, que Sarah ira jusqu'à mettre en abyme dans ses toiles de la fin des années 1970, et des folies européennes du XXe siècle, qui ont jeté l'opprobre sur la civilisation d'où naquit cette peinture, elle fut en outre la fille des grands textes des XIXe et XXe siècles qu'elle interpella en des livres qui révèlent aussi un écrivain de race.



Sarah Kaliski s'en est allée le 23 juin 2010. Elle repose au cimetière de Montparnasse à peu de pas de Serge Gainsbourg dont elle aimait la verve et l'anticonformisme. On peut se prendre à rêver de ce bal nocturne dans les allées ombragées. Gainsbarre doit y prendre la place des innombrables figures dansantes que Sarah fit surgir de ses pinceaux. Figures qui témoignent du cri de vie qui fut le sien, infiniment.



Ce refus de l'ordre soi-disant rationnel du monde, de ses tempérances et de ses encaquements délétères, la profusion de dessins qui sortaient quotidiennement de ses doigts en essaime les mille et une amulettes. Écho, j'entendrai toujours ses mots palpant quasiment les couleurs pigmentées de l'Afrique qu'elle n'a pas connue, et dont elle rêvait tellement.

30 mai 2011

Europe, tu ne peux te contenter d'être mémoire

Faute de se faire, l'Europe - mieux vaudrait parler des Europes, de les construire, et de les rendre réellement solidaires - ne cesse d'engendrer, dans chacun des pays censés la composer, une nuée de miasmes et de comportements délétères. Ceux-ci sont à la fois le fruit de l'Histoire globale qu'elle a produite, et de chacune de ses Histoires.

 

À cette situation glauque dont témoigne le procès Mertens/De Wever, à ce cancer qui s'étend dans ce qui paraît encore confortable, quelle création peut correspondre et répondre de façon décapante ? Quelle invention est en mesure d'interpeler ce mouroir lent et de trouver les formes susceptibles d'«é-mouvoir » les uns et les autres, encaqués dans les rets à la fois de la sécurité relative et des clichés rassurants ? Ceux-ci sont le masque du présent et désignent en fait les impasses actuelles de nos Histoires, n'en déplaise à Barack Obama.

 

Car c'est bien à elles que nous sommes confrontés ; et qu'est confrontée l'invention littéraire dans ce vieux continent dont l'appellation traditionnelle a de moins en moins à voir avec l'affirmation impériale qui l'a forgée, mais devra sans doute être prise de plus en plus au pied de la lettre, si nous ne modifions pas nos comportements. On en prend conscience chaque fois que l'on se transporte sur d'autres rives, Brésil ou Chine pour ne citer que deux pays, dits émergents, dans lesquels je me suis rendu récemment.

 

Leurs contradictions valent certes les nôtres, et certaines injustices sociales y sont bien évidemment plus criantes.

 

Mais la vie y grouille, y bat et y vit. Elle aspire qui les visite, chaland qui ne peut se croire dans un Musée, et redevient vite plus qu'un passant. Je n'avais plus remis les pieds au Brésil depuis quinze ans. J'y ai retrouvé, en plus fort encore, ce qui m'avait frappé au milieu des années nonante : la sensation d'être porté, emporté par un mouvement, un torrent de vie qui est désir et donne envie de se projeter vers un futur. De là ne peuvent naître que des formes esthétiques larges, contrastées, peu ressassantes, étrangères au « soft » et au « correct ». En un sens, mais autrement, tel est aussi le cas de Naples, où le Caravage n'est pas une icône embaumée mais comme la transposition de ce qui s'y passe aujourd'hui encore. Là toutefois, on ne regarde pas vers le futur mais dans le tréfonds du tuf.

09 mai 2011

La surprise, l'oeuvre, le lieu

Cliché trompeur, mais pas forcément menteur, l'inspiration est souvent le fruit de déclenchements extrêmement précis et concrets, bien plus intéressants que les apparitions mythiques du Génie ou de l'Esprit Saint.

 

Difficile toutefois d'en parler toutefois autrement qu'en faisant allusion à sa propre expérience.

 

1990. Une R4 claire, conduite par une jolie femme, m'emmène sur les routes désertes de l'Estrémadure. Elle se dirige d'abord dans les solitudes ascétiques du Monastère de Palancar. Un cloître en bois, particulièrement exigu, s'arc-boute à une roche évidée. San Pedro de Alcántara s'y lovait en fœtus pour dormir dans un fabuleux inconfort.

