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08 avril 2011

Words, web and Bob

(En commentaire de l'interview de Bob Woodward, paru dans le Monde Magazine du 2 avril 2011)


« Words... words... words... » disait Shakespeare.
« Qui était aussi un terroriste » dixit Ferré aux cheveux longs
Dans la chanson du même nom
A savoir « Words... words... words...» dans laquelle même
Il se demandait en entrée « Et qu'ont-ils à rentrer chaque année les Artistes ? »
Avant d'égrener un chapelet de mots
Mots après mots
Qui une fois groupés et associés
Ainsi librement forment un discours sans queue ni tête
En première apparence à tout le moins
Mère poésie oblige
« Embryon vaginé derviche dans le manque »
« Videla/ En français, BUDELLE: tripes / En italien BUDELLA, tripes/ En argentin ?  »
« Mao c'était le nom de ce Viking flamand »
Voilà voilà pour en rendre compte
Lui Ferré qui voulait rendre compte de la caca-cacophonie ambiante
Celle d'alors
1970 années septante
De la chanson engagée des prises de conscience ou que sais-je encore

 

« Words... words... words... » qu'on abrégerait à « w.w.w. » ?
Pourquoi pas ?
Le www - l'autre sa mise à jour - offre bien au jour d'aujourd'hui 610.000 occu-occurrences au vé-vé-vers d'Hamlet
Et même plus de soixante-dix - oui septante - millions si l'on omet les guillemets
Via Google évi-vi-videmment

 

D'ailleurs Bob Wordword - pardon Woodward - ne dit pas le contraire
Rappelez-vous le Wa-Watergate c'était lui
Robert Redford au cinéma
Aux côtés de Dustin Hoffman son complice
Carl Bernstein dans le civil
Lui Bob qui dénonce la « bulle informative » du web
« Beaucoup de vent et peu d'information de valeur »
Même Wiki-wikileaks serait du bidon
Aucune information détenue par Assange ne serait « de nature à intéresser ou inquiéter la Maison Blanche »
Bob qui craint la fin du grand journalisme d'investigation
Celui qui prend du temps exige « travail et enquête en profondeur » afin de « défricher des problèmes de plus en plus complexes »
Words and words
www vs w.w.w.
Y aurait-il quelque chose de poupou de pourri au royaume de la presse ?
Il semblerait
Il semblerait
« Le système est obsédé par la vitesse »
« Le modèle économique ne marche pas »
« Il y a moins de journalistes »
« Quelque chose d'essentiel va nous manquer »
« Le monde est plus dangereux et plus fragile que jamais »
« C'est angoissant »
« Les conséquences, je vous assure, seront tragiques »
Et pour le coup le Clo-clo le Claudius coupable est tout désigné…
« Le PDG de Google » dit-il (Monsieur le commissaire) dont « la pierre tombale devrait »
Toujours selon Bob
« Porter l'inscription : ''J'ai tué les journaux'' »

 

Le reste est silence

 

A retrouver dans son intégralité le dernier Monde Magazine, supplément du Monde
Celui du 2 avril 2011 pages 24 à 30
Et bientôt - ou déjà - quelque part - où ? - sur le web

 

w.w.w.and www
Ou encore VVV
Veni vedi vici

24 janvier 2011

Naissance d'une légende

Les Etats-Unis n'arrêtent pas de présenter des destins spectaculaires. Mark Zuckerberg, fondateur d'un certain Facebook, en est sans doute l'incarnation récente la plus célèbre. A 23 ans, il est devenu le plus jeune milliardaire au monde et alors qu'il vient de souffler ses vingt-six bougies, il disposerait d'une fortune de 6,9 milliards de $. Ce qui est appréciable, même si dans la veine tech-geeks, il est possible de faire encore mieux : Larry Page (37 ans) et Serguei Brin (37 ans), co-fondateurs de Google, seraient chacun deux fois plus riches.

