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21 octobre 2011
Séquence en X
Tirant sur sa cigarette qui expulse de curieux X dans l'air
désoxygéné, Sissi m'expose que l'extase ne s'explique pas, que
l'extrême s'exempte d'une exigence d'exactitude. Dès le début, j'ai
senti qu'elle ne se contenterait pas d'un exergue, mais
prolongerait l'exercice bien au-delà, dans l'exotique.
Expérimentant l'excès sous tous ses axes, elle s'excepte in extenso
de tous les expédients et accède sans encombre aux paysages de
l'exploit. Ce n'est ni de l'excentricité, ni la recherche d'une
excursion exemplaire ; il n'y a pas à exhorter Sissi à la plus
belle expression : loin de tout exhibitionnisme, une
exacerbation de l'extraordinaire compose son existence. Dès qu'elle
a surgi dans mon plan en XY, son extravagance m'a ravagée
d'excitation. Ses gestes, ses pensées sont des hapax. Dès sa
première apparition, je me suis saoulée de son
sex-appeal.
Qui exhume l'exquis ne mime que l'extrême-onction. Avec Sissi,
l'exquis s'extrait des excavations les plus troublantes. Dans ses
terres intérieures, elle a toujours connu un exil mâtiné d'exode,
une diaspora quantique ; c'est pourquoi elle expulse les
exorcistes prompts à faire expirer tous les oxymores. Elle aime
extrapoler cette idée : que les exfoliants imposés à la pensée
exacerbent l'extériorité de l'existant et oxydent l'exultation.
Elle excommunie son anxiété à coups d'axiomes, à coups de Tranxène,
de xérès, de champagne extra-dry ou autre mixture, inventant une
boxe exotique pour endiguer les montées d'anorexie. Avec elle, j'ai
compris que la proximité de nos textes n'avait pas besoin d'un
sphinx tutélaire, que nos sexes s'exaltaient dans la même galaxie.
La perplexité est le luxe de ceux qui ne tolèrent aucune
approximation, fût-elle bissextile. L'expiation, les vexations
rendent exsangue quiconque s'exténue à s'excepter des connexions
vitales habituelles. Je n'ai jamais cherché de rixe avec ceux qui
excipaient des héros du Styx. Je ne xylophone ni avec les fausses
nixes ni avec les collectionneuses d'ex-libris, encore moins avec
les dyslexiques des affects. L'intoxication maximale avec des
hétérosexuelles tournant dans le X aux côtés d'Astérix proxénètes,
ce n'est pas mon anxiolytique et les mœurs exogames, les grossesses
extra-utérines des exocets ne m'excitent guère. Avec ou sans latex,
l'amour est rarement saxicole mais toujours xénophile.
Aucune envie d'expulser l'index de Sissi de ma bouche. Plus son
excitation grandit, plus son index exacerbe son fox-trot avec une
rare dextérité. Experte, elle exhale ses élixirs qui ne sont jamais
ex cathedra et qui exhaussent notre veine existentialiste. Depuis
ce jour X où un axe d'excitabilité nous a reliées, nos explosions
de liesse sont exponentielles. Elle aime me passer un collier et
une laisse Max Mara et m'entendre aboyer comme un fox-terrier. Moi,
j'aime exhiber mon coccyx. L'existence n'a rien à voir avec
l'exégèse, le pseudo-laxisme et leur tendance à la cachexie. Ceux
qui expectorent la vie exècrent l'excédent de leur existence sur
leur essence et réexpédient dans le -X l'accent dont on les a
gratifiés. Au lieu d'occire leur Tyrannosaurus Rex, ils exultent
d'être les exarques de leur propre expropriation ; se sentant
accessoires, auxiliaires du rien, voire explétifs, ils expirent
sans rechercher l'exorbitant. Entre le « non » inextinguible
et le « oui » in extremis, ils oscillent en exsudant leur
débâcle.
L'index de Sissi accentue sa pression, inexorable. Depuis peu,
nous réussissons à exporter des sixtes dans nos cris, diabolus in
musica sexi. Pour me saxophoner d'une volupté excédentaire, je mets
Mylène Farmer, L'Instant X en extended dance remix puis
exhale « on veut de l'amour XXL ». La vingt-quatrième
lettre de l'alphabet a tout d'un phénix. Qui chérit la luxuriance
fait exploser fixations et prétextes. Le sentiment d'expectative
n'est qu'une question de parallaxe. Sissi fait danser mes X sur
l'abscisse qu'elle me trace, traquant l'inexpugnable, exigeant
génuflexions. Excoriée par ses vortex où s'extrade la vox dei,
j'exécute les exercices hyper-sexuels dont elle ne m'exonère
jamais. Je baise sa cheville, ses maxillaires, l'abraxas qui orne
son thorax extra-small. Nous nous exposons dans nos exceptions
occipitales, au fil d'explorations hétérodoxes qui échappent à
toute taxinomie. Nos joies sont hors-texte, hexagonales, sans qu'il
y ait besoin de sextant pour mesurer leurs angles.
Ex abrupto, Sissi me rappelle nos étreintes, cet été, dans un
xyste désaffecté. Elle aime l'amour exposant n, se sentir extradée
dans mes zones, les pluies de désir extrême-oriental, le ptyx
extra-substantiel qui échappe à tous les exotismes faciles.
L'angoisse s'exporte en tout mon corps quand elle m'expulse
d'elle-même, quand Saint-Exupéry perd toute trace du Petit Prince.
Mon sonnet en X prend alors la forme d'un temps qui n'explore plus
que ses souvenirs, d'une vie qui s'excuse d'être elle-même,
l'ex-nuit se voulant pré-jour, l'in vivo se prenant pour un
ex-voto…
Sissi désaxe l'explicite, chuchote que l'Orient-Express circule
là où déferle l'amour. Je la pyramide de Louxor dans l'extra-fièvre
des sens, j'attends que ses rires d'onyx me mènent loin de
l'Occident. Avec Xénakis sous baxter, j'enfouis ma langue dans son
sexe. Son visage exprime l'extase, cap vers l'inoxydable. Exit le
contre-vital, la parataxe des émotions, exit la séduction à l'ombre
du Botox, Miss Ataraxie et sa libido ultra-violette… Certains
jours, elle réexpérimente une de ses inventions d'enfance : au
fìl d'une diction accélérée, elle glisse son ami partout où elle
peut et me lance « je n'ai jamaix aimé les xieux qui
rexemblaient à une flanelle oxford. Pour moi, le contexte suit la
cadence du manuxcrit que nous rédigeonx. J'ai toujours xardiné la
nuit à la recherche des plus beaux xylophages. L'ivrexe de la
beauté a toujours été mon oxygène, ma pax amorosa. L'éléganxe passe
à l'endroix où la lumière naît du noir. Le Chrixt cruxifié, c'est
bon pour les cruciverbixtes. Chacun étant sa propre coxinelle, il
n'y a pas besoin d'un sauveur. J'ai toujours mixé les idées avec
leurs ombres en les tirant au-delà d'elles-mêmes. La luxure est une
invenxion des dixiples du nazaxéen. Il n'y a rien au xiel qui ne
soit sur terre. Très tôt, j'ai xélébré les romanxes de xertains
pluriels qui affixent une croix que nul n'entend ».
Le borax amélioré d'ecstasy, les cocktails peroxydés, le pyrex
des non-souffrances, le xénon des hautes altitudes de l'amour, la
vraie tequila mexicaine, les élixirs paradisiaques, certaines
blondes oxygénées la grisent au-delà de tout lexique. Notre
grammaire de l'amour ne suit ni les légendes de Saxo Grammaticus,
ni les fresques de la Chapelle Sixtine. La vaccination, la
prophylaxie, c'est bon pour les axolotls. La vie et son ombre
avancent ex æquo, sans qu'on doive recourir à des préfixes. Est dit
exigu tout nom en lequel Sissi ne peut danser. De ses ongles, elle
excorie mon dos, m'emportant dans son axiomatique. Tout en moi
s'expose à sa syntaxe exubérante. Nos X s'excèdent en se nouant en
une seule oxalide.
03 octobre 2011
Néron, tombeau d'Agrippine
Depuis son arrivée au monde, Néron
est une boule de peur, un fruit gras sans défense que sa mère mord
jour et nuit. Son sexe n'est plus à lui, l'Empire ne lui a jamais
appartenu, le scorpion Agrippine a planté ses pinces dans sa voix
de lumière. Il n'a jamais eu de mère, mais une dévoreuse d'hommes
qu'il a prise comme une bête. Il s'empare de cette féminité qu'elle
a tuée en elle ; chargé de bijoux, maquillé comme une reine, il
devient la catin préférée de la nouvelle Babylone. Sur toutes les
branches de l'arbre où il veut chanter, Agrippine se dresse. Il ne
sera pas ce qu'elle veut qu'il soit, un monstre qui sème le meurtre
en toutes saisons. La sorcière Locuste fera de lui une femme que
les gladiateurs, les acteurs, le vent, l'orage glisseront entre
leurs cuisses musclées. Lui qui - signe funeste - vint au monde par
les pieds sortira de la vie embroché par un fougueux
légionnaire.
