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18 avril 2011
Ce qui reste des arbres
"Chacun peut voir à partir d'un seul qui a vu."
Leopardi
Il a banni le vert de sa peinture.
S'est libéré de la contrainte de voir pour produire des images.
Pourtant, avant d'atteindre à plus de quarante ans les formes
géométriques composées de couleurs primaires qui allaient devenir
sa marque de fabrique, Mondrian a peint des arbres. Des arbres qui
seraient la première entaille dans le rapport au paysage,
c'est-à-dire à l'extériorité du monde. Première ligne de découpage
du réel qui en se développant recouvrirait l'entièreté de l'espace,
tisserait une toile effaçant l'arrière du décor avant de devenir
envers du décor, nervures de la vision. Départ de l'abstraction.
Avant tout, il faut se rappeler ceci : le paysage aplati devient
forme autonome. Il n'y a pas de représentation qui vaille. Souvenir
de pieux enfoncés dans la mer le long de la côte hollandaise.
Rencontre de la verticalité et de l'horizontalité qui ouvrirait un
monde parallèle. Cette poétique des angles, il la retrouverait, la
finaliserait, dans les deux grandes villes (Paris, New York) dont
il ferait le siège de sa modernité. Nature morte, écrasée sous
l'architecture et le jazz. Musique pour les yeux. Déambulation
carrée, vagabondage dans les aléas de l'harmonie. Faute de mieux,
l'artiste se doit lui-même d'inventer la structure du réel. Dès
lors, chaque toile pourrait être un fragment d'un ensemble inconnu.
Une œuvre monumentale subsisterait sous l'éclatement des jours. Ce
qui reste des arbres : un support. L'œuvre s'effaçant dans
l'œuvre.
04 avril 2011
Brume de Dieu
"Nous avons besoin de courage et de
force pour passer par une période de dissonance. C'est par la peur
de la dissonance et parce qu'on s'adapte au passé qu'on ne fait pas
de progrès. Il ne faut pas s'adapter, il faut créer."
Piet Mondrian
Lentement. Ou peut-être bien plus que lentement : dans une
immobilité mouvante, l'acteur s'avance dans l'espace scénique. Et
en avançant annule cet espace. En construit un autre autour de son
rythme propre. Lente avancée dans ce qui deviendra un espace mental
partagé, où la progression presque statique de l'acteur entraîne
l'esprit des spectateurs qui lentement acceptent de lâcher les
amarres du temps quotidien - ou s'en vont. Il faudrait pouvoir
photographier ces images mentales, vol d'oiseaux dans le ciel de
nos têtes, « vent derrière le vent », être se détachant de
l'empreinte visuelle de l'être, dont Claude Régy fait apparaître la
secrète existence. Images mentales renvoyant au-delà de l'apparence
figée du présent pour entrer dans le flou de sa composition jusqu'à
atteindre des états refoulés sous la conscience, silhouettes
d'archétypes. Savoir que le comédien (Laurent Cazanave) n'est pas
Mattis, le personnage central des Oiseaux (roman de Tarjei Vesaas)
: il est l'écriture à travers laquelle Mattis existe. Il en est
donc les mille fluctuations. Il est le frère demeuré de Hege. Celui
qui voit ce que plus personne ne voit. Il est Hege aussi quand il
porte sa voix. Il est la part de l'auteur contenue dans le texte.
Le paysage nordique, ses habitants. Il est la lumière qui donne vie
à ses mots. Il est tout à coup l'image de Johannes dans Ordet.
Marchant les bras en croix au milieu des landes. Et à travers lui,
il est aussi l'image du Christ. L'image déjà d'autres personnages
émergeant de l'inconnu à venir. Et il n'est rien de tout cela. Il
est brume. Brume où voguent les miroirs et où se noient les traits
reconnaissables. Mise en forme de la pensée informelle. Prise de
parole d'une autre parole. Naissance d'un nouveau corps. Patiemment
ramené de la profondeur de l'ancien. Et cela dont nous ignorons
encore le nom comment le nommer ?
*Le spectacle Brume de Dieu de
Claude Régy sera repris à partir de septembre 2011 à la Ménagerie
de Verre (Paris). Laurent Cazanave est nominé aux Molières 2011
dans la catégorie « Jeune talent masculin ».
21 mars 2011
Portrait de Beckett en Bodhisattva
"L'homme avisé fait une île que le
flot ne submergera pas."
Siddhârta Gautama
Les yeux ne cillent pas. Dans la
chaleur tranquille de Chiang Mai. Un après-midi. Pas même le
retentissement du séisme japonais ne le fait plier. À peine
s'il me voit. Je m'étais dit à nouveau que je terminerais là ma
lecture de la volumineuse biographie de Beckett. J'avais compté sur
l'illustre lenteur de la vieille ville. Mais le flux constant des
automobiles m'avait poursuivi. Je m'étais rabattu sur une promenade
à dos d'éléphant et, malheur à ma bonne conscience occidentale,
j'avais poussé l'itinéraire touristique jusqu'au village des femmes
birmanes au long cou. J'avais retrouvé la douce ferveur des chants
bouddhiques au hasard de mes intrusions dans les temples.
Construire. Détruire. Conserver. Trois verbes à manipuler
prudemment. Non, il ne me voit pas. Il me regarde mais il ne me
voit pas. Assis, quelques mètres devant lui, l'observant, comme
j'observerais sans comprendre un gisant. Après l'éclat doré du
Bouddha-lion, revenu de si loin dans le temps, j'étais tombé sur
lui sans m'y attendre. Plongé dans la profondeur du présent. Aucune
tension dans ses traits. Je les avais traqués, millimètre par
millimètre, près d'une heure durant. Objet de dévotion, il attirait
à lui les hommages de fidèles impressionnés. Est-il vrai. Est-il
faux. Je n'avais pu éviter la question. Il est là. Respiration
inapparente. Les yeux fixés dans une direction inconnue. Le sourire
indéfinissable de celui qui sait en l'absence de savoir. Libéré de
la moindre pensée. Il ne sourit pas à notre adresse. Ma tête
bouillonnant devant un tel vide. Scrutant à sa place le sens de son
immobilité. Mon ventre me rappelant à la réalité de ma carcasse.