 

La success story de Zuckerberg participe évidemment du rêve américain et comme telle a besoin d'être chantée. Après la presse, les talk-shows, les apparitions dans les Simpson (l'épisode Loan-of-Lisa), le jeune milliardaire a été élu homme de l'année par le magazine Time. Deux biographies lui ont été consacrés aux Etats-Unis, l'une véridique et avec l'accord de l'intéressé, The Facebook Effect de David Kirkpatrick, l'autre libre et romancée, celle de Ben Mezrich : The Accidental Billionaires, traduite en français sous le titre trompeur La revanche d'un solitaire - La véritable histoire du fondateur de Facebook. C'est ce second ouvrage qui a le plus fait parler de lui. Et pour cause, c'est lui qui a servi de base au scénario d'Aaaron Sorkin pour le film à succès de David Fincher The Social Network. Par là, il est clair que le besoin de légende l'emporte sur les soucis de respecter la réalité des faits. Sorkin assume pleinement ce choix: « Je ne veux pas être fidèle à la vérité mais à l'art de raconter  », ajoutant « pourquoi s'en faire tellement de l'exactitude ? Seulement pour le goût de l'exactitude ? Est-ce que le vrai ne devient pas alors l'ennemi du beau ? » (ici le texte original en anglais dans l'article du New York Magazine). On peut suivre sur le net les détails du débat (voir par exemple sur cette page de la BBC), certains dénonçant le portrait trop peu flatteur de Zuckerberg, d'autres (en fait Kirkpatrick !) que le film serait vrai seulement à 40% ! Il n'empêche que le premier intéressé ne semble pas outre mesure gêné et qu'au total, c'est le résultat sur l'écran - après avoir été publié dans le livre - qui risquera de prévaloir. Le portrait est fin et cohérent, mais surtout le récit savamment mené inscrit l'histoire de Zuckerberg dans le sillon des légendes américaines : celle d'un William Randolph Hearst, alias citizen Kane, incapable de réunir son succès en affaires avec sa passion intime ou celle d'un Howard Hughes, innovateur ambitieux mais aussi victime de ses rêves de grandeur. Bien sûr, certains traits sont actualisés : le complet veston a été troqué contre les tee-shirts et bermuda, et le fou des moteurs d'avion est devenu un accroc des codes à programmer. Ainsi, au final, l'interprétation du personnage réel qui est faite dans The Social Network correspond à celle qu'attend, sans connotation péjorative, le « public » (qui à l'heure du Web 2.0 ne se réduit certainement plus aux seuls Américains). 

 

Dans L'Homme qui tua Liberty Valence de John Ford, les journalistes qui apprennent que le véritable justicier n'est pas Ransom Stoddard (joué par James Stewart) mais Tom Deniphon (joué par John Wayne) refusent de remettre en question le récit connu par tous. Leur argument ? « On est dans l'Ouest, ici. Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ». Dans le même esprit, ce qui semble à l'oeuvre ici, à travers The Accidental Billionaires et The Social Network, est la naissance d'une légende.

10 janvier 2011

Ballade du petit skieur

Le corps bien au chaud
Blotti contre la portière
Avec Papa avec Maman aux sports d'hiver
Tous excités on descendait
Sur la route noire de monde
Sur la route où la tempête hurlait
Papa bravache et empressé fonçait
Alors que Maman vaine méticuleuse s'interrogeait
Quel était ce kekchose
Au dernier moment oublié
Etait-ce le vieux pantalon rose
Ou les nouvelles lunettes anti-buée

 

Mais qu'importe disait-elle en riant
Ça ne fait rien
Car demain
Demain seuls à trois
Demain seuls entre les bois
On skiera sous le soleil
On skiera quelle merveille
De part en part des pistes d'argent
Et par-delà les cols éclatants

 

Le corps moins au chaud
Blotti dans un coin par terre
Avec Papa avec Maman dans la station d'hiver
Tous crevés on s'impatientait
Dans les files à la réception
Dans les files aux locations
Papa toujours bravache et pas moins empressé gesticulait
Alors que Maman plus que jamais s'inquiétait
De l'accueil plus qu'imparfait
Du prix augmenté des forfaits
De la taille réduite des chambres
Et en fait de ne plus rien y comprendre