La peur que sa mère lui inspire étant infinie, mythique, il lui
réserve une mort mathématique, précise. Le plan échoue, le bateau
qui devait se fendre en deux et emporter la partie où réside
Agrippine se met à couler ; immortels sont les ogres ;
rescapée du naufrage, elle regagne le rivage, fière que la mort ne
veuille pas d'elle. La mer a recraché celle qui n'a jamais été une
mère. Le fils doit faire périr l'hydre qui l'a porté dans ses
flancs : avec ce crime, il cessera d'être criminel et sera de la
race des filles d'Éole. La panique fait délirer Néron qui aime les
garçons au visage de filles et craint sa mère aux traits de
général. Le glaive d'un fidèle accomplira la tâche à laquelle
l'océan s'est dérobé. À des centaines de lieues de l'assassinat,
Néron entend l'épée déchirer ce ventre qui l'a hébergé. Mais si les
lèvres du fils ne sont plus écrasées par la bouche mauve du serpent
maternel, la nuit, elles laissent échapper son nom enveloppé par
une terreur brûlante. Le soleil se consume en cendres, la lune
imite le rire féroce d'Agrippine, Néron fait de son corps un bordel
pour ne plus entendre sa mère hurler en son bas-ventre. Il se
voulait léger ; or, le crime est lourd. Du fond de sa mort, la mère
dépèce son fils, sa marionnette, son oie grasse. Si, dans ce monde,
l'art est un crime, il s'ensuit que le meurtre est un art. Les
paysages sont bouffis comme la face de Néron ; qui est né rond
vivra en carré, le corps étiré aux quatre coins de la débauche.
Tous les océans du monde, tous les mets qu'il engloutit, tous les
corps qu'il étreint ont la musique, la saveur, la chair de sa mère.
Il est toujours la petite servante d'Agrippine, la vomissure
qu'elle épand sur sa couche nuptiale. Enfant, il avait vu juste :
sa mère est partout, dans la foudre qui se plante en pleine
douceur, dans la pluie qui fouette des mâles trop mous, dans le
chant de l'aube qui enveloppe d'un rose clair les meurtres commis
durant la nuit.
Afin que l'univers se redresse, l'empereur vit couché, à quatre
pattes, le dos labouré par les talons de sa mère. C'est de ne
croire aux lois de la nature, au partage des éléments, aux grandes
divisions ancestrales qu'il bouscule le haut et le bas, le masculin
et le féminin, la vie et la mort. Le pouvoir est le champ du
caprice. C'est, couvertes de sang, que les toges blanches des
sénateurs se mettent à penser ; c'est, tirés dans la poussière par
un quadrige que les jurisconsultes gratifient le peuple de leurs
plus beaux hennissements, comme si l'approche de la mort rendait
artistes les âmes les plus grossières. Néron abhorre gouverner ce
grand corps qui s'étend de l'Égypte à la Bretagne, de la Judée à
l'Espagne et qui ressemble tant à celui de Poppée et puis, l'Empire
est fragile comme le ventre de son épouse si bien qu'il pourrait
succomber à une petite colère rose et blanche… L'éviration qu'il a
imposée au beau Sporus en fait la réincarnation de Poppée. Un César
est celui qui occupe toutes les places, qui se roule aux pieds de
son époux puis soulève le voile de son travesti préféré. Personne
n'est Néron puisqu'il est la somme de tout ce qui danse entre les
choses, entre les sexes, entre les générations. Rome n'est plus une
ville, mais la gerbe d'écume qui coule des lèvres de
l'empereur.
Rien ne divertit Néron de la peur,
cet infatigable rongeur qui surgit d'un souvenir d'Agrippine, le
plus souvent au cœur de la nuit, parfois à l'heure méridienne. La
Fortune a fait de la mère un sommet de forces, du fils un parterre
de faiblesses. Il a beau se cacher dans les cuisses nerveuses
d'esclaves syriens, sangloter sur l'épaule de Tigellin, Agrippine
triomphe dans ce corps disloqué par l'épouvante. Ses organes des
sens sont des puits qu'il doit murer afin de laisser la génitrice
au-dehors. Affichant son ventre de femme grosse, Néron tente une
dernière mise à l'écart d'Agrippine en s'engendrant lui-même. Se
peut-il que les Alpes se préparent à marcher sur Rome, que ces
montagnes barbares convoitent les sept collines ? Y a-t-il une
parcelle de temps et d'espace où ne règne Agrippine ? Auguste
enfilait les mots les uns à la suite des autres sans en respecter
ni l'orthographe ni les séparations. Néron enfile des corps dont il
bouscule la grammaire, violentant les règles de genre et de nombre.
Les plaisirs parlent grec, la peur se dit en latin.
Néron est le tombeau de sa mère laissée sans sépulture. Les jours
où son âme fait naufrage, il ordonne que des rameurs tirent leur
trirème jusqu'au seuil de la Maison dorée et, pataugeant dans ses
lubies, il fait mettre au fer, puis décapiter les survivants qui
n'allument pas ses désirs. Mais, hausse-t-il le meurtre au rang de
religion, ses assassinats échouent à dresser un mur entre sa mère
et lui. Il a commencé sa vie sous forme d'un merle tenu dans le bec
d'Agrippine, il la terminera sous celle d'une vache impériale
hantée par la défunte. Les pierres du palais pleurent ceux que
l'empereur a précipités dans la mort. Les plaisirs s'étirent comme
des tigres jamais rassasiés. Entre les heures et les jours, il y a
le siècle, le millénaire Agrippine qui tient le temps sous sa botte
guerrière.
Tout en Agrippine rappelle l'amazone Lysippé qui brisait les
membres des enfants mâles afin de les assujettir à des tâches
domestiques. Ici, les corvées domestiques sont celles du trône.
Mais, si c'est à la volonté de sa mère que Néron doit d'être
empereur, c'est par lui seul qu'il est devenu la putain de Rome.
Après l'aqueduc qu'il a fait bâtir, il rêve à des fontaines de
sperme. L'Histoire est un amas de broussailles que seuls quelques
grands hommes épilent ; c'est pour mieux la sculpter que Jules
César avait le corps glabre. Néron est l'empereur de la musique et
du théâtre que la guerre et les finances font bâiller d'ennui. Il a
demandé à la magicienne Locuste des potions qui donnent à son chant
la pureté de l'eau, l'éclat du soleil et à son visage les traits
d'une femme. Affranchissant les esclaves nubiens qui ondulent comme
les roseaux du Nil, mettant à mort ceux qui, par leurs vœux de
chasteté, s'opposent à son art de la débauche, il dresse un festin
que jalouseront les siècles à venir, accouplant les notes du
plaisir à celles du crime, presque les mêmes pour qui a l'ouïe
fine, soulevant des blocs d'espace pour se protéger d'Agrippine. La
lune abuse du soleil quand il dort ; ainsi fait Agrippine. La nuit
n'a plus de fin car la main gauche d'Agrippine tient l'aube au
collet tandis que sa droite pétrit le fascinus de son fils.
Parmi les proches que Néron a jetés
dans la mort, seule sa mère le tourmente sans répit. Britannicus,
Octavie, Poppée, Sénèque, Pétrone, Lucain se rappellent tout au
plus à lui au creux du sommeil, mais se dissipent dès que pointe le
jour. On raconte que des paysannes se bourrent les oreilles de
persil trempé dans de l'urine de chat afin d'éloigner les morts les
plus importuns. Pour tenir Agrippine à distance, des forêts
entières plantées dans tous les orifices du corps ne suffiraient
pas. L'Histoire fermera les yeux : dans ses grandes cuves, Néron
cherche l'homme-femme nouveau, le chant qui fera fleurir la nature
en une nuit de noces éternelle, le poème qui le sauvera des griffes
de sa mère.
L'empereur est la seule dent cariée dans la bouche sans fond
d'Agrippine, cette mère que ne visitèrent ni les sanglots, ni les
larmes, cette maman-obélisque qui intimait au fils de s'empaler sur
son sommet. C'est de n'en avoir point qu'elle commandait aux cœurs.
Privée de tombeau, réduite à l'errance dans des contrées stériles,
la fille du grand Germanicus reste ce Minotaure qui sème la terreur
chez son taurillon. Écrasé sous un aurige ramené de Phénicie,
l'empereur reconnaît dans le souffle qui brûle sa nuque celui de sa
mère. Quand, couché sur son triclinium, il ordonne que l'on orne de
grappes de raisins ses nobles parties, il sent la main d'acier de
celle qui lui donna la vie faire de son phallus un chiffon. Les
heures sont toutes étroites, c'est pourquoi le corps empâté de
l'empereur reste coincé dans le passé, échouant à sortir du ventre
d'Agrippine. Les sexes en érection devraient prendre exemple sur la
volonté de cette dernière qui bandait son arc mieux qu'un Scythe.