Sourire sans vanité, sans ironie. Simple pli d'une extinction
heureuse. Il n'y a pas de dieu providentiel. « Les mots vrais de
l'esprit en ruine », aurait dit Beckett. Même rigueur tenace de
celui qui s'est vaincu lui-même. Il faut se préparer au pire. Et
être là.
07 mars 2011
Beckett à Bangkok
"Chacun doit voir que le pouvoir
créateur de l'univers est en lui."
Siddhârta Gautama
Dans le cahot du train, le
vrombissement d'une chaussée. Impossible de réduire la confusion du
monde à des idées claires. Perdu le besoin ancien de tout notifier.
Le corps découragé et l'esprit abruti. Ma vie dans les avions.
Derrière ses guirlandes de fenêtres éclairées, le monde qui
m'emballait tant est devenu volcan prêt à exploser. Faire entendre
bourdonnement des moteurs. Finir lecture de la biographie de
Beckett. Ici, à Bangkok. Former des phrases, inutile. Cela ne
ressemblerait à rien. Vieille langue inadéquate. La ville infernale
m'avait déjà emporté. Sang de feu. Effervescence hissée jusqu'à
effleurer la fureur. Au loin, l'écho des révolutions arabes. Tant
d'espoir dans un monde qui s'écroule. Je m'étais laissé gagner par
le feu. Rien lu. Tout visiter. Excitation de novice. Motorbike
fendant le trafic. Les vies sacrifiées aux dieux embouteillages.
Esclavage moderne. Tant d'espoir. Dans un monde qui s'écroule.
Fumée de grillades, gaz d'échappement. Odeurs de bouffe et d'urine.
Déambulation limite écœurante. Jeu de constructions infantile.
Espace exploité dans ses moindres recoins. Ne fût-ce que par les
insectes et les rats. Heure de la Grande Folie Urbaine. Toits
transformés en jardins d'Eden. Chaussées empilées. Voies aériennes.
Équilibre affolant. Pourvu que ça tienne. Le temps que j'y passe.
Encens. Douceur des chants bouddhiques entonnés ensemble dans les
temples. Couleur paisible des robes monastiques. Ne pas rester avec
quelque chose d'assassin dans le ventre. Chinatown pétaradant. Le
bruit constant vous ramène au silence. Et le silence vous empêche
de dormir. Ivresse. J'adore le mariage crapuleux de la rouille et
du sublime. Oh ! il y a quelque chose de désolant dans ce monde, et
en même temps quelque chose de beau dans cette désolation. Les
cernes sous mes yeux, c'est l'ombre de mon cœur. De Beckett il
reste "Imagination morte imaginez". L'obligation d'exprimer. Le
rêve de peindre le désordre. La proximité du vide - last idéal.
29 mars 2010
Leçon de l'hiver
Les réactions excédées de certains
voyageurs confrontés aux dysfonctionnements qu'ont connus les
transports en ce rude hiver sont représentatives d'un dérèglement
profond de l'esprit humain. Ils me font en effet penser à cette
phrase de Beckett dans En attendant Godot : «
Voilà l'homme tout entier, s'en prenant à sa chaussure alors que
c'est son pied le coupable. » Car voici donc une époque, la nôtre,
où l'on préfère s'en prendre à la compagnie ferroviaire, à
l'administration locale, aux autorités aéroportuaires, plutôt que
de se résoudre à accepter les limites humaines. Car voici donc
l'homme contemporain, habitué à vivre si éloigné de son essence et
de sa réalité physiques qu'il les oublie et finit par confondre son
confort et son cadre social avec la vérité première. « Ne pas
revenir à l'âge des cavernes », entend-on souvent dans la bouche
des anti-écologistes primaires, si angoissés à l'idée d'une
décroissance. Mais pour éviter que ce ne soit le ciel qui ne nous
l'ordonne en nous tombant sur la tête, il serait peut-être temps de
redescendre sur terre et de réapprendre les lois élémentaires de
notre inscription dans l'univers. Des circonstances climatiques
extrêmes devraient nous inviter à perdre l'assurance de nos modes
de vie et à redéfinir nos priorités. Alors qu'alentour tout est
bloqué par la neige, est-on vraiment obligé de circuler ? La
société ne peut-elle pas provisoirement tourner au ralenti, se
mettre en veilleuse ? Cette sagesse, que certainement avaient nos
lointains ancêtres des cavernes, s'est totalement effacée dans
l'aveuglement avec lequel nous faisons usage des services que la
société met à notre disposition. Et à cette cadence infernale dans
laquelle nous croyons être tenus de vivre et qui pèse sur nous
aussi lourdement qu'un joug fatal, nul aujourd'hui ne se rend-il
plus compte que chacun pourrait y mettre un frein s'il le désirait
vraiment, en tentant de vivre autrement. En ce sens, l'échec
politique du sommet de Copenhague devrait jouer un rôle de moteur
dans le processus de réappropriation individuelle par tout citoyen
d'un enjeu planétaire. Chaque jour appartient à celui qui le vit,
chaque heure est ce que l'on veut en faire. Le pire des travers de
la démocratie, ne serait-ce pas d'avoir à ce point délégué la
responsabilité à d'autres que quiconque en serait devenu incapable
de saisir la sienne ?
Stéphane Lambert, écrivain
www.stephanelambert.com