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21 octobre 2011

Séquence en X

Tirant sur sa cigarette qui expulse de curieux X dans l'air désoxygéné, Sissi m'expose que l'extase ne s'explique pas, que l'extrême s'exempte d'une exigence d'exactitude. Dès le début, j'ai senti qu'elle ne se contenterait pas d'un exergue, mais prolongerait l'exercice bien au-delà, dans l'exotique. Expérimentant l'excès sous tous ses axes, elle s'excepte in extenso de tous les expédients et accède sans encombre aux paysages de l'exploit. Ce n'est ni de l'excentricité, ni la recherche d'une excursion exemplaire ; il n'y a pas à exhorter Sissi à la plus belle expression : loin de tout exhibitionnisme, une exacerbation de l'extraordinaire compose son existence. Dès qu'elle a surgi dans mon plan en XY, son extravagance m'a ravagée d'excitation. Ses gestes, ses pensées sont des hapax. Dès sa première apparition, je me suis saoulée de son sex-appeal. 

 

Qui exhume l'exquis ne mime que l'extrême-onction. Avec Sissi, l'exquis s'extrait des excavations les plus troublantes. Dans ses terres intérieures, elle a toujours connu un exil mâtiné d'exode, une diaspora quantique ; c'est pourquoi elle expulse les exorcistes prompts à faire expirer tous les oxymores. Elle aime extrapoler cette idée : que les exfoliants imposés à la pensée exacerbent l'extériorité de l'existant et oxydent l'exultation. Elle excommunie son anxiété à coups d'axiomes, à coups de Tranxène, de xérès, de champagne extra-dry ou autre mixture, inventant une boxe exotique pour endiguer les montées d'anorexie. Avec elle, j'ai compris que la proximité de nos textes n'avait pas besoin d'un sphinx tutélaire, que nos sexes s'exaltaient dans la même galaxie. La perplexité est le luxe de ceux qui ne tolèrent aucune approximation, fût-elle bissextile. L'expiation, les vexations rendent exsangue quiconque s'exténue à s'excepter des connexions vitales habituelles. Je n'ai jamais cherché de rixe avec ceux qui excipaient des héros du Styx. Je ne xylophone ni avec les fausses nixes ni avec les collectionneuses d'ex-libris, encore moins avec les dyslexiques des affects. L'intoxication maximale avec des hétérosexuelles tournant dans le X aux côtés d'Astérix proxénètes, ce n'est pas mon anxiolytique et les mœurs exogames, les grossesses extra-utérines des exocets ne m'excitent guère. Avec ou sans latex, l'amour est rarement saxicole mais toujours xénophile.

 

Aucune envie d'expulser l'index de Sissi de ma bouche. Plus son excitation grandit, plus son index exacerbe son fox-trot avec une rare dextérité. Experte, elle exhale ses élixirs qui ne sont jamais ex cathedra et qui exhaussent notre veine existentialiste. Depuis ce jour X où un axe d'excitabilité nous a reliées, nos explosions de liesse sont exponentielles. Elle aime me passer un collier et une laisse Max Mara et m'entendre aboyer comme un fox-terrier. Moi, j'aime exhiber mon coccyx. L'existence n'a rien à voir avec l'exégèse, le pseudo-laxisme et leur tendance à la cachexie. Ceux qui expectorent la vie exècrent l'excédent de leur existence sur leur essence et réexpédient dans le -X l'accent dont on les a gratifiés. Au lieu d'occire leur Tyrannosaurus Rex, ils exultent d'être les exarques de leur propre expropriation ; se sentant accessoires, auxiliaires du rien, voire explétifs, ils expirent sans rechercher l'exorbitant. Entre le « non » inextinguible et le « oui » in extremis, ils oscillent en exsudant leur débâcle.

 

L'index de Sissi accentue sa pression, inexorable. Depuis peu, nous réussissons à exporter des sixtes dans nos cris, diabolus in musica sexi. Pour me saxophoner d'une volupté excédentaire, je mets Mylène Farmer, L'Instant X en extended dance remix puis exhale « on veut de l'amour XXL ». La vingt-quatrième lettre de l'alphabet a tout d'un phénix. Qui chérit la luxuriance fait exploser fixations et prétextes. Le sentiment d'expectative n'est qu'une question de parallaxe. Sissi fait danser mes X sur l'abscisse qu'elle me trace, traquant l'inexpugnable, exigeant génuflexions. Excoriée par ses vortex où s'extrade la vox dei, j'exécute les exercices hyper-sexuels dont elle ne m'exonère jamais. Je baise sa cheville, ses maxillaires, l'abraxas qui orne son thorax extra-small. Nous nous exposons dans nos exceptions occipitales, au fil d'explorations hétérodoxes qui échappent à toute taxinomie. Nos joies sont hors-texte, hexagonales, sans qu'il y ait besoin de sextant pour mesurer leurs angles.