 

Une ou deux heures plus tard, au creux des lointains de la Sierra de Gredos, la Vera déploie ses frondaisons. La route monte, sinue, puis débouche subitement sur un terre-plein qui donne accès au monastère de Yuste. C'est là, nous a-t-on raconté, que Charles Quint, un contemporain de San Pedro, se retira en 1556 dans une cellule de moine.

 

Première surprise : le billet d'entrée comporte la mention « Palacio y Monasterio ». Deuxième surprise, alentour, tout est vert - comme en Belgique -, mais baigne dans une lumière vive, celle du Sud. Troisième surprise, de cellule, point !

 

À gauche, le monastère est constitué de deux quadrilatères, datant respectivement des XVIe et XVIIIe siècles. Au centre, une église, pas imposante et en contrebas du terre-plein. Sur le flanc droit de l'église, un petit palais. On accède par une rampe empierrée, simple mais majestueuse. Un étang, des jardins, tels qu'on en voyait à l'époque en Brabant, entourent cette poupe de pierre qui flotte dans un paysage admirable aux proportions infinies. Physiquement et moralement, on est aux antipodes de l'Escurial.

 

Avec des composantes qui paraissent proches…

 

La rampe donne accès à une belle terrasse couverte entourée de colonnades. Elle sert d'antichambre au bureau et à la salle à manger du vieil empereur, tous deux inondés de lumière et baignés de mémoire. Plus sombre, de l'autre côté du couloir, la chambre donne sur le chœur de l'église et sur le Jugement dernier dont Charles Quint discuta la composition avec son peintre préféré, le Titien.

 

Tout s'éclaire, tout se révèle, du secret d'un homme, d'une Histoire et d'une application.

 

Les clichés s'effondrent. Le romantisme en prend, une fois de plus, pour son grade. Apparaît en revanche la vérité d'une conscience et d'une âme. Me saisit et me transporte le surprenant mélange de beauté et de simplicité de ce palais secret. Rien à voir avec Versailles ou Tsarkoie Selo.

 

Nous quittons les lieux alors qu'approche le crépuscule. Nous prenons un chemin arboré, ombragé, tel que le vieil empereur dut en parcourir plus d'un. Je demande du papier et un bic à ma convoyeuse. Les mots me pressent.

 

La Nuit de Yuste, que je publierai en 1999, est engendrée. Et ma conscience de l'Histoire, profondément, et à jamais, bouleversée.

25 avril 2011

Légèreté, tu es désir

Venise.

 

Ce lieu (ce dieu ?) triplement retiré - la lagune, le quartier de résidence, la saison -, Philippe Sollers l'a choisi pour son dernier récit, "Trésor d'amour".

 

Venise, donc… Emblème du plaisir et du désir. De la création et de la pensée. De l'accomplissement secret, loin des parasitages de la communication et du mondain.

 

Le texte s'y polyphonise sur fond d'idylle - de passion moderne - à travers un fabuleux jeu de renvois avec ceux de Stendhal.

 

Un homme d'un certain âge et une jeune Italienne, prénommée Minna, par ailleurs spécialiste des écrits d'Henry Beyle et lointaine descendante de Mathilde, son impossible amour, s'y retrouvent et s'y complaisent. « On se tait beaucoup, preuve qu'on s'entend », écrit le narrateur amoureux.

 

Il cite par ailleurs cette phrase de Stendhal qui vaudrait d'être méditée : « J'écris en langue française, mais non pas en littérature française ». Il a donc « parfaitement conscience de faire autre chose ».

 

Et de pourfendre l'exténuement de la narration contemporaine hantée par le film qu'on pourrait tirer de ces pages. Et de proposer, dans la foulée, « un plus que roman », fondé sur la « proximité la plus proche ». Celle-là même qui est désir et ravissante simplicité.

 

Légèreté donc. Envol et promenade. Texte et sexe (aucun détail). On glisse, on vole, on nage, on vit. On file dans la langue comme on passe d'un canal à l'autre, entre mille et une façades.

 

Désir et silence entre les heures, entre les pages, entre les lèvres où naissent d'autres mots. Navettes. Joie de l'instant, vivacité de l'imprévu. La création, sans les pesanteurs du romantisme et de ses séquelles.

 

Un art subtil.

 

« Lire, c'est être du même côté que celui qui est en train de tracer ces mots-là, ce jour-là, dans tel ou tel état »…

 

A suivre, à vivre.