Tenant le calame de l'Histoire, Agrippine a découpé à l'avance tous
les actes que jouera son fils et, voyant loin en arrière mais aussi
loin en avant, elle a perçu la fin de la dynastie julio-claudienne,
l'avènement des souverains flaviens, des Antonins, puis des
Sévères. Toutefois, ce n'était pas détenir les clés des portes des
grands règnes qui la grisait, mais bâter son fils en le plaçant à
la tête d'un Empire dont elle tenait les rênes. Tiré par son
enfant, son garçon-fille aux joues plus rondes que des citrouilles,
le char qu'elle conduisait écrasait les adeptes du nouveau Dieu, ce
Christ à la triste figure.
Néron est un enfant-tyran qui
a toujours fait naufrage, un fruit blet qui fait chuter l'arbre
dont il est le monarque. Dans ses effrois, dans des chairs venues
de Bithynie, de Numidie, de Pamphylie pour le distraire, il rampe.
Les esclaves à vendre ont les pieds blanchis à la craie ; se
vendant aux gladiateurs et aux cochers, Néron a le phallus noirci
par Agrippine. Les massacres des conjurés regroupés autour de
Pison, le martyre infligé aux chrétiens soupçonnés d'être les
incendiaires de Rome, les meurtres qu'il ordonne pour lisser ses
craintes sont autant de tributs déposés aux pieds de sa mère
toute-puissante. Une morte de la stature d'Agrippine a faim de
chairs, de divertissements, d'offrandes. La dynastie est ce fleuve
de sperme qu'il laisse couler entre les cuisses de sa génitrice.
Tout se faisant liquide ou igné, il n'y a plus de terre ferme, rien
qu'un ciel qui déverse ses excréments sur la tête de l'empereur.
Dans les orgies, Néron offre son corps de femme enceinte aux petits
dieux de la nuit. Lui, qui porte l'Empire dans son ventre, est la
matrone du fantôme de Jules César. Sénèque, Pétrone invités à
s'ouvrir les veines, la beauté de Poppée muette à jamais, victime
d'un malencontreux coup de pied, la chétive Octavie ayant rejoint
les mânes de son frère Britannicus, emporté par le poison…
l'univers se vide, la nuit glacée roule ses hanches pour y enserrer
l'empereur. Aussi grand soit son royaume, aucune terre n'est la
sienne.
La terre est une vieille
pomme fardée, Néron une vraie fille déguisée en empereur, expulsée
du ventre maternel 18 jours avant les calendes de janvier de l'an
37. Si la pureté c'est l'inceste entre sœurs, Néron n'est-il pas la
sœur cadette de sa mère ? Les chrétiens menés par Paul de Tarse
n'offrent qu'un théâtre triste, sans éclat, où les âmes copulent en
lieu et place des corps ; c'est pourquoi Néron le Grec, l'Oriental
vomit leur Dieu de colère et de miséricorde qui envoie son Fils, le
Sauveur. Après l'incendie de Rome, des nuits entières, il fait
brûler ces loqueteux dont les cendres n'accouchent d'aucun phénix.
La vérité de l'univers, c'est le cercle et non ces deux droites qui
se coupent sans élégance pour former une croix. La vérité de
l'univers, ce sont les mouvements courbes que dessinent les sons de
la cithare, la danse du sexe de Pythagoras autour de l'impératrice
Néron, et non la ligne sévère qui relie la crucifixion à la
résurrection. La vérité de ce qui existe, c'est la bouche
d'Agrippine refermée sur les cris de son éternel nourrisson. Rome
est une cage où patauge Néron qui, courtisane aux chairs molles,
fait rebondir son double menton sur les testicules de ses princes
de la nuit. Rien en lui n'est ferme, si ce n'est la folie
sanguinaire, fruit de sa peur. Avec Agrippine qui lui maintient la
tête dans ses déjections, tous les chemins mènent au meurtre. Il
fait voter des décrets qui mortifient les sénateurs, il exige que
la nuit se change en un bel esclave nubien, la fait décapiter si
elle l'embroche avec trop de douceur, il s'enhardit de ses excès et
songe à souiller les morts récents en les réduisant à des filles de
joie. Dans le protocole, il ajoute l'obligation de lécher les cals
qui font souffrir ses pieds. Le soir, il sanglote de n'avoir encore
pu enfanter à l'envers, se maudissant de ne donner naissance à un
petit Néron et, tandis qu'il cherche l'avilissement pour lui-même
et ses proches, il vénère le dieu Mithra, se baignant dans le sang
du taureau blanc dont il est désormais la génisse. Les édits de
l'empereur sont des fleurs vénéneuses qui dépeuplent le palais,
l'assemblée curiale et, pendant que le peuple ne compte plus les
funérailles d'hommes illustres, Néron s'intime pour mission de
devenir le cocher du soleil. Loin d'être religieux, le vrai schisme
est esthétique, séparant ceux qui verrouillent leur corps en un
mausolée et ceux qui en font un lupanar. La toge virile, l'esprit
viril revêtus par Agrippine n'ont laissé au fils que les plus
folles parures de courtisane. À défaut de libérer de la naissance
et de la race, l'orgie délivre de soi, voilà ce que, depuis
l'adolescence, l'empereur a saisi.
Les miracles du Christ - rendre la vue à l'aveugle, la
marche au gisant, multiplier les pains à l'infini - ont piètre
allure face aux prodiges qu'accomplit Néron. Ce ne sont pas des
éclopés, des lépreux qui sont rendus à une santé naturelle, c'est
l'impossible qui se réalise dans des corps à la fois homme et
femme, dans des temps unissant hier et aujourd'hui, dans des
espaces où l'ici et le là-bas se confondent, c'est le beau qui
supplante le bien et le mal. La lune aimant se faire engrosser par
de jeunes centurions, les nuits sont longues à Rome. Le monde a la
forme que les puissants lui donnent, celle d'un diadème de pierres
précieuses, celle d'une verge. Néron rêve qu'Agrippine viole cette
Marie qui enfanta spirituellement un navet venu pour brimer les
instincts des hommes. Il ne veut pas d'une terre qui ressemble à un
crâne, il pourchasse les hommes qui, refrénant leur semence au
profit de la seule Parole, voient leur Dieu surgir au carrefour de
la poussière et du jeûne. Il a tout à redouter de ceux qui évident
leur corps et n'aiment le soleil que réduit à une rondelle de pain
où s'abrite leur Seigneur. Le sexe de l'empereur est une toupie qui
fait tourner le monde.
Tout se confond dans l'esprit
de Néron, les confins de l'Empire et les cuisses de Poppée, le
léger balancement de la lune et la tête décapitée d'Octavie, les
sillons dans les champs et les coups de griffe décochés par
Agrippine, la torsion du soleil vers le vert et les empoisonnements
de Claude et de Britannicus… Si la première syllabe de son nom
prolonge la dernière de celui d'Énée, c'est que les dieux l'ont
choisi pour être le fondateur d'une nouvelle Rome. Il aurait dû
murer le cadavre d'Agrippine dans un tombeau, l'empêcher de le
laisser dépecer son corps d'imperator, ses nuits, ses robes, ses
joies. Il demandera aux sculpteurs de tailler dans le marbre des
étoiles qui protégeront son sommeil, aux peintres de lui dessiner
une poitrine en trompe-l'œil, aux questeurs de couvrir les plus
beaux criminels de feuilles d'or. On le craint alors qu'en lui la
panique a installé son officine, une panique ingambe, joueuse,
musicienne, perdue dans les couleurs de l'enfance et les crocs de
sa génitrice. Rien ne doit interrompre la jouissance du maître de
l'empire, ni les comètes qui tombent comme des mouches, ni les
gitons qui se vident de leur sperme, de leur sang, le bas-ventre
picoré par des corbeaux.