 

Ex abrupto, Sissi me rappelle nos étreintes, cet été, dans un xyste désaffecté. Elle aime l'amour exposant n, se sentir extradée dans mes zones, les pluies de désir extrême-oriental, le ptyx extra-substantiel qui échappe à tous les exotismes faciles. L'angoisse s'exporte en tout mon corps  quand elle m'expulse d'elle-même, quand Saint-Exupéry perd toute trace du Petit Prince. Mon sonnet en X prend alors la forme d'un temps qui n'explore plus que ses souvenirs, d'une vie qui s'excuse d'être elle-même, l'ex-nuit se voulant pré-jour, l'in vivo se prenant pour un ex-voto…

 

Sissi désaxe l'explicite, chuchote que l'Orient-Express circule là où déferle l'amour. Je la pyramide de Louxor dans l'extra-fièvre des sens, j'attends que ses rires d'onyx me mènent loin de l'Occident. Avec Xénakis sous baxter, j'enfouis ma langue dans son sexe. Son visage exprime l'extase, cap vers l'inoxydable. Exit le contre-vital, la parataxe des émotions, exit la séduction à l'ombre du Botox, Miss Ataraxie et sa libido ultra-violette… Certains jours, elle réexpérimente une de ses inventions d'enfance : au fìl d'une diction accélérée, elle glisse son ami partout où elle peut et me lance « je n'ai jamaix aimé les xieux qui rexemblaient à une flanelle oxford. Pour moi, le contexte suit la cadence du manuxcrit que nous rédigeonx. J'ai toujours xardiné la nuit à la recherche des plus beaux xylophages. L'ivrexe de la beauté a toujours été mon oxygène, ma pax amorosa. L'éléganxe passe à l'endroix où la lumière naît du noir. Le Chrixt cruxifié, c'est bon pour les cruciverbixtes. Chacun étant sa propre coxinelle, il n'y a pas besoin d'un sauveur. J'ai toujours mixé les idées avec leurs ombres en les tirant au-delà d'elles-mêmes. La luxure est une invenxion des dixiples du nazaxéen. Il n'y a rien au xiel qui ne soit sur terre. Très tôt, j'ai xélébré les romanxes de xertains pluriels qui affixent une croix que nul n'entend ».

 

Le borax amélioré d'ecstasy, les cocktails peroxydés, le pyrex des non-souffrances, le xénon des hautes altitudes de l'amour, la vraie tequila mexicaine, les élixirs paradisiaques, certaines blondes oxygénées la grisent au-delà de tout lexique. Notre grammaire de l'amour ne suit ni les légendes de Saxo Grammaticus, ni les fresques de la Chapelle Sixtine. La vaccination, la prophylaxie, c'est bon pour les axolotls. La vie et son ombre avancent ex æquo, sans qu'on doive recourir à des préfixes. Est dit exigu tout nom en lequel Sissi ne peut danser. De ses ongles, elle excorie mon dos, m'emportant dans son axiomatique. Tout en moi s'expose à sa syntaxe exubérante. Nos X s'excèdent en se nouant en une seule oxalide.