 

Mais qu'importe pensaient-ils en souriant
Ça ne fait rien
Car demain
Demain seuls à trois
Demain seuls entre les bois
On skiera sous le soleil
On skiera quelle merveille
De part en part des pistes d'argent
Et par-delà les cols éclatants


Le corps pas très au chaud
Blottis derrière nos fermetures éclairs
Avec Papa avec Maman dans un brouillard d'hiver
Tous maladroits on se suivait
Dans la descente où plus rien ne se voyait
Dans la descente qui n'en était plus une
Le moniteur un grand gars
Un fort en gueule un fier-à-bras
Gueulait car je ne suivais pas
Alors que Papa et Maman pour une fois priaient
De ne pas tomber
De rester entiers
D'arriver rapidement
D'arriver tous vivants

 

Mais qu'importe s'efforçait-on de croire
Ça ne fait rien
Car demain
Demain seuls à trois
Demain seuls entre les bois
On skiera sous le soleil
On skiera quelle merveille
De part en part des pistes d'argent
Et par-delà les cols éclatants

 

Le corps plus du tout chaud
Blottis dans une cavité sans air
Avec Papa avec Maman sous une avalanche d'hiver
Tous inertes on reposait
A travers la neige comme si de rien n'était
A travers la neige devenue douce et légère
Un long tunnel commençait à naître
Un long tunnel baignant de lumière
Alors que Papa et Maman comme jamais se serraient
Se cherchant de leurs yeux pleurants
S'embrassant aussi de toutes leurs lèvres
Et sanglotant à mes oreilles avec fièvre
Que tout allait se terminer bien

 

Mais qu'importe soufflait une voix étrange
Ça ne fait rien
Car maintenant
Maintenant seuls à trois
Maintenant seuls entre les bois
Vous skierez sous le soleil
Vous skierez quelle merveille
De part en part des pistes d'argent
Et par-delà les cols éclatants

01 décembre 2010

Télé-réalité et télé de la réalité

La télévision italienne n'a pas très bonne réputation. C'est le moins qu'on puisse dire.

 

On a à faire à une télé-poubelle envahie de jeux TV racoleurs, de talk-shows hystériques, de variétés insipides, de soaps éculés ou de reality-shows abrutissants. La place réservée à la publicité y est large. Si large qu'on en vient à se demander lequel des deux saucissonne l'autre. L'offre apparaît globalement la même qu'on soit dans le public ou dans le privé : la RAI a emboîté le pas de son principal rival, Mediaset, au prix de l'éducation, de la culture, de la création. De l'information aussi. Car depuis l'intronisation de Berlusconi, cette télévision aux intérêts commerciaux fait aussi le jeu de l'autorité politique en place. Conflits d'intérêts, journalisme biaisé, favoritisme, présentateurs courtisans, tous les moyens sont bons pour taire la critique et entretenir l'idée que les Italiens vivent, sinon dans le meilleur, en tous cas dans le moins mauvais des mondes possibles. Le pays n'est pas si mal dirigé et rien ne doit être changé.

 

Et pourtant, en réponse à cette situation d'abêtissement programmé et de manipulation institutionnalisée (par rapport à laquelle le comportement des diffuseurs belges et français pourraient presque paraître un modèle de qualité et de vertu), une poche de résistance a récemment surgi, à l'image d'un certain village gaulois dans les bédés d'Astérix. De quoi s'agit-il ? Du programme « Vieni via con me » (« Pars avec moi ») qui passe depuis le 8 novembre tous les lundis (chaque lundi) sur RAI 3 et qui pulvérise tous les records d'audience de la chaîne : soit autour de 10 millions de spectateurs.

 

Qui en est responsable? Le présentateur Fabio Fazio (27 ans de métier) et un certain Roberto Saviano. Oui, lui, l'auteur de Gomorra, lui qui à 26 ans (il en a 30 maintenant) a vu sa tête mise à prix pour avoir dénoncé la portée de l'emprise de la Camorra (la mafia napolitaine) dans la vie politique et économique de l'Italie.