En l'an 65, la nature épaule les fléaux orchestrés par l'empereur
en lançant une vague de peste. Résolues d'en finir avec la
tyrannie, des provinces lointaines prennent les armes. Sous la
conduite de Julius Vindex, la Gaule se soulève, prête à déferler
sur Rome. Les peuples sont versatiles et ne comprennent rien aux
chants du premier aède romain. Le vieux Galba approche, soutenu par
la garde prétorienne, par un sénat qui chassent Néron du trône. Le
6 des ides de juin 68, la mort accueille cette perdrix grasse et
bouffie qui, entourée des pleurs de Sporus, s'éventre avec peine,
se lamentant de n'avoir sa troupe d'augustiani chargés d'applaudir
ses chants. La fosse que ses derniers fidèles creusent a la
blancheur de Poppée mais l'odeur âcre d'Agrippine. Si jouir est un
art, mourir en est le sommet. La mort voudra-t-elle d'un dieu
vivant ? Le trépas, c'est l'orgie qui continue ; Néron mange son
sang, mâchonne la terre dont il a été l'unique maître. Dans la
galerie de portraits que dresse l'Histoire, il sera l'empereur
troué d'étoiles, la reine du pont Milvius où la beauté copulait
avec la folie. Le bruit des cavaliers qui vont le livrer à la
fureur de la plèbe se fait plus distinct. À peine sorti du
ventre d'Agrippine, Néron doit y retourner… Sans son artiste
préféré, le monde se suicidera. Ayant toujours été ailleurs, la
tête et le corps en Orient, l'empereur s'en va rejoindre l'infini
du bleu qui danse sur les rubans de ses cothurnes, comme si, venu
dans le rouge, il ne pouvait que repartir dans le turquoise. Étant
sorti du périmètre terrestre, des grandes tables arithmétiques, la
main qui enfonce le poignard dans la gorge n'est déjà plus la
sienne. Pour faciliter son départ, lui assurer une fracassante
entrée dans l'au-delà, le tonnerre et la foudre déchirent le ciel.
Mais la mort se méfie des monstres à qui n'échoit que le nulle
part. Bien que le gosier soit de fer et l'arme de sable, la vie se
couche à côté de celui qui régna treize ans et huit mois. Un petit
tas de sang se met en boule, à ses pieds. C'est sous la forme d'un
chiot que Néron s'en va au royaume des ombres.
23 septembre 2011
De la maternité comme un des beaux-arts
Qui me dira l'heure, l'heure qu'il
fait au dehors ? En moi, à chaque minute, 18 heures sonne. 18 p.m.,
l'heure de l'angoisse, dix-huit vagues d'affolement déferlant en
une aile noire qui vide mon corps de sa sève. Barbituriques, mes
amis de toujours, protégez-moi de l'assaut du soir, composez-moi
une armure qui tienne tête à mes paniques, sauvez-moi de ce martyr
quotidien. Si seulement je pouvais encore me mettre en boule afin
de n'offrir qu'un minimum de prise à la bête qui me dévaste, si, un
seul jour de ma vie, je pouvais bénéficier d'une mesure de clémence
et ne pas endurer l'apocalypse... La suppression de l'heure
fatidique, l'organisation d'une journée en 23 heures, j'ai
longtemps cru y trouver la solution, mais, non, il me faut
retrouver la scène qui m'a irradiée de peur, il me faut
déverrouiller ma mémoire. Tellement cadenassées les premières
couches de ma vie que je dois les dynamiter si je veux venir à bout
de leur brouillard... Faire main basse sur le visage des six heures
du soir qui ont estropié ma lumière : de cette mission j'aurais dû
faire mon métier. Un quart de vos circuits cérébraux sont bouchés,
madame, avait diagnostiqué un médecin albinos il y a trente pleines
lunes. Oui, mes zones hypothalamiques sautent une à une afin de
dénicher le joyau radioactif agissant à l'arrière des six o'clock,
des zes uur. Puisque personne ne me vient en aide, je suis mon
propre artificier, je m'inocule une bérézina neuronale dans
l'espoir qu'en déboisant mes limbes je tomberai nez à nez avec mon
cauchemar.
Mademoiselle, éteignez la télévision, la lumière, le bruit du
temps au lieu de m'enfiler cette affreuse robe qui ne parle pas un
mot de flamand. Quand l'ensemble du monde tombera dans le silence,
mon assassin sortira du rang, nous ne serons plus que deux sur la
piste de danse. De quel pogrom suis-je la rescapée ? C'est tout ce
que je veux savoir avant de m'éteindre. À mes amants, j'ai pourtant
demandé d'ouvrir le ventre de Mister 18 heures, d'exhumer le
Minotaure inconnu qui, chaque jour, pendant quatre-vingts ans, m'a
dévorée d'angoisse. Lorsque l'après-midi bascule dans le soir, je
bascule dans la terreur. Même bourrée de calmants, allongée dans le
chant des somnifères, je sens la montée de la fleur perfide à
dix-huit pétales... N'existe-t-il aucun botaniste de génie pour me
dire qui elle est, aucun spéléologue de l'enfance qui, traversant
mes souvenirs-écrans, mes souvenirs indurés verrues, déterrera mon
cheval de Troie, débusquant le guerrier qui y est tapi ?
Mon problème, c'est d'avoir voulu simultanément enfouir à
jamais le trouble-fête et découvrir son identité. Mon problème,
c'est d'avoir assommé ma mémoire à coup de cocktails soporifiques,
empêchant le filigrane opaque des 18 heures de dégorger son sens.
Mon problème, c'est que chaque fois que je tricote un chandail pour
mon cerveau, à la dix-huitième maille, tout s'effiloche.
Mademoiselle, dans ma quête, il est
inutile que je m'appuie sur vous. Déjà que vous vous fourvoyez dans
les cas les plus simples : à m'assener que cette vieille bouille
hilare sur la photo c'est moi, vous avez perdu votre crédibilité. À
quoi je reconnais que je suis moi dans un miroir ou sur un cliché ?
Aux deux aiguilles placées dans un axe vertical qui déchire mon
iris, la grande s'encastrant dans la petite, sonnant à jamais 18
heures dans mes orbites d'aveugle... Qui me dira comment on sort de
soi, par quelle trappe on glisse dans l'au-delà ?
Dès que ma fille est née, je me suis jurée de ne rien lui
transmettre, de la laisser s'auto-éduquer. Mes préceptes éducatifs
c'était zéro, déjà qu'un môme vous gâche l'existence, alors, à part
lui léguer des peurs et des traumas, j'ai fait preuve d'un
nihilisme absolu. Pas la peine qu'elle étudie les philosophes
pyrrhoniens, se penche sur les maîtres du dubitatif : je lui
offrais l'exemple d'un scepticisme instinctif, radical, d'une vie
faite d'à-quoi-bonisme. Je suis la seule nihiliste pur jus de cette
planète. Mon désabusement, mon relativisme, mon je-m'en-foutisme
est la forme supérieure du désespoir. La phrase que je lui lançais
chaque matin et qui la tordait dans l'angoisse ? "Petite, je suis
libre de mourir à tout instant, de m'enfermer dans le grenier et
d'avaler du gaz ». Prodiguer de l'attention, des conseils, des
encouragements à une môme, éveiller ses dons, développer ses tares,
la couver comme une plante de serre, vous débloquez ? L'affection,
le maternage, ça ne se commande pas. Travail, religion, valeurs
politiques, patriotiques, culturelles ? Depuis longtemps, je me
suis dépouillée de tout ça. Mademoiselle, un conseil : n'ayez
jamais d'enfant, un mioche ça bousille la vie, c'est une
catastrophe, une apocalypse qui s'abat sur vous, un boulet que l'on
traîne des décennies. En accordant une liberté totale à ta gamine,
à ne pas lui imposer de limites, de bornes, tu risques de la
déséquilibrer, d'affoler son angoisse, d'en faire une inadaptée
chronique à la société, à l'existence me répétait un amant
psychiatre… Ça la regarde si, à cinq ans, ma fille suce mes bijoux,
mange ses cheveux, trichotillomanie réactionnelle m'avait dit ce
même amant, c'est son affaire si elle dort dans une boîte en
carton, parle aux fantômes et dessine sur les murs, sur les
armoires, sur son corps. Le jour où elle m'a demandé « maman, c'est
mieux de me lancer dans le patinage ou de faire du poney ? », je
lui ai balancé « petite morveuse, tu fais ce que tu veux, nul n'en
a cure. Tu t'adonnes aux claquettes, à l'ocarina sans trous, à
l'élevage de limaces, je m'en fous, du moment que TU ME FICHES LA
PAIX ». Personne ne m'a montré comment survivre dans la campagne
brabançonne, personne n'a écouté mon calvaire, alors, pas question
que je donne à ma fille ce que je n'ai jamais reçu. Un aveu tardif
: laisser mon enfant à l'état sauvage, ce n'était même pas un
programme, juste une impossibilité de fonctionner autrement. Je
retire une certaine fierté de lui avoir enseigné une seule chose
par voie de contamination directe : s'alarmer pour un rien, se
noyer devant une tasse de cécémel, douter d'être dans la veille ou
le sommeil, la vie ou la mort. Un conseil, mademoiselle :
n'engendrez jamais. Un moutard, ça vous désagrège. Déjà fœtus, il
dévore votre oxygène et sa naissance vous signale qu'il vous
précipite dans la tombe. Je hais les nouveau-nés, ces sacs à merde,
à urine et à cris qui bousillent vos nuits d'amour.
02 septembre 2011
MOI, UNICA ZÜRN, LA POUPÉE
En 1931, l'année où ma mère épousa
Doehle, c'étaient mes yeux qui viraient au noir chaque fois qu'ils
croisaient le regard du
zélé-nazi-qui-était-ministre-de-Hindenburg-et-pogromait-les-juifs-afin-d'éteindre-leur-race.