03 octobre 2011

Néron, tombeau d'Agrippine

Depuis son arrivée au monde, Néron est une boule de peur, un fruit gras sans défense que sa mère mord jour et nuit. Son sexe n'est plus à lui, l'Empire ne lui a jamais appartenu, le scorpion Agrippine a planté ses pinces dans sa voix de lumière. Il n'a jamais eu de mère, mais une dévoreuse d'hommes qu'il a prise comme une bête. Il s'empare de cette féminité qu'elle a tuée en elle ; chargé de bijoux, maquillé comme une reine, il devient la catin préférée de la nouvelle Babylone. Sur toutes les branches de l'arbre où il veut chanter, Agrippine se dresse. Il ne sera pas ce qu'elle veut qu'il soit, un monstre qui sème le meurtre en toutes saisons. La sorcière Locuste fera de lui une femme que les gladiateurs, les acteurs, le vent, l'orage glisseront entre leurs cuisses musclées. Lui qui - signe funeste - vint au monde par les pieds sortira de la vie embroché par un fougueux légionnaire.
La peur que sa mère lui inspire étant infinie, mythique, il lui réserve une mort mathématique, précise. Le plan échoue, le bateau qui devait se fendre en deux et emporter la partie où réside Agrippine se met à couler ;  immortels sont les ogres ; rescapée du naufrage, elle regagne le rivage, fière que la mort ne veuille pas d'elle. La mer a recraché celle qui n'a jamais été une mère. Le fils doit faire périr l'hydre qui l'a porté dans ses flancs : avec ce crime, il cessera d'être criminel et sera de la race des filles d'Éole. La panique fait délirer Néron qui aime les garçons au visage de filles et craint sa mère aux traits de général. Le glaive d'un fidèle accomplira la tâche à laquelle l'océan s'est dérobé. À des centaines de lieues de l'assassinat, Néron entend l'épée déchirer ce ventre qui l'a hébergé. Mais si les lèvres du fils ne sont plus écrasées par la bouche mauve du serpent maternel, la nuit, elles laissent échapper son nom enveloppé par une terreur brûlante. Le soleil se consume en cendres, la lune imite le rire féroce d'Agrippine, Néron fait de son corps un bordel pour ne plus entendre sa mère hurler en son bas-ventre. Il se voulait léger ; or, le crime est lourd. Du fond de sa mort, la mère dépèce son fils, sa marionnette, son oie grasse. Si, dans ce monde, l'art est un crime, il s'ensuit que le meurtre est un art. Les paysages sont bouffis comme la face de Néron ; qui est né rond vivra en carré, le corps étiré aux quatre coins de la débauche. Tous les océans du monde, tous les mets qu'il engloutit, tous les corps qu'il étreint ont la musique, la saveur, la chair de sa mère. Il est toujours la petite servante d'Agrippine, la vomissure qu'elle épand sur sa couche nuptiale. Enfant, il avait vu juste : sa mère est partout, dans la foudre qui se plante en pleine douceur, dans la pluie qui fouette des mâles trop mous, dans le chant de l'aube qui enveloppe d'un rose clair les meurtres commis durant la nuit.
Afin que l'univers se redresse, l'empereur vit couché, à quatre pattes, le dos labouré par les talons de sa mère. C'est de ne croire aux lois de la nature, au partage des éléments, aux grandes divisions ancestrales qu'il bouscule le haut et le bas, le masculin et le féminin, la vie et la mort. Le pouvoir est le champ du caprice. C'est, couvertes de sang, que les toges blanches des sénateurs se mettent à penser ; c'est, tirés dans la poussière par un quadrige que les jurisconsultes gratifient le peuple de leurs plus beaux hennissements, comme si l'approche de la mort rendait artistes les âmes les plus grossières. Néron abhorre gouverner ce grand corps qui s'étend de l'Égypte à la Bretagne, de la Judée à l'Espagne et qui ressemble tant à celui de Poppée et puis, l'Empire est fragile comme le ventre de son épouse si bien qu'il pourrait succomber à une petite colère rose et blanche… L'éviration qu'il a imposée au beau Sporus en fait la réincarnation de Poppée. Un César est celui qui occupe toutes les places, qui se roule aux pieds de son époux puis soulève le voile de son travesti préféré. Personne n'est Néron puisqu'il est la somme de tout ce qui danse entre les choses, entre les sexes, entre les générations. Rome n'est plus une ville, mais la gerbe d'écume qui coule des lèvres de l'empereur.