 

Leur but, parler et faire parler de l'Italie, « des choses insupportables et des choses merveilleuses » , « des situations tragiques et des situations comiques, souvent réunies entre elles ». En d'autres termes, il faut, en bien ou en mal, parler de ce qui est, de la réalité du pays, de ce que les gens vivent « vraiment ».
 

Le programme dure deux heures trente. La parole est donnée à des invités, personnalités fameuses ou parfaits inconnus, qui s'expriment sur une situation marquante qu'ils connaissent. Ils lisent une liste (elenco) qu'ils ont dressée et qui peut être « de tout type : du sérieux au léger, du solennel au quotidien » : « liste des injures que j'ai reçu comme homosexuel », « liste des raisons d'aimer le Sud même si j'y suis menacé », « liste des choses par lesquelles le corps d'une femme doit passer», etc. Le ton est juste, le témoignage souvent bouleversant. Par leur seule évocation, les choses simples accèdent à une dimension universelle, alors que honneur est fait à certains hommes et femmes au destin exemplaire et parfois tragique dont les voix officielles ont tendance à oublier le souvenir.

 

Le passage des interlocuteurs est rythmé par des retours sur l'histoire italienne (attentat de Brescia, assassinat du juge Falcone,..), par des sketchs engagés de comiques (Benigni, Guzzanti,..), des morceaux de musique et des numéros de danse.

 

Au final, Fazio et Saviano se retrouvent pour un duo amical et touchant : « VadoVia/resto qui » (« Je pars/Je reste »). Sous les notes de la chanson de Paolo Conte, Vieni via con me  qui a donné son nom à l'émission, chacun y raconte « les raisons et les motifs qu'il aurait pour partir », « de ce qu'il ne supporte pas et de ce qu'il voudrait changer ». Là aussi, tout est vrai : combien sont les Italiens à être mal de leur pays et à envisager sérieusement d'émigrer !

 

On s'en doute, malgré son taux d'audience historique, le programme ne fait pas le bonheur de tous. Certains journaux donnent leur appui inconditionné à l'émission (comme La Repubblica). D'autres, plus proches de Berlusconi, comme Il Giornale, cherchent à le discréditer, témoignant par là de la puissance terrible et insidieuse de la diffamation, de cette « machine à salir » (« la macchina del fango ») comme Saviano la surnomme.

 

Dans ce jeu, la RAI est loin d'être nette. D'un côté elle tire les marrons du feu (par l'audience générée), de l'autre, ses dirigeants ont cherché depuis le début à faire échouer le projet. Sous le prétexte qu'il coûterait trop cher ou qu'il ne toucherait personne. Le résultat ne leur a pas donné raison. Mais ne peut-on craindre qu'ils gagnent la seconde manche ? Le contrat porte en effet sur quatre émissions (quatre lundis en novembre). Il leur serait aisé de ne pas le reconduire. Y réussiront-ils ?

 

Quel que soit le sort qui leur est réservé, Saviano et Fazio ont déjà montré à ce jour, par leur courage, leur acharnement et leur professionnalisme, qu'en temps de grande crise de la démocratie, la seule réponse n'était pas nécessairement le distraction ou la désillusion et que même à la télévision italienne, des voix intelligentes, sensibles et vraies pouvaient se faire entendre et toucher le cœur et la conscience d'un très grand nombre de spectateurs.

 

Pour ceux qui ne l'ont pas encore vu ou ne peuvent capter RAI 3, le programme est disponible dans son intégralité sur le site Vieni via con me.

03 novembre 2010

Pour quelques kilos de plus

On a beau dire que le sport n'est que du sport ou se référer à telle fameuse devise de  Coubertin, il n'empêche que certaines rencontres à haut niveau donnent lieu à des situations où le cocasse et le ridicule le disputent à la charge symbolique et aux implications politiques.