Unica, en yiddish, c'est comment ? Hitler comptait faire bâtir un
Musée de la Race Disparue, rayer un peuple de la surface de la
terre et montrer aux bons Aryens les reliques de l'espèce éliminée
au terme d'efforts incessants, c'est une idée de génie, une
politique prophylactique afin d'éradiquer les germes d'infection,
c'était l'acide lactique que Doehle nous versait au déjeuner,
nuisibles, les dinosaures avaient fini par disparaître mais on
n'allait pas attendre un cataclysme naturel qui fît périr les
descendants des douze tribus, le dernier des Juifs, je propose de
l'empailler et de l'installer au milieu du musée gloussait le
nouveau mari de ma mère, bol de mousse à la main, se rasant de
près, ayant lu Joyce, il se toilettait comme Buck Mulligan, avec
lui, il n'était pas question de s'accouder à table, de prononcer un
juron, de la tenue avant toute chose glapissait-il agitant le
protocole de vie qu'il nous imposait,¬ interdiction de bâiller
quand on mange, obligation de chasser les Juifs où qu'ils se
trouvent, le petit roquet de Hindenburg aimait les médailles,
rêvant d'une mer de décoration sur sa poitrine, rien n'était laissé
au hasard, le lit conjugal se conjuguait au temps de l'avenir où
les Titans aryens régneraient, le lit conjugal était disposé vers
le nord-ouest, sur un 52èmeparallèle de latitude nord, sur le 8ème
méridien gammé de pied en cap, l'horloge du salon était réglée avec
quelques secondes d'avance pour compenser le décalage produit par
la rotation de la terre autour de son axe, autour du soleil, son
balancier avait été alourdi d'un poids comme le sexe de mon amie
Petra le serait plus tard, orné d'anneaux en or, rien n'était
laissé au hasard, presque toutes ses phrases, Alfred Doehle les
sortait par groupe de treize mots, celle-ci y compris alexandrinait
douze plus un, le lendemain de la Nuit des longs couteaux, mon
beau-père sabla le champagne tandis que je m'entaillais le lobe de
mes oreilles pour ne plus entendre ses cris de liesse, rien n'était
laissé au hasard, un bouton de manchette qui n'était pas dans l'axe
des autres était remis à la Wehrmacht, « Juden sind unser Unglück »
chantonnait-on dans la maison, un ghetto pour les peintures
dégénérées, un ghetto pour les mots qui sentent le bolchevique, un
ghetto pour les enfants d'Israël, pour les fleurs à la corolle
menora, un ghetto pour les chats circoncis, Doehle avait tout
prévu, en 1933, le président Hindenburg avait appelé Hitler à la
rescousse, le nommant à la chancellerie pour empêcher que
l'Allemagne ne chancelle, en 1933, j'étais engagée comme
sténotypiste aux studios de l'UFA, la bobine du film Deutschland
tournait à l'envers mais personne ne le voyait, faire l'amour avec
Doehle seul ne suffisait plus à ma mère, il lui fallait Anton
Bruckner et ses symphonies telluriques, Arno Breker et ses colosses
de marbre, l'océan était loin mais ma mère noyait la maison sous
ses orgasmes de Walkyrie, s'engageant à désenjuiver l'Allemagne,
mon parâtre ne s'octroyait aucun répit, de la toilette matinale aux
coïts nocturnes, il se livrait à l'Entjudung, fulminant à la
moindre tache sur la nappe, aux journaux mal repliés, autant
d'enclaves où l'ennemi pouvait se cacher, je protégeais notre chien
jour et nuit depuis qu'une voisine lui avait trouvé un soupçon de
sang juif, un je ne sais quoi d'hébraïque dans les aboiements, la
façon de frétiller la queue aussi n'était pas germanique pure
souche, les oiseaux dont les sifflements sonnaient trop yiddish au
fer rouge seraient marqués.
Chaque fois que Doehle posait sa
main sur moi, je m'étrillais la peau, obligeant mes pores à
dégorger ce qu'il leur avait inoculé, le réveillon de Noël où,
m'étant coupé le doigt, je mêlai mon sang à celui de la dinde, il
fronça les sourcils, les plis de sa bouche puis sa colère et me
lança un verre de vin au visage, « la vraie dinde c'est toi » fut
suivi d'un laïus sur le précieux sang teuton que je gaspillais de
façon sacrilège, la pureté de notre plasma, la beauté de nos
facteurs rhésus, je les compromettais en les croisant avec un
liquide animal, il n'y avait pas que Gobineau, Haeckel et
Chamberlain à avoir compris la supériorité du génotype
indo-européen, Ludwig Geiger, fils de rabbin, soutint que l'Europe
centrale abritait le foyer des pur-sang aryens, j'aurais voulu
m'allonger sur la table et prendre la place de la dindonnette, je
jurai à Doehle de me marier avec un Persan qui me tiendrait en
laisse pour me rééduquer et me ferait porter un harnais afin
d'allonger mon crâne, de le rendre dolicocéphale, mais si les
pensées demeuraient brachyformes, le cerveau exploserait, l'indice
céphalique de ma mère perdait son sang-froid, de ses lèvres molles
fusèrent « folle à lier », les hurlements de Doehle rutilaient
moins que la lame du couteau au milieu de la table, dehors, un ciel
linceul venait d'assassiner lune et étoiles, dedans, on préparait
mon ordalie, de sa main droite, mon frère Horst me secoua et me fit
valser amaryllis, de sa main gauche, il se branlait, Doehle,
partisan de l'ordre, aboya des ordres qui effrayèrent assiettes et
fourchettes, lesquelles tombèrent pour la plus grande joie du
chien, Horst me tordait le bras, son sexe bandait mais c'est ma
mère qui éjacula le mot fatal, un « dégénérée » craché avec force,
je compris que l'autodafé de mes cellules clôturerait la fête de la
Nativité, ma mère ne se pardonnait pas d'avoir engendré une tarée,
tous les corrupteurs du patrimoine génétique allemand seraient
éliminés, j'entravais le renouveau de l'Allemagne, le diagnostic
maternel fut approuvé par tous, même les bougies opinaient de la
tête, la sentence collective allait tomber ce 24 décembre au rythme
de la neige qui riait flocons noirs, qui freine la course du sang
aryen vers la lumière sera bisounoursé à mort, le couteau, je ne
savais pas où le planter, à Doehle, je jurai de convoler avec un
Soviet qui me ferait manger des larves et de la sciure jusqu'à ce
que mes cheveux virent au blond, mes yeux au bleu, sa main de
ministre claqua contre ma joue, joyeux Noël, Unica, l'Allemagne se
redresse, le Reich frétille de la queue et enterre la hideuse
République de Weimar et toi tu rampes aux pieds de Tobias, ton
quarteron de Slave, tu seras toujours du côté des vaincus et des
avachis barrissait le poulain de Hindenburg, notre pays a un
excellent réseau hydrographique, c'est pourquoi je pleure si
aisément, à Doehle, je promis de me vider de mon sang vicié pour
m'infuser celui de la belle Ursula qui embrassait pour quelques
pfennigs et s'offrait tout entière pour une poignée de marks, chez
les Zürn, on noélise avec bûche et sapin mais, grâce à moi, ce
serait l'eucharistie, le missel de cruor, dis-moi, Hamlet, à quelle
intersection du temps et de l'espace dois-je ficher le couteau qui
gît au repos, la rage de ma mère formait un angle de 45 degrés par
rapport à l'équateur, quel angle donner à la lame quand elle
s'enfoncera dans sa victime, de l'ustensile je m'emparai, une voix
me dicta de l'enfoncer en ma paume, le coussinet dodu qui prolonge
le pouce, je l'entaillai d'un coup sec, mon sang de nymphocéphale
s'écoula sans réticence.
Extrait d'un roman inédit, Le Cri
de la poupée.
05 août 2011
Sur les terres myléniennes
Voyager en Mylénie
m'évite de trop fréquenter la Malaisie et sa funeste capitale,
Angoisse. Mi-laine, mi-soie, souvent je suis. Serge taille des
silex, du marbre, des variétés de bois. Moi, je taille des
hypothèses : si elle est moins spectaculaire que le
combat avec des matériaux, la sculpture d'idées engage des
étreintes plus subtiles. N'ayant pas la rigueur des syllogismes, ma
vie suit la musique du paradoxe et des extases chimiques. Les
dernières molécules arrivées sur le marché m'ont torréfiée
électrocs. Seul problème : à la sortie du paradis, à moins de
tripler la dose, les tickets retour ne fonctionnent plus. Les
crises d'asthme qui, depuis des jours, secouent ma mémoire, je les
traite par l'ingestion du dernier album de Mylène,
L'autre, dont j'ai attendu la sortie providentielle durant
des années-tétanos. Vu mon état, c'est le régime soins intensifs
qu'il me faut. Nager dans les eaux troubles Des
lendemains Attendre ici la fin Flotter dans l'air trop lourd Du
presque rien À qui tendre la main Tout est chaos À côté Tous mes
idéaux : des mots Abîmés… Je cherche une âme, qui Pourra
m'aider Je suis D'une génération désenchantée, Désenchantée.