Rien ne divertit Néron de la peur, cet infatigable rongeur qui surgit d'un souvenir d'Agrippine, le plus souvent au cœur de la nuit, parfois à l'heure méridienne. La Fortune a fait de la mère un sommet de forces, du fils un parterre de faiblesses. Il a beau se cacher dans les cuisses nerveuses d'esclaves syriens, sangloter sur l'épaule de Tigellin, Agrippine triomphe dans ce corps disloqué par l'épouvante. Ses organes des sens sont des puits qu'il doit murer afin de laisser la génitrice au-dehors. Affichant son ventre de femme grosse, Néron tente une dernière mise à l'écart d'Agrippine en s'engendrant lui-même. Se peut-il que les Alpes se préparent à marcher sur Rome, que ces montagnes barbares convoitent les sept collines ? Y a-t-il une parcelle de temps et d'espace où ne règne Agrippine ? Auguste enfilait les mots les uns à la suite des autres sans en respecter ni l'orthographe ni les séparations. Néron enfile des corps dont il bouscule la grammaire, violentant les règles de genre et de nombre. Les plaisirs parlent grec, la peur se dit en latin.
Néron est le tombeau de sa mère laissée sans sépulture. Les jours où son âme fait naufrage, il ordonne que des rameurs tirent leur trirème jusqu'au seuil de la Maison dorée et, pataugeant dans ses lubies, il fait mettre au fer, puis décapiter les survivants qui n'allument pas ses désirs. Mais, hausse-t-il le meurtre au rang de religion, ses assassinats échouent à dresser un mur entre sa mère et lui. Il a commencé sa vie sous forme d'un merle tenu dans le bec d'Agrippine, il la terminera sous celle d'une vache impériale hantée par la défunte. Les pierres du palais pleurent ceux que l'empereur a précipités dans la mort. Les plaisirs s'étirent comme des tigres jamais rassasiés. Entre les heures et les jours, il y a le siècle, le millénaire Agrippine qui tient le temps sous sa botte guerrière.
 Tout en Agrippine rappelle l'amazone Lysippé qui brisait les membres des enfants mâles afin de les assujettir à des tâches domestiques. Ici, les corvées domestiques sont celles du trône. Mais, si c'est à la volonté de sa mère que Néron doit d'être empereur, c'est par lui seul qu'il est devenu la putain de Rome. Après l'aqueduc qu'il a fait bâtir, il rêve à des fontaines de sperme. L'Histoire est un amas de broussailles que seuls quelques grands hommes épilent ; c'est pour mieux la sculpter que Jules César avait le corps glabre. Néron est l'empereur de la musique et du théâtre que la guerre et les finances font bâiller d'ennui. Il a demandé à la magicienne Locuste des potions qui donnent à son chant la pureté de l'eau, l'éclat du soleil et à son visage les traits d'une femme. Affranchissant les esclaves nubiens qui ondulent comme les roseaux du Nil, mettant à mort ceux qui, par leurs vœux de chasteté, s'opposent à son art de la débauche, il dresse un festin que jalouseront les siècles à venir, accouplant les notes du plaisir à celles du crime, presque les mêmes pour qui a l'ouïe fine, soulevant des blocs d'espace pour se protéger d'Agrippine. La lune abuse du soleil quand il dort ; ainsi fait Agrippine. La nuit n'a plus de fin car la main gauche d'Agrippine tient l'aube au collet tandis que sa droite pétrit le fascinus de son fils.

Parmi les proches que Néron a jetés dans la mort, seule sa mère le tourmente sans répit. Britannicus, Octavie, Poppée, Sénèque, Pétrone, Lucain se rappellent tout au plus à lui au creux du sommeil, mais se dissipent dès que pointe le jour. On raconte que des paysannes se bourrent les oreilles de persil trempé dans de l'urine de chat afin d'éloigner les morts les plus importuns. Pour tenir Agrippine à distance, des forêts entières plantées dans tous les orifices du corps ne suffiraient pas. L'Histoire fermera les yeux : dans ses grandes cuves, Néron cherche l'homme-femme nouveau, le chant qui fera fleurir la nature en une nuit de noces éternelle, le poème qui le sauvera des griffes de sa mère.
 L'empereur est la seule dent cariée dans la bouche sans fond d'Agrippine, cette mère que ne visitèrent ni les sanglots, ni les larmes, cette maman-obélisque qui intimait au fils de s'empaler sur son sommet. C'est de n'en avoir point qu'elle commandait aux cœurs. Privée de tombeau, réduite à l'errance dans des contrées stériles, la fille du grand Germanicus reste ce Minotaure qui sème la terreur chez son taurillon. Écrasé sous un aurige ramené de Phénicie, l'empereur reconnaît dans le souffle qui brûle sa nuque celui de sa mère. Quand, couché sur son triclinium, il ordonne que l'on orne de grappes de raisins ses nobles parties, il sent la main d'acier de celle qui lui donna la vie faire de son phallus un chiffon. Les heures sont toutes étroites, c'est pourquoi le corps empâté de l'empereur reste coincé dans le passé, échouant à sortir du ventre d'Agrippine. Les sexes en érection devraient prendre exemple sur la volonté de cette dernière qui bandait son arc mieux qu'un Scythe. Tenant le calame de l'Histoire, Agrippine a découpé à l'avance tous les actes que jouera son fils et, voyant loin en arrière mais aussi loin en avant, elle a perçu la fin de la dynastie julio-claudienne, l'avènement des souverains flaviens, des Antonins, puis des Sévères. Toutefois, ce n'était pas détenir les clés des portes des grands règnes qui la grisait, mais bâter son fils en le plaçant à la tête d'un Empire dont elle tenait les rênes. Tiré par son enfant, son garçon-fille aux joues plus rondes que des citrouilles, le char qu'elle conduisait écrasait les adeptes du nouveau Dieu, ce Christ à la triste figure.