 

C'est ce qui est arrivé lors d'un championnat d'haltérophilie entre vétérans qui s'est tenu en septembre dernier à Ciechanow, petite ville polonaise - « World Master Weightlifting Poland 2010 » dans le texte et sur leur site -, plus exactement, au moment de la remise des médailles pour la catégorie masculine des 105 kilos et âgés entre 35 et 39 ans. Donc presque les plus lourds des haltérophiles -  sous-entendu « presque les plus forts » (au-dessus il y a encore les  « +  105 kg ») - et les plus jeunes (suivent plusieurs catégories jusqu'à « plus de 80 ans »).  

 

D'entrée de jeu, la scène prête à sourire. Sur le mur du fond, au milieu des indications et du logo liés à l'événement, domine le portrait gigantesque d'un illustre champion des débuts de l'haltérophilie - qu'on nous excusera de ne pas reconnaître. Sa taille, la virilité affirmée de la pose, comme le ton sépia de la photo lui confèrent une stature quasi-divine, au-delà de la condition humaine, au-delà des temps. Apparaissent alors, l'un à la suite de l'autre, les huit champions. Même déhanchement puissant, même largeur d'épaules, même musculature des cuisses. Et pourquoi pas ? Le but est bien de se faire passer pour Hercule. Un Hercule dans toute sa puissance, au moins quand il prend la place d'Atlas pour soutenir le monde, non ? La musique les y pousse. Car c'est sous les accents héroïques de la bande sonore d'Armageddon qu'ils sont honorés, rejoignant ainsi l'aréopage des sauveurs de la planète et des stars d'Hollywood.

 

La belle équipe de demi-dieux est toute alignée devant l'autel de ce nouveau temple. Il faut à présent en désigner les meilleurs des meilleurs. Une voix métallique de femme annonce les résultats : 
« Third place, Mister Olivier Rosengart, Germany, 285 kg in total », « Second place, Mister Hossein  Khodadadi, Iran, 296 kg in total». Chacun prend sa place sur le podium et se voit médaillé. Suspense. Qui sera le premier, le héros, l'Atlas, le Bruce Willis d'entre tous ? La voix reprend : «  The World Master Weightlifting 2010 is... Sergio Britva, 300 kg in total ». La nationalité du vainqueur n'a pas été mentionnée. Mais qu'importe ? Le solide gaillard au sourire rayonnant qui s'approche a songé à parer le coup. Il porte un tee-shirt où il est écrit en grand « Israel » et a l'épaule couverte d'un drapeau israélien.

 

Le vainqueur monte sur la première marche où il reçoit sa médaille d'or. Le principe veut que tous se serrent la main. L'important n'est pas de gagner, mais de participer, n'est-ce pas ? Et là, la hache tombe, fatale. De celles qui font date et dont on jase pendant un petit temps, car le non-respect du rituel qui s'y voit marqué signifie le refus de l'esprit de la cérémonie qu'il institue et rappelle donc à la cruauté de la réalité. En clair : l'Israélien Britva a tendu la main à l'Iranien Khodadadi qui l'a refusée. L'a-t-il fait de son propre chef ou lui était-il imposé par ceux qui l'encadrent ? Qui sait ? Peut-être son geste était-il évident pour lui ? Peut-être courait-il le risque d'être pendu en cas de désobéissance? En tous cas, il apparaît que la logique guerrière l'emporte sur les jeux et la paix qu'elle implique : la trêve - celle qui présidait aux épreuves olympiques le temps des Grecs - est ramenée à une illusion.

 

Touchante est la suite. D'abord, le comportement de Britva, qui, tout sourire, redouble de déférence vis-à-vis de ceux qui lui tendent la main. Le surhomme prend soudain un air d'enfant, fier et presque étonné d'être félicité. Le passage de l'Hatikvah, l'hymne national israélien en rajoute au décalage soudain : musique douce et chargée d'espoir (comme son nom hébreu l'indique), elle tranche totalement avec la pompe glorifiante d'Armageddon.

 

Vient l'image finale, troublante : les trois drapeaux se voient hissés, l'israélien devant l'iranien et l'allemand, le tout en terre polonaise... D'aucuns y verront une revanche du peuple élu sur l'histoire, donnant peut-être là aussi une importance déplacée à cette manifestation entre vétérans.