Captant mes ébréchures, Mylène détresse mes détresses et
Désenchantée, l'hymne de ma génération, me procure le plus
puissant des shoots. Qui pourrait m'empêcher De tout entendre
Quand la raison s'effondre À quel sein se vouer Qui peut prétendre
Nous bercer dans son ventre. Depuis que je fréquente Sylvie,
la cruauté de Lisa a gagné en extravagances et c'est avec un art
renouvelé qu'elle combe ma soif mystico-maso. Rencontrée dans un
bar grouillant de fétichistes nouvelle tendance, Sylvie, danseuse à
ses heures, groupie de Mylène avant tout, m'a arrosée d'une drague
brutale et conquise par ses audaces. Fan de Crepax, j'ai craqué à
la vue de son minois à la Louise Brooks. Ses cheveux rouges, ses
seins gonflés de folie, ses rires électriques m'ont donné
l'avant-goût du feu que sa bouche confirma aussitôt. En sa
compagnie, une alchimie des sens me fait insensiblement passer du
chameau au lion. C'est du moins la métamorphose que Lisa repère en
moi alors qu'elle doute de mon saut au deuxième genre de
connaissance. Assister à mes progressions de genre en genre telles
que les a posées le père de L'Éthique ne préoccupe que
peu son thalamus : ce qu'elle veut, c'est me voir traverser
les cerceaux nietzschéens qui mènent du chameau au lion et du lion
à l'enfant, ce qu'elle veut, c'est que mes devenirs animaux-bambins
électrisent sa bible SM et que, de l'enfant, je passe à la chienne.
Le reste dont tu t'encombres, me répète-t-elle, Kierkegaard, Hegel,
la Cabbale, c'est du pipeau, du Bildungsroman, marmelade
initiatique new age à laisser au vestiaire, au stalag pour les
mites. Cette nuit, j'ai rêvé qu'elle fondait un nouveau parti en
faveur de la réhabilitation de l'esclavage : des femmes
habillées de cuir m'annonçaient que dans la charte d'asservissement
qu'elle promulguait les droits les plus élémentaires étaient
retirés aux serfs, qu'au sommet de la liste des captifs mon nom
figurait. À mon réveil, mon ventre porte une phrase inscrite à
l'encre rouge « pour le dressage des soumises, toutes les
méthodes sont autorisées ». « Premier réflexe du
propriétaire : marquer tous les objets qui lui
appartiennent » me susurre Lisa qui ouvre ma bouche, inspecte
mes dents puis mes cheveux, sans doute afin d'évaluer ma valeur
marchande, les tarifs prostitutionnels ad hoc, une catin aussi
docile ça ne court pas les rues…
Afin de mettre à l'épreuve le félin que je suis devenue, Lisa et
Sylvie m'amènent au zoo. J'espère qu'elles laisseront aux animaux
encagés le soin d'évaluer mon degré de métamorphose. Avec les
lions, j'ai en commun la captivité ; avec le mot
« existence », mon prénom, Aurore, partage une seule
lettre, signe de la gravité du problème ; des caniches, j'ai
la docilité mais non l'aptitude à la tonte de mes années d'enfance,
des chimistes, je suis sœur par mon besoin de molécules
narcotiques, de substances euphorisantes, d'un entonnoir qui filtre
mon chaos. Devant la cage aux lions, Lisa fait glisser son médius
entre mes dents. Au rythme où son bijou lime ma bouche, les paroles
de la chanson Comme j'ai mal se déposent en moi, alourdies
des images du clip et des vibratos de ma mémoire, antienne païenne
pour petites filles massacrées en quête de lunes rouges. Je
bascule à l'horizontale Démissionne ma vie verticale Ma pensée se
fige animale Abandon du moi Plus d'émoi Je ressens ce qui nous
sépare Me confie au gré du hasard Je vis hors de moi et je pars À
mille saisons, mille étoiles. Le majeur de mon amante minore
mes peurs, la cage me souffle « viens te séquestrer, goûter le
jardin des supplices, les orgasmes des emmurées ». Le refrain
chanté par Mylène me libère de tout Comme j'ai mal Je n'verrai
plus comme j'ai mal Je n'saurai plus comme j'ai mal Je serai l'eau
des nuages Je te laisse parce que je t'aime Je m'abîme d'être
moi-même Avant que le vent ne sème À tous vents, je prends un
nouveau départ. La première fois que les images du clip
Comme j'ai mal m'ont giflée, ma mémoire a chaviré bossa
nova d'angoisse et rien n'a plus été comme avant. La fillette
réfugiée dans un placard, terrorisée par les coups de ceinturon qui
pleuvent sur son corps, la fillette jouant avec ses insectes et
sortant de sa chrysalide pour devenir papillon, c'était moi.
L'anamorphosée de Mylène, j'étais. Plus de centre tout m'est
égal Je m'éloigne du monde brutal Ma mémoire se fond dans l'espace
Ode à la raison Qui s'efface. Chaque jour, Lisa m'édicte des
mesures que j'observe à la virgule près. Aujourd'hui, dans le creux
de l'oreille elle me souffle : « au premier olibrius qui
passe, je te loue pour deux heures de tortures soft ».
Plus de centre tout m'est égal. Aux descendants de
l'empereur Olybrius j'offrirai mon corps disjoncté sans subjonctif.
Extrait d'un roman inédit,
Voyage en Mylénie.
11 juillet 2011
Deleuze aujourd'hui
Comment appréhender la rencontre
entre notre présent et le devenir dans lequel l'oeuvre de Deleuze
se poursuit ? Sur quels plans l'un et l'autre entrent-ils en
consonance ? Pris entre héritage inventif et capture mortifère,
soumis à des usages qui le relancent ailleurs comme à des
fossilisations qui le dévitalisent, le continent deleuzien se tient
par essence au-delà des appropriations/désappropriations que nous
pouvons en faire. Il se pourrait que l'époque ressente le besoin de
Deleuze, de ses coupes de corsaire là où la philosophie de Deleuze,
installée dans la pérennité de l'Aiôn, ne parle jamais à une époque
en tant que telle mais à ce qui, en elle, échappe à ses adhérences,
à son appartenance historique, à savoir ses points de crise, ses
fulgurances événementielles. Deux questions se découpent : 1°
comment ouvrir le présent aux problèmes soulevés, radiographiés par
Deleuze ?, 2° comment brancher le corpus deleuzien sur notre
contemporanéité ?
Invoquer une oeuvre, la mettre à l'épreuve, lui demander de nous
fournir des batteries conceptuelles pour la lecture du temps, c'est
avant tout la distordre, la recréer pour l'entraîner vers
l'ailleurs. Au plus loin de cette ressaisie dynamique, la "boîte à
outils" deleuzienne fait le plus souvent l'objet d'un recyclage
automatique : en lieu et place de faire le mouvement de création
conceptuelle, nous singeons alors le contructivisme, nous
contentant de plaquer sur un présent opaque, flou, un package
deleuzien qui se voit transféré dans les champs de l'esthétique, du
politique, des luttes sociales, de l'écologie. Éviter de faire
sombrer le legs deleuzien dans le rayon "import-export", se
prémunir contre une translation sans risque, tout terrain, de ses
innovations, nous écarter d'un saut dans des solutions toute faites
qui nous font faire l'économie de notre cheminement propre, il n'y
a sans doute pas de tâche plus urgente. Les courbures en lesquelles
nous la prolongeons, les terrains sur lesquels nous la relançons
n'appartiennent qu'au geste discrétionnaire des héritiers, non à
leur sourcier. Le danger qui guette le devenir d'une oeuvre, qui
menace son après se tient dans le sentiment d'une passation de
pépites qui nous fait croire que, dès lors qu'héritiers, nous
sommes dispensés d'avoir à forger nos propres instruments de
pensée, exemptés de devoir nous livrer aux aléas de l'exploration.
C'est à la tâche de ne pas nous abandonner à une reprise œcuménique
de bancs de concepts devenus mots d'ordre que nous devons nous
atteler. Songeons entre autres à "lignes de fuite", "pensée
nomade", "déterritorialisation", "CsO" chantonnés en apnée,
confinés désormais dans l'innocuité, devenus ingrédients d'une
méthode de l'a-méthodique schizo-analyse. Le réveil des puissances
à venir de Deleuze passe par une déprise de la nouvelle orthodoxie
à laquelle l'usage doxique du paradoxe a donné lieu.