 Néron est un enfant-tyran qui a toujours fait naufrage, un fruit blet qui fait chuter l'arbre dont il est le monarque. Dans ses effrois, dans des chairs venues de Bithynie, de Numidie, de Pamphylie pour le distraire, il rampe. Les esclaves à vendre ont les pieds blanchis à la craie ; se vendant aux gladiateurs et aux cochers, Néron a le phallus noirci par Agrippine. Les massacres des conjurés regroupés autour de Pison, le martyre infligé aux chrétiens soupçonnés d'être les incendiaires de Rome, les meurtres qu'il ordonne pour lisser ses craintes sont autant de tributs déposés aux pieds de sa mère toute-puissante. Une morte de la stature d'Agrippine a faim de chairs, de divertissements, d'offrandes. La dynastie est ce fleuve de sperme qu'il laisse couler entre les cuisses de sa génitrice. Tout se faisant liquide ou igné, il n'y a plus de terre ferme, rien qu'un ciel qui déverse ses excréments sur la tête de l'empereur. Dans les orgies, Néron offre son corps de femme enceinte aux petits dieux de la nuit. Lui, qui porte l'Empire dans son ventre, est la matrone du fantôme de Jules César. Sénèque, Pétrone invités à s'ouvrir les veines, la beauté de Poppée muette à jamais, victime d'un malencontreux coup de pied, la chétive Octavie ayant rejoint les mânes de son frère Britannicus, emporté par le poison… l'univers se vide, la nuit glacée roule ses hanches pour y enserrer l'empereur. Aussi grand soit son royaume, aucune terre n'est la sienne.

 La terre est une vieille pomme fardée, Néron une vraie fille déguisée en empereur, expulsée du ventre maternel 18 jours avant les calendes de janvier de l'an 37. Si la pureté c'est l'inceste entre sœurs, Néron n'est-il pas la sœur cadette de sa mère ? Les chrétiens menés par Paul de Tarse n'offrent qu'un théâtre triste, sans éclat, où les âmes copulent en lieu et place des corps ; c'est pourquoi Néron le Grec, l'Oriental vomit leur Dieu de colère et de miséricorde qui envoie son Fils, le Sauveur. Après l'incendie de Rome, des nuits entières, il fait brûler ces loqueteux dont les cendres n'accouchent d'aucun phénix. La vérité de l'univers, c'est le cercle et non ces deux droites qui se coupent sans élégance pour former une croix. La vérité de l'univers, ce sont les mouvements courbes que dessinent les sons de la cithare, la danse du sexe de Pythagoras autour de l'impératrice Néron, et non la ligne sévère qui relie la crucifixion à la résurrection. La vérité de ce qui existe, c'est la bouche d'Agrippine refermée sur les cris de son éternel nourrisson. Rome est une cage où patauge Néron qui, courtisane aux chairs molles, fait rebondir son double menton sur les testicules de ses princes de la nuit. Rien en lui n'est ferme, si ce n'est la folie sanguinaire, fruit de sa peur. Avec Agrippine qui lui maintient la tête dans ses déjections, tous les chemins mènent au meurtre. Il fait voter des décrets qui mortifient les sénateurs, il exige que la nuit se change en un bel esclave nubien, la fait décapiter si elle l'embroche avec trop de douceur, il s'enhardit de ses excès et songe à souiller les morts récents en les réduisant à des filles de joie. Dans le protocole, il ajoute l'obligation de lécher les cals qui font souffrir ses pieds. Le soir, il sanglote de n'avoir encore pu enfanter à l'envers, se maudissant de ne donner naissance à un petit Néron et, tandis qu'il cherche l'avilissement pour lui-même et ses proches, il vénère le dieu Mithra, se baignant dans le sang du taureau blanc dont il est désormais la génisse. Les édits de l'empereur sont des fleurs vénéneuses qui dépeuplent le palais, l'assemblée curiale et, pendant que le peuple ne compte plus les funérailles d'hommes illustres, Néron s'intime pour mission de devenir le cocher du soleil. Loin d'être religieux, le vrai schisme est esthétique, séparant ceux qui verrouillent leur corps en un mausolée et ceux qui en font un lupanar. La toge virile, l'esprit viril revêtus par Agrippine n'ont laissé au fils que les plus folles parures de courtisane. À défaut de libérer de la naissance et de la race, l'orgie délivre de soi, voilà ce que, depuis l'adolescence, l'empereur a saisi.
 Les miracles du Christ  - rendre la vue à l'aveugle, la marche au gisant, multiplier les pains à l'infini - ont piètre allure face aux prodiges qu'accomplit Néron. Ce ne sont pas des éclopés, des lépreux qui sont rendus à une santé naturelle, c'est l'impossible qui se réalise dans des corps à la fois homme et femme, dans des temps unissant hier et aujourd'hui, dans des espaces où l'ici et le là-bas se confondent, c'est le beau qui supplante le bien et le mal. La lune aimant se faire engrosser par de jeunes centurions, les nuits sont longues à Rome. Le monde a la forme que les puissants lui donnent, celle d'un diadème de pierres précieuses, celle d'une verge. Néron rêve qu'Agrippine viole cette Marie qui enfanta spirituellement un navet venu pour brimer les instincts des hommes. Il ne veut pas d'une terre qui ressemble à un crâne, il pourchasse les hommes qui, refrénant leur semence au profit de la seule Parole, voient leur Dieu surgir au carrefour de la poussière et du jeûne. Il a tout à redouter de ceux qui évident leur corps et n'aiment le soleil que réduit à une rondelle de pain où s'abrite leur Seigneur. Le sexe de l'empereur est une toupie qui fait tourner le monde. 