11 avril 2011

L'éternelle reprise

« Tu es cela qui est à la place du bonheur », écrit Claudel dans Partage de midi.

Venue de la passion, cette adresse à la femme aimée désigne aussi ce qui noue la création, ce qui la propulse et la pose sans cesse en équilibre instable. Sous les phrases qui continuent d'habiter nos mémoires comme sur les toiles ou les airs qui émeuvent nos yeux ou nos oreilles dans les éclairs et les surprises qui déchirent la nuit ou malmènent le ronron, c'est ce descellement qui est à l'œuvre. C'est lui qui sous-tend et produit la Forme.

Pourquoi, dès lors, confier au papier les affres qui précèdent ces moments de déséquilibre suspendu ? Pourquoi ne pas se contenter de ces transports ? Parce qu'ils ne sont sans doute qu' « à la place », et contraignent sans fin à l'éternelle reprise ?

C'est une des questions que l'on peut se poser à la lecture de Dialogues avec les montagnes, le journal du Régiment noir (1968-1971) d'Henry Bauchau qui vient de paraître chez Actes Sud. D'à travers quels magmas, ressassements, bobos, drames ou fléchissements naquit ce roman capital de l'auteur d'Œdipe sur la route et d'Antigone ! En ces pages dans lesquelles Bauchau confesse, plus clairement qu'ailleurs, les nœuds de sa création les plus liés à sa personne ou à sa vie se lit en même temps l'infinie reprise qui amène parfois à la merveille.

On n'en est pas moins - alors - dans un tout autre champ que celui de l'œuvre et de la fiction. Ce Hors-Soi, qui est aussi celui de la Passion et qui est l'enjeu de l'Œuvre.

La perte qui s'y dit a-t-elle besoin de nos babils et de nos discours, comme de la saturation de la parole par rapport au silence ? Du maillage infini de la lisse, de ses chutes et de ses départs ? Serait-ce qu'il doit en être ainsi pour que l'impensable soit à la fois produit et toléré - si pas accepté ?

Pour qu'il soit humain.

28 mars 2011

Quand l’Esprit envahit l’Espace, et le crée

Marie Etienne, à laquelle un colloque est dédié début avril à Montpellier, devient la secrétaire générale d'Antoine Vitez, au tournant des années 1970-1980. Moment essentiel puisque le metteur en scène français passe alors du Théâtre des Quartiers d'Ivry au Théâtre national de Chaillot. De ces années fécondes, Marie Etienne a rendu compte dans Antoine Vitez, le roman du théâtre (Balland, 2000). Elle l'a fait dans un beau mouvement de navette entre les processus créateurs du dramaturge - qui était aussi poète - et les siens propres.

Scène et langue mûrissent ainsi l'amble comme rarement dans ce qui n'était pas encore la postmodernité, cette Forme du néo-libéralisme triomphal. À la consommation à outrance comme à l'individualisme infantilisant, Vitez oppose l'enfance du Jeu et la Cité du Théâtre. A l'unanimisme cher à Vilar, il préfère donc le « différent simultané ».

Vitez qui est par ailleurs convaincu que l'on va assister en peinture au retour à la figuration - une figuration certes différente de celle qu'on avait connue dans la grande peinture classique née de la Renaissance - insiste donc sur l'importance des répétitions. N'est-ce pas le moment « que l'on donne entre soi, devant des spectateurs qui n'en sont pas vraiment, qui jouent aussi » ?

La modernité en somme, au-delà de ses avatars ésotérisants ou autodestructeurs.

(Re)lire aujourd'hui les pages de Marie Etienne sur cette aventure théâtrale menée avec la promptitude des cavaliers numides ouvre de belles interrogations sur le processus créateur et son rapport à la Cité. « La Règle et le Siècle », dit un moment Vitez, lui qui estime que le Néron de Racine dans Britannicus a un secret : il n'éprouve rien. Il en a un autre : « le vide en lui, occupe tout ».

L'Espace vivace n'est peut-être pas le plan mondialisé de la globalisation ; ni l'Esprit, l'équivalent de l'abstraction qui y préside. Ceux-ci peuvent rendre possibles mille et une inventions, souvent ingénieuses au demeurant. Peuvent-elles pour autant permettre la création ? C'est-à-dire à ce qui renouvelle et conduit au changement comme à la réflexion.

C'est par cette question que je voudrais commencer mes chroniques.