Suivre un problème, c'est se laisser traverser, déstabiliser par
lui, se retrouver métamorphosé par la violence de son choc. En nous
prémunissant contre la stupeur provoquée par un point de crise, la
reprise académique d'outils fétichisés nous interdit
l'expérimentation de nos puissances créatrices. Dans l'exercice
d'une vigilance quant à cet assoupissement, il nous est alors
loisible de replonger dans les analyses du capitalisme proposées
par Deleuze et Guattari, de réinterroger à nouveaux frais les
opérateurs dont ils repèrent l'agissement dans le néo-libéralisme
(décodage des flux et resserrement axiomatique), de sonder les
impacts de la césure entre ancien capitalisme centralisé et
capitalisme rhizomatique actuel. Il importe moins de tester la
pertinence locale de certaines de leurs grilles conceptuelles que
de voir en quoi elles nous fournissent des pistes de déchiffrage du
présent et nous procurent des armes de pensée à même de faire d'une
simple boîte à outils un levier de changement.
Deleuze aujourd'hui, c'est la réception d'une philosophie acquise à
une immanence radicale, à l'impersonnalité du champ transcendantal
en deçà de tout sujet et de tout objet, une philosophie entée sur
les questions de l'événement, de l'intéressant, du nouveau et de
l'identité entre être et penser, ayant sacré le nouage indissoluble
de la production idéelle et de la production d'existence. Deleuze
aujourd'hui, c'est l'accueil d'un système placé sous le signe du
vitalisme qui a ouvert l'extra-philosophique (l'art, la science, la
politique) à un traitement philosophique dans le mouvement où il a
interrogé les paramètres spécifiques des sphères de pensée que sont
les trois Chaoïdes, à savoir la philosophie, l'art et la science.
S'il n'est aucune terre (cinéma, peinture, écologie,
psychanalyse...) qui ne puisse se prêter à une saisie
philosophique, c'est dans la reconnaissance de l'activité créatrice
sui generis de ces disciplines. La philosophie n'est pas un
métadiscours investi d'un privilège réflexif.
L'on peut soutenir que les sombres précurseurs n'ont pas de
successeurs, qu'en tant que capteurs incertains d'événements de
pensée dont d'autres s'empareront ils se tiennent hors de tout
suiveur, de tout légataire. L'on peut en dériver que nous avons
aussi à être les sombres précurseurs de Deleuze au fil d'une
temporalité bifurquante, riche en boucles rétroactives. Si,
structurellement, Deleuze peut occuper le rôle d'intercesseur,
d'éclaireur de notre temps, c'est aussi au sens où personne d'autre
que nous ne peut être le guetteur, l'aventurier de ce qui nous
advient. Faire vivre son empirisme, c'est le mettre en action sans
le chapeauter sous un mode d'emploi prêt à servir.
Ni bouée de sauvetage en des temps obscurs, frappés d'illisibilité,
ni remède, medecine man qui nous ouvrirait les portes de la grande
santé solaire, ni ressource prophétique ni vecteur thérapeutique,
Deleuze est tout au plus un phare qui nous propose un clair-obscur
que nous avons à activer par nos propres lueurs, un phare qui,
selon une formule leibnizienne, nous rejettera en pleine mer alors
que nous croyons atteindre le port.
20 juin 2011
Reflets de l'air du temps
Bondage. «
Un corps encordé n'est pas un corps » est l'article de foi du
bondage. Apparu au Japon, le bondage s'affranchit de son origine
martiale et devient un art du ligotage érotique extrêmement
stylisé, croisant souci esthétique et ingrédients sexuels. Sorte
d'ikebana appliqué au corps qu'il emprisonne sous un réseau de
cordes, le shibari ou kinbaku tient d'une cérémonie codifiée où
prédominent la beauté des tressages, les figures de style, la
création de positions (aigle, crevette…). Trajet énergétique des
cordes et des nœuds, alphabet de motifs, emmaillotage des seins,
resserrement des chevilles sur les cuisses, poignets menottés,
suspensions aériennes, pose de bâillon, de bandeau, cire de bougie…
l'espace du corps se recompose. Le, la bondagé(e) se recentre et se
dissout, faisant monter sa jouissance le long de la musique des
cordes qui cadenassent son corps. L'art du ligotage a ses fleurs de
rhétorique, ses choix stylistiques (symétrie ou asymétrie, types de
nœuds, harnais partiel ou total), ses formes géométriques (les
losanges du kikkou évoquant les écailles de carapace d'une tortue).
Passant en Occident, le bondage s'allie aux pratiques SM, déplaçant
sa fonction rituelle au profit de jeux de domination. Son coup
d'envoi est donné dans les années 1950 par John Willie, dessinateur
de 'Gwendoline', et par l'actrice Betty Page. Les cordes de chanvre
ou de jute, puis les lanières en cuir, les chaînes en métal créent
de véritables blasons corporels, des cartes du Tendre. Des photos
de Jeandell, d'Unica Zürn ficelée par Bellmer aux collégiennes et
geishas d'Araki, le bondage réinvente un autre rapport au corps,
d'autres trajets érotiques. L'envol naît de l'immobilisation
forcée, l'exacerbation des sens s'appuie sur leur privation (yeux
bandés, bouche bâillonnée), l'ivresse d'une sortie de soi jaillit
d'un corps encordé, désaxé, soumis à des recompositions anatomiques
qui sont comme des renaissances.
Masochiste.
Répond à la définition du masochisme social ou moral toute personne
qui recherche une position victimaire dans la vie quotidienne.
Caracoler d'échec en échec est la seule réussite qui la grise. Le «
qui perd gagne » et autres tourniquets de la logique n'ont plus de
secret pour elle. Mais le Saint Graal que convoite le masochisme
sexuel est d'une tout autre nature. Avec un bourreau officiant en
position de maître, il s'agit d'expérimenter une montée aux
extrêmes, jusqu'à repousser les limites psychiques et physiques. La
douleur corporelle, l'humiliation mentale sont délices : son
alambic transmue la souffrance en jouissance. Surdouée du paradoxe,
c'est au faîte de l'esclavage que la victime masochiste conquiert
sa liberté. Comme le chante Mylène Farmer 'Plus le corps est
entravé plus l'esprit est libre'. La scène SM qu'elle dispose a
cinq piliers : la toute puissance du fantasme et du scénario, le
facteur suspensif, le caractère démonstratif, exhibitionniste de la
douleur éprouvée, la spirale de la provocation, l'obéissance
surjouée au maître et sa mise au défi. Les catégories qui la
cernent sont deleuziennes : 1° sous son apparente monotonie, la
sempiternelle répétition des sévices est différentielle,
métamorphique car réitérer, c'est déplacer, 2° elle explore des
devenirs animaux, devenir chien, pony girl, pony boy, des devenirs
objets (table, lampe), 3° elle se construit un Corps sans organes
qui congédie le Je, 4° dopée à l'exponentiel, les passages à la
limite qu'elle traverse se font sans filet. Une touche
d'aristotélisme s'ajoute parfois au tableau : goûtant tout ce qui
dissémine l'ego, elle joue et retraverse des traumas, des scènes
infantiles au fil de compulsions qui libèrent une catharsis. De
'Mademoiselle Julie' de Strindberg à 'La Pianiste' de Jelinek, de
'Portier de nuit' aux films de Robbe-Grillet, d''Histoire d'O' aux
romans de Mandiargues, l'adepte de la soumission recherche
l'asservissement avec une soif mystique, élevant la douleur,
l'avilissement en moteur, en moyen et fin du plaisir. Action for
Rihanna : 'Now the pain is my pleasure cause nothing could measure,
chains and whips excite me'.
Tournante.
Quatre lettres de base auxquelles on adjoint un adjectif de neuf
lettres, dans le code pénal je suis durement réprimé, tout un
article 222-23 à moi tout seul, et si je touche à des mineurs de
tous sexes, je risque perpète. On m'appelle viol collectif mais
pour les intimes mon nom est tournante. Je ne plaide ni coupable ni
non coupable, je suis. Les beautés explosantes-fixes, je les piste
et les capture de préférence dans des parkings et des caves
obscures. Pas d'alibi psy du type Œdipe raté ni de circonstances
atténuantes s'il vous plaît, mon nom est pulsion, pression,
sauvagerie. Ce n'est pas tous les jours 'Orange mécanique' mais
quand dans ma tête retentit la 'Neuvième symphonie' de Beethoven je
convoque la garde rapprochée de ma bande et frappe. Pas au hasard,
oh non. C'est avec un flair infaillible que je choisis ma victime,
parfois l'amie d'un de mes lieutenants fait l'affaire, la femme de
l'un sous les corps des autres c'est pas moi qui l'ai inventé. Les
discours des chiens de garde, des chevaliers de la vertu, des
gominés police des mœurs, j'en ai rien à cirer. Rituel adolescent
des banlieues naufragées, initiation pour zoulous défoncés, droit
de cuissage nouvelle tendance, orgie de chair à baiser, c'est fou
comme on fait couler l'encre des bien assis. Moi, c'est du sperme
que je fais couler ad libitum. Nos sexes bourrés de dynamite sont
nerveux, shot gun à tous les étages pour Miss X qu'on tamponne
gangsta rap. À tous les rats je balance « ce que je veux, je le
prends et le partage », point barre à la ligne. La poupée-toupie
d'aujourd'hui, c'est sex-bazooka qu'on la tatoue. Je deale la vie à
mort, je dope la mort, crie pas bébé car j'ai le sang chaud et
demain on recommence, gang rape au finish. Pour toi, je fredonne
Madonna et Lil Wayne en V.O. : 'I'm a sex pistol My body's fully
loaded And I got more ammo My love 's a revolver My sex is a killer
Do you wanna die happy ?'