 Tout se confond dans l'esprit de Néron, les confins de l'Empire et les cuisses de Poppée, le léger balancement de la lune et la tête décapitée d'Octavie, les sillons dans les champs et les coups de griffe décochés par Agrippine, la torsion du soleil vers le vert et les empoisonnements de Claude et de Britannicus… Si la première syllabe de son nom prolonge la dernière de celui d'Énée, c'est que les dieux l'ont choisi pour être le fondateur d'une nouvelle Rome. Il aurait dû murer le cadavre d'Agrippine dans un tombeau, l'empêcher de le laisser dépecer son corps d'imperator, ses nuits, ses robes, ses joies. Il demandera aux sculpteurs de tailler dans le marbre des étoiles qui protégeront son sommeil, aux peintres de lui dessiner une poitrine en trompe-l'œil, aux questeurs de couvrir les plus beaux criminels de feuilles d'or. On le craint alors qu'en lui la panique a installé son officine, une panique ingambe, joueuse, musicienne, perdue dans les couleurs de l'enfance et les crocs de sa génitrice. Rien ne doit interrompre la jouissance du maître de l'empire, ni les comètes qui tombent comme des mouches, ni les gitons qui se vident de leur sperme, de leur sang, le bas-ventre picoré par des corbeaux.
En l'an 65, la nature épaule les fléaux orchestrés par l'empereur en lançant une vague de peste. Résolues d'en finir avec la tyrannie, des provinces lointaines prennent les armes. Sous la conduite de Julius Vindex, la Gaule se soulève, prête à déferler sur Rome. Les peuples sont versatiles et ne comprennent rien aux chants du premier aède romain. Le vieux Galba approche, soutenu par la garde prétorienne, par un sénat qui chassent Néron du trône. Le 6 des ides de juin 68, la mort accueille cette perdrix grasse et bouffie qui, entourée des pleurs de Sporus, s'éventre avec peine, se lamentant de n'avoir sa troupe d'augustiani chargés d'applaudir ses chants. La fosse que ses derniers fidèles creusent a la blancheur de Poppée mais l'odeur âcre d'Agrippine. Si jouir est un art, mourir en est le sommet. La mort voudra-t-elle d'un dieu vivant ? Le trépas, c'est l'orgie qui continue ; Néron mange son sang, mâchonne la terre dont il a été l'unique maître. Dans la galerie de portraits que dresse l'Histoire, il sera l'empereur troué d'étoiles, la reine du pont Milvius où la beauté copulait avec la folie. Le bruit des cavaliers qui vont le livrer à la fureur de la plèbe se fait plus distinct. À  peine sorti du ventre d'Agrippine, Néron doit y retourner… Sans son artiste préféré, le monde se suicidera. Ayant toujours été ailleurs, la tête et le corps en Orient, l'empereur s'en va rejoindre l'infini du bleu qui danse sur les rubans de ses cothurnes, comme si, venu dans le rouge, il ne pouvait que repartir dans le turquoise. Étant sorti du périmètre terrestre, des grandes tables arithmétiques, la main qui enfonce le poignard dans la gorge n'est déjà plus la sienne. Pour faciliter son départ, lui assurer une fracassante entrée dans l'au-delà, le tonnerre et la foudre déchirent le ciel. Mais la mort se méfie des monstres à qui n'échoit que le nulle part. Bien que le gosier soit de fer et l'arme de sable, la vie se couche à côté de celui qui régna treize ans et huit mois. Un petit tas de sang se met en boule, à ses pieds. C'est sous la forme d'un chiot que Néron s'en va au royaume des ombres.