 

En fin de compte, pourquoi voir un choc titanesque dans ce qui reste à la base une rencontre entre vieux routiers de l'haltérophilie visant à reconnaître celui d'entre eux qui soulèvera le plus de kilos de fonte ?

 

La scène peut bien sûr être aussi vue en film.... que voici.

29 septembre 2010

A serious man, film apocalyptique

Qui dit apocalypse au cinéma dit gigantesques météores ("Armageddon"), tremblements de terre ("2012"), révolte de la nature ("Phénomènes"), réchauffement climatique ("Le Jour d'après"), dérive écologique ("Still life"), invasion de fantômes par internet ("Kairo"). A l'heure actuelle. Car il y a quelques dizaines d'années, on vivait plutôt avec les spectres d'une guerre nucléaire ("Dr Folamour", "Le Sacrifice"), d'une menace extra-terrestre ("La Guerre des mondes") ou d'un gangster diabolique ("Mabuse"). A chaque époque sa mise en image de la fin du monde. Même si des modèles semblent franchir allégrement les époques et figurer comme éternels. C'est par exemple le cas des zombies, cette menace venue d'on ne sait où et qui met directement en péril la race humaine. Ou encore toutes les situations de survie après un désastre, quelle qu'en soit l'origine : "La Route" se trouve dans la lignée de "Mad Max", "A Boy and his Dog", "The Last Man on Earth".

 

Mais l'Apocalypse peut aussi se manifester autrement sur les écrans. Des films en apparence très éloignés de cette thématique mais qui bizarrement nous travaillent, en jouant sur nos peurs de la fin du monde - ou fin de notre monde.

 

C'est ce à quoi on assiste avec "A Serious Man" de Joël et Ethan Coen. A l'image, rien de commun avec les peurs susdites. On y suit les déboires de Larry Gopnik, un "schlimazel" à qui arrive problème sur problème dans un cadre des plus quotidiens : la banlieue de Minneapolis. Le héros voit sa femme le mettre à la porte pour se lier avec Sy Abeman, un ami de famille devenu veuf; au collège, sa carrière remise en question à cause de mystérieuses lettres de diffamation ; ni ses enfants ni son frère n'en mènent très large. Plus le récit avance, plus le malheureux Larry sent le poids de la vie s'abattre sur ses épaules qui ploient de plus en plus.

 

Rien de commun ? Et pourtant...

 

Notons que le film commence avec un conte yiddish, mettant en scène la tentative dibbuk (un démon dans le corps d'un mort) de pénétrer dans un foyer. Le dibbuk est chassé, mais rien ne dit qu'il ne reviendra pas. Et la vie de Gopnik peut se voir à l'aune de cette histoire d'esprits malfaisants, comme si les personnages qui entourent le héros relevaient d'une nature équivalente. Femme, amis, frère, enfants, collègues, voisins, rabbins, avocats, médecins... tous se présentent avec le sourire, mais tous aussi contribuent à augmenter son tourment, à le faire douter successivement qu'il peut être mari, père, professeur, frère, juif... jusqu'à vivant sur terre.

 

Sur ce plan, nous retrouvons là les termes familiers de l'univers apocalyptique classique d'êtres surnaturels (zombies, monstres,...)  qui menacent l'existence humaine ou d'un homme seul luttant pour survivre dans un monde hostile.

 

La question - légitime s'il en est - que se pose Larry Gopnik est l'origine de ce qui se dessine comme une danse macabre : ce qu'il vit est-il « normal » (est-ce cela vie ?) ou peut-on y lire la volonté de Dieu (mais dans ce cas pourquoi Yahwé lui veut-il du mal ?).

 

Un des grands mérites du film est de ne pas répondre à la question, de se contenter de placer les situations qui font de ce récit de vie une histoire profondément inquiétante. A ce titre, le  dernier plan du film - renvoyant à l'univers immémorial juif annoncé au début - souligne bien que la mésaventure racontée déborde largement le cadre psychologique du héros et que la menace de la fin du monde peut toucher toute une communauté. Le Malin a-t-il gagné ? Yahwé était-il en colère ? Nous ne le saurons jamais, mais nous avons un goût de la fragilité de notre existence et de l'étendue de nos incertitudes, voire de notre ignorance. 

 

P.-S. : Pour ceux que ça intéresse, le film sera projeté et fera l'objet d'un débat le 12 octobre 2010 dans le cadre du festival Cinespi (www.cinespi.be).

18 août 2010

Mère porteuse (comment en parler)

1. Préférer l'expression « gestation pour autrui » (ou G.P.A.) qui laisse supposer une réflexion sur le sujet.

2. Faire la différence entre la forme « traditionnelle » (quand la mère porteuse fournit un ovule) et la forme « gestationnelle » (quand la mère porteuse se contente de porter l'embryon dans son utérus).

3. En anglais : surrogate.

4. Reconnaître que le problème est extrêmement ardu et laisser la question ouverte au lieu de condamner la pratique de manière absolue. C'est un gage d'intelligence et de tolérance.

5. Avoir de la compréhension pour les couples gays qui ont recours aux services de mères porteuses pour adopter un enfant mais trouver exagéré que certains mélangent leur sperme destiné à la fécondation.

6. Ne pas s'étonner que la pratique soit légale aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas (pays traditionnellement permissifs), ni que le vide juridique domine en Belgique. 

7. Effet de surprise garanti si l'on fait remarquer que les mères porteuses sont totalement interdite en France alors qu'elle sont autorisées dans des pays religieux comme la Grèce, Israël ou l'Iran.

8. Cas croustillants à signaler à ses amis ou collègues de bureau par mail: Brigitte et Willy (couple escroqué de 10.000 € par une soi-disante mère porteuse), l' Affaire Mennesson (des nouveau-nés encore dans les bras de leurs parents sont déclarés par l'administration française orphelins et SDF). Le pompon est sans conteste décroché par la Belgique avec l' Affaire Donna : une mère porteuse du Limbourg a choisi de vendre l'enfant commandé à un couple de Néerlandais après l'avoir mis aux enchères. Les mots d'esprit sont aisés à faire à son propos, du genre : « la fillette n'a pas un, ni deux, mais trois couples de parents... si j'étais psy, je prendrais une option ! »).

9. Une allusion au jugement de Salomon est bienvenue, mais avec le risque qu'elle ait déjà été entendue.

10. De manière générale, terminer toute conversation sur les mères porteuses, par la remarque - à prononcer avec sérieux - qu'il est capital de placer l'intérêt de l'enfant à naître au centre du débat.

30 juin 2010

Et boum !

Reconstitution (imaginaire) de la scène.


Youssouf, quel que soit son nom, en a terminé avec ses préparatifs. Il est conscient de l'importance du moment. Il passe les mains délicatement sur le tissu de son kamiss blanc, comme pour en parfaire l'ajustement, frôlant avec attention l'engin qu'il porte contre son ventre. Les gestes, même inutiles, font partie du rituel. Avec la même solennité, Youssouf caresse sa barbe de jeune combattant. Il se tourne vers son chef. Lui qui l'a choisi, entraîné, éveillé à son destin. Omar, appelons-le ainsi, reste impavide, puis acquiesce légèrement de la tête. Place à l'action, à présent. Ils sortent tous les deux de la maisonnette de brique et de torchis, Youssouf le premier. C'est peu de dire qu'il a l'air heureux. Il contemple le ciel, tâche de retenir ses larmes. L'émotion est vive. Aussitôt, dehors, on accourt, mitraillette à la main. Un cercle se forme, lui au centre. Le voilà acclamé avec des hurlements. Des coups de feu sont tirés vers l'azur serein.

Arrive le moment du départ. Tous font silence. Omar ouvre grand ses bras à Youssouf. Etreinte franche et virile. Instant suprême et incontournable. Le futur martyr ressent au plus profond de lui le lien qui l'unit au groupe, au chef, à la cause et à Dieu.
Et c'est là que...

Le mélange était-il instable à la chaleur ? Les embrassades trop brusques? Youssouf a-t-il voulu s'assurer que le détonateur était bien en place et l'a-t-il actionné par mégarde ? On ne le saura jamais... Car, boum !, le chapelet des bâtons verdâtres hérissés de fils électriques a volé en éclats. Plus tôt que prévu. Fini le Jihad ! Adieu aux 72 vierges aux yeux noirs qui l'attendaient dans le ciel ! Il n'y aura pas d'attentat suicide signé Youssouf. Ce jour-là, les soldats de l'OTAN auront été épargnés et le bain de sang provoqué ne fera rayonner la gloire de personne.

A lire à ce propos l'article fort instructif de Daniel Byman et Christian Fair sur le site de The Atlantic: « Toutes les bonnes raisons pour les appeler des idiots ». Où l'on apprend que les terroristes islamistes loin d'être des hommes d'action hyper-compétents dans leur domaine sont souvent de parfaits incapables. Les pires d'entre tous seraient les Talibans. Au moins une fois sur deux (!), ils ne réussissent qu'à se tuer eux-mêmes. Même plus : très souvent, ils ne parviennent pas à sortir vivants de leur camp d'entraînement. La cérémonie des adieux virils avant le combat a tant d'importance qu'ils en oublient le risque qu'elle comporte dans leur situation.

Leur ridicule, à défaut de les rendre moins méchants, les fait devenir sans doute plus humains...

27 mai 2010

Dans la lande avec Lear

Dans la lande avec Lear

 

« Le temps est sorti de ses gonds », faisait dire Shakespeare au roi Lear, perdu dans la lande en compagnie d'un fou, pour s'être légèrement mépris sur l'amour de ses filles à son égard...

Entre la poire et le fromage, c'est toujours l'occasion de se fendre d'un petit brin de culture. Il n'empêche que depuis un mois l'actualité a veillé à se renouveler et nous présenter des informations totalement inattendues. Comme pour répondre à notre soif secrète de spectateurs.

Car qui aurait imaginé le coup de pétard du volcan islandais au nom imprononçable, pareil à celui d'un elfe du Seigneur des anneaux ? Et surtout ses conséquences sur le trafic aérien ? Quoi !? Tout bloqué, plus moyen de voler pendant une semaine ? Impossible ! Les compagnies aériennes ne le permettraient pas. Business is business. L'argent est roi.

Le gars qui vient de sortir d'un coma à qui on raconte ça, il n'y croit pas. Et si on enchaîne avec l'histoire du crash de Katyn qui a soudainement frappé l'élite polonaise, il risque d'afficher le sourire amusé du mécréant, de celui à qui on ne la fait pas, avant de sortir : « Oui, comme dans la chanson de Boris Vian, la seul' chos' qui compt' c'est l'endroit où s'quell' tombe ». La bombe, pense-t-il.

Ici aussi, le premier réflexe est l'incrédulité, car enfin, notre maîtrise technologique est bien en mesure d'éviter de telles surprises! Et le pilote du Président, il ne devait pas être manchot ! Du moins, le croit-on. Aussi vrai que Lear avait confiance en Régane et Goneril.

Bref, l'impossible a pris des allures de possible ces derniers temps. A méditer, alors qu'info pour info, la crise belge a joliment progressé. On en parle et en reparle de la disparition du pays, et chaque fois c'est un petit pas en avant qui semble fait. Sauf que le coup de hache fatal n'a pas encore été porté. Qui sait si à cet instant-là - s'il arrive - nos visages n'exprimeront pas autant de stupeur et désarroi que ceux des touristes privés de vol ou, plus tragiquement, des Polonais devant leurs morts.

Pareils à Lear et son fou, nous philosophons, pestons, rêvons, blaguons dans la lande. Arrivera peut-être le jour où il faudra faire face au cadavre de Cordelia.

 

Serge Goriely
Bruxelles, 7 mai 2010