06 juin 2011
Gainsbourg et Bambou. Mélodies en sous-sol
Pour
Bambou,
Elle (Bambou) :
La vie viendra et elle aura ton visage, tes mots, ta voix
surtout.
Mes silences poussent des cris à tête de pavot, des cris aux yeux
bridés.
Nom ? Prénom ? Dissipés. Gosier bloqué. Naissance barrée. Géniteurs
ensablés, accouchement d'une poupée expulsée au rayon des objets
perdus… Dans les limbes, on vivait mieux.
Sans desceller les lèvres, c'est le conte des mille et deux nuits
moins une que je t'ai balancé.
Des éclats de moi, en toi, sont restés. Ta séduction était un fondu
enchaîné de blanc et de mauve ; nos sexes avaient la couleur de
l'été.
Ce matin, la tentation de troquer maintenant pour hier m'a
effleurée… On a tant traqué la femme en moi quand j'étais enfant
que, souvent, les deux se font la malle. Quand la femme ressurgit à
l'improviste, elle chasse l'enfant. Celui-ci, tapi dans un coin de
mon cerveau, attend l'heure de revenir sur scène, montant à marée
haute, sur les épaules de la nuit. Ce matin, la tentation de
troquer l'ici pour le néant m'a traversée…
Pourquoi s'entêter à être là ? Tu me répondais par une moue que je
lipstickais de baisers-morsures estampillés Childhood.
Désintoxiquée de toi ? Désintoxiquée de tes alexandrins reggae, de
tes mélodies poker, brelan de lolitas et fellations exotiques ?
Jamais.
Arrivé sur des touches d'ivoire, tu es parti sur des touches
d'ébène, érotico cantabile, Chopin dans une poche, des baby dolls
dans l'autre.
Je tire mes souvenirs à la courte paille. « LOVE ON THE BEAT SUR
L'ARC-EN-CIEL DES ORGASMES », c'est le billet que tu m'as tendu,
écrit en lettres majuscules. Je l'ai plié en quatre, l'ai posé sur
ma langue, le mâchant longuement avant de l'avaler.
Je t'ai soufflé : « Allitère-moi en pays inconnu, là où les poupées
se teignent les souvenirs à coups de saké ». Tu m'as dit o.k. et
entraînée dans les shoots ambiance aquarium et lits-cages de Bambou
et les poupées. Sur les tirages argentiques, mon enfance promenait
ses fissures et ses haïkus au goût d'ecchymose.
Lui (Serge Gainsbourg) :
Tes charmes ont ricoché sur mon verre de cristal, Las
Vegas dans mon rétro. Le jackpot, c'est le hasard multiplié par le
dé à sept faces.
Elle :
Les nuits étaient basses, mes envies de partir dans le
grand ailleurs trop hautes. Quand tu m'as murmuré « good bye
Caroline, bienvenue à Bambou », j'ai faussé compagnie à Caroline.
Ses huit lettres que j'avais saturées de poudre blanche, je les
irradiais de la danse du B. A. M. et du B.O.U.
Une pincée d'Empire du milieu et un ascendant labellisé made in
Germany te donnent un sourire en forme de jonque, une guerre entre
toi et toi m'as-tu jeté dans un nuage rasta.
Lui :
Tu parles à qui, petite ? Ta voix laisse des ronds à la
surface des étangs, ta voix me sex-appeal jusqu'au sang. Babylone,
je savais que c'était toi quand je t'ai aperçue, si décalée, hors
de tes axes, tombée entre deux bâillements de la durée. Le méridien
de Greenwich, d'emblée, j'ai rêvé de te le passer en sautoir autour
du… cou, les sauteries avec des Araki's girls aux paupières lourdes
d'héro, j'ai pensé que ça dévierait la trajectoire des balles
fatales que décoche l'outre-tombe.
Tes nymphéas, je les ai rendus waterproof. Je t'ai envoyé en
intraveineuse les lettres qui swing sans s'écraser dans des
rizières aveuglées de napalm. T'es accroc aux jeux avec le feu,
Bambou ? No problem, Gainsbourg et Gainsbarre sont docteurs honoris
causa en pyromanie.
Te voir, à l'Elysée-Mat, à la sortie des eighties, m'a renversé,
sidération stroboscopique. Quand je t'ai murmuré « Dieu est juif,
juif est Dieu », tu m'as montré tes stigmates peu bibliques. Dans
ton iris, un léopard stone bondissait. Te voir, à l'Elysée-Mat, a
chassé le Styx qui coulait, imperturbable, dans mon spleen
natal.
Dis-moi, petite, tu me donneras la dernière rime ? Une rime en
éventail dans tes sourires en X signés Mallarmé ou bien une rime en
spirale quand tu deviens lacrymale ? Il n'y a plus de malaise en
Malaisie… mes ex-paroles sont obsolètes, je palinodie ma mort quand
souffle le vent cosmique.
Les vies assaisonnées Mister Pudding et Miss Chlorophylle sur fond
de baise écolo, pas pour moi. No comment, c'est comme ça.
Dis, petite, de quel rêve tu sors ? Quelle amplitude érotique sur
ton échelle de Richter, ce soir ?
Multiplier la nicotine par le goudron ne donnera pas une cigarette.
Les axiomes d'alcoolique ? Des diamants 69 carats.
À déchirer d'amour tous tes orifices, j'ai pythagorisé ta beauté
par tes mystères. La géométrie euclidienne n'a plus cours au pays
des stups, c'est ça qui électrisait tes décibels.
Disparaître, ça te connaît. L'action par à-coups erratiques et
bonds de fauve est chez toi sœur du rêve. Proust t'aurait
volontiers accueilli dans ses pages, en petite sœur d'Albertine,
même si tes réminiscences sont parfois frappées d'anorexie.
Accroche-toi à mes mots somnambules : ils croient dormir mais ils
courent le long de tes épaules, ils sautent à côté d'eux-mêmes car
tu n'es jamais là où tu es. Des sucettes à l'anis passées au
martini bianco, ça te dit ?
Elle :
Je souriais recto, je pleurais verso, j'embrassais pile,
je coulais face, mais sur l'arête de ton verbe, tu m'as braquée,
hold up torride pour un opéra sea, sex and moon.
Tu m'as dit « la géographie que j'invente pour te rapter a pour nom
Eurasie. Un préfixe grec pour des yeux en amande, trois syllabes
qui fondent sur les langues avides d'extases de cobalt et de nacre
». Depuis que tu l'as tatouée sur mon rainbow secret, l'Eurasie, je
ne l'ai plus quittée.
Les désorientés ont toujours une dose de Levant à s'injecter.
Junkie de ta galaxie, je suis restée. Quand mes jours virent au
pudding de suicidée, quand mes nuits chavirent tango horizontal,
tes quasars milk-shakés vodka m'aident à me délester de moi. Bye
bye ma perfusion de haute mélancolie…
Ne pas croire au zéro, c'est ne pas croire à ton départ.
Lui :
Tu baises, tu biaises, tu lévites, tu rampes, tu prends la
tangente. Je t'ai prise en auto-stop, mais pas de crainte : pas de
virée chrysanthèmes en plastique et gibet aristocratique, pas de
terminus avec moi, juste la balade forever de Melody Nelson,
direction le grand canyon, tu vois ce que je veux dire ; juste ta
sensualité qui dopait ma Ford Mustang, explosion du compteur sous
tes charmes illégaux et ton hyper-voltage de
sauvageonne.
Faire l'amour ondulations de delta-plane, ça te fait vibrer
crescendo ? Où et quand t'ai-je plaquée au mur et papillonnée la
dernière fois ? Peu importe. L'espace et le temps, je leur ai tordu
le cou depuis Le Poinçonneur des lilas.
Mes humeurs à la coupe perfecto, gueule surmontée d'un borsalino,
délogeaient tes oasis noirs.
« Avant », « après », laisse ces mots au vestiaire. « Hier » et «
demain », je te les enfoncerai dans « aujourd'hui » à coups de
reins, de riffs et d'arpèges. Bâille, bâille, Samantha, que j'y
entre mon index et mon cobra.
Elle :
La vie viendra et elle aura ton visage, tes mots, ta voix
surtout.
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