23 septembre 2011

De la maternité comme un des beaux-arts

Qui me dira l'heure, l'heure qu'il fait au dehors ? En moi, à chaque minute, 18 heures sonne. 18 p.m., l'heure de l'angoisse, dix-huit vagues d'affolement déferlant en une aile noire qui vide mon corps de sa sève. Barbituriques, mes amis de toujours, protégez-moi de l'assaut du soir, composez-moi une armure qui tienne tête à mes paniques, sauvez-moi de ce martyr quotidien. Si seulement je pouvais encore me mettre en boule afin de n'offrir qu'un minimum de prise à la bête qui me dévaste, si, un seul jour de ma vie, je pouvais bénéficier d'une mesure de clémence et ne pas endurer l'apocalypse... La suppression de l'heure fatidique, l'organisation d'une journée en 23 heures, j'ai longtemps cru y trouver la solution, mais, non, il me faut retrouver la scène qui m'a irradiée de peur, il me faut déverrouiller ma mémoire. Tellement cadenassées les premières couches de ma vie que je dois les dynamiter si je veux venir à bout de leur brouillard... Faire main basse sur le visage des six heures du soir qui ont estropié ma lumière : de cette mission j'aurais dû faire mon métier. Un quart de vos circuits cérébraux sont bouchés, madame, avait diagnostiqué un médecin albinos il y a trente pleines lunes. Oui, mes zones hypothalamiques sautent une à une afin de dénicher le joyau radioactif agissant à l'arrière des six o'clock, des zes uur. Puisque personne ne me vient en aide, je suis mon propre artificier, je m'inocule une bérézina neuronale dans l'espoir qu'en déboisant mes limbes je tomberai nez à nez avec mon cauchemar.
 Mademoiselle, éteignez la télévision, la lumière, le bruit du temps au lieu de m'enfiler cette affreuse robe qui ne parle pas un mot de flamand. Quand l'ensemble du monde tombera dans le silence, mon assassin sortira du rang, nous ne serons plus que deux sur la piste de danse. De quel pogrom suis-je la rescapée ? C'est tout ce que je veux savoir avant de m'éteindre. À mes amants, j'ai pourtant demandé d'ouvrir le ventre de Mister 18 heures, d'exhumer le Minotaure inconnu qui, chaque jour, pendant quatre-vingts ans, m'a dévorée d'angoisse. Lorsque l'après-midi bascule dans le soir, je bascule dans la terreur. Même bourrée de calmants, allongée dans le chant des somnifères, je sens la montée de la fleur perfide à dix-huit pétales... N'existe-t-il aucun botaniste de génie pour me dire qui elle est, aucun spéléologue de l'enfance qui, traversant mes souvenirs-écrans, mes souvenirs indurés verrues, déterrera mon cheval de Troie, débusquant le guerrier qui y est tapi ?
 Mon problème, c'est d'avoir voulu simultanément enfouir à jamais le trouble-fête et découvrir son identité. Mon problème, c'est d'avoir assommé ma mémoire à coup de cocktails soporifiques, empêchant le filigrane opaque des 18 heures de dégorger son sens. Mon problème, c'est que chaque fois que je tricote un chandail pour mon cerveau, à la dix-huitième maille, tout s'effiloche.

Mademoiselle, dans ma quête, il est inutile que je m'appuie sur vous. Déjà que vous vous fourvoyez dans les cas les plus simples : à m'assener que cette vieille bouille hilare sur la photo c'est moi, vous avez perdu votre crédibilité. À quoi je reconnais que je suis moi dans un miroir ou sur un cliché ? Aux deux aiguilles placées dans un axe vertical qui déchire mon iris, la grande s'encastrant dans la petite, sonnant à jamais 18 heures dans mes orbites d'aveugle... Qui me dira comment on sort de soi, par quelle trappe on glisse dans l'au-delà ?
 Dès que ma fille est née, je me suis jurée de ne rien lui transmettre, de la laisser s'auto-éduquer. Mes préceptes éducatifs c'était zéro, déjà qu'un môme vous gâche l'existence, alors, à part lui léguer des peurs et des traumas, j'ai fait preuve d'un nihilisme absolu. Pas la peine qu'elle étudie les philosophes pyrrhoniens, se penche sur les maîtres du dubitatif : je lui offrais l'exemple d'un scepticisme instinctif, radical, d'une vie faite d'à-quoi-bonisme. Je suis la seule nihiliste pur jus de cette planète. Mon désabusement, mon relativisme, mon je-m'en-foutisme est la forme supérieure du désespoir. La phrase que je lui lançais chaque matin et qui la tordait dans l'angoisse ? "Petite, je suis libre de mourir à tout instant, de m'enfermer dans le grenier et d'avaler du gaz ». Prodiguer de l'attention, des conseils, des encouragements à une môme, éveiller ses dons, développer ses tares, la couver comme une plante de serre, vous débloquez ? L'affection, le maternage, ça ne se commande pas. Travail, religion, valeurs politiques, patriotiques, culturelles ? Depuis longtemps, je me suis dépouillée de tout ça. Mademoiselle, un conseil : n'ayez jamais d'enfant, un mioche ça bousille la vie, c'est une catastrophe, une apocalypse qui s'abat sur vous, un boulet que l'on traîne des décennies. En accordant une liberté totale à ta gamine, à ne pas lui imposer de limites, de bornes, tu risques de la déséquilibrer, d'affoler son angoisse, d'en faire une inadaptée chronique à la société, à l'existence me répétait un amant psychiatre… Ça la regarde si, à cinq ans, ma fille suce mes bijoux, mange ses cheveux, trichotillomanie réactionnelle m'avait dit ce même amant, c'est son affaire si elle dort dans une boîte en carton, parle aux fantômes et dessine sur les murs, sur les armoires, sur son corps. Le jour où elle m'a demandé « maman, c'est mieux de me lancer dans le patinage ou de faire du poney ? », je lui ai balancé « petite morveuse, tu fais ce que tu veux, nul n'en a cure. Tu t'adonnes aux claquettes, à l'ocarina sans trous, à l'élevage de limaces, je m'en fous, du moment que TU ME FICHES LA PAIX ». Personne ne m'a montré comment survivre dans la campagne brabançonne, personne n'a écouté mon calvaire, alors, pas question que je donne à ma fille ce que je n'ai jamais reçu. Un aveu tardif : laisser mon enfant à l'état sauvage, ce n'était même pas un programme, juste une impossibilité de fonctionner autrement. Je retire une certaine fierté de lui avoir enseigné une seule chose par voie de contamination directe : s'alarmer pour un rien, se noyer devant une tasse de cécémel, douter d'être dans la veille ou le sommeil, la vie ou la mort. Un conseil, mademoiselle : n'engendrez jamais. Un moutard, ça vous désagrège. Déjà fœtus, il dévore votre oxygène et sa naissance vous signale qu'il vous précipite dans la tombe. Je hais les nouveau-nés, ces sacs à merde, à urine et à cris qui bousillent vos nuits d'amour. 

 

02 septembre 2011

MOI, UNICA ZÜRN, LA POUPÉE

En 1931, l'année où ma mère épousa Doehle, c'étaient mes yeux qui viraient au noir chaque fois qu'ils croisaient le regard du zélé-nazi-qui-était-ministre-de-Hindenburg-et-pogromait-les-juifs-afin-d'éteindre-leur-race. Unica, en yiddish, c'est comment ? Hitler comptait faire bâtir un Musée de la Race Disparue, rayer un peuple de la surface de la terre et montrer aux bons Aryens les reliques de l'espèce éliminée au terme d'efforts incessants, c'est une idée de génie, une politique prophylactique afin d'éradiquer les germes d'infection, c'était l'acide lactique que Doehle nous versait au déjeuner, nuisibles, les dinosaures avaient fini par disparaître mais on n'allait pas attendre un cataclysme naturel qui fît périr les descendants des douze tribus, le dernier des Juifs, je propose de l'empailler et de l'installer au milieu du musée gloussait le nouveau mari de ma mère, bol de mousse à la main, se rasant de près, ayant lu Joyce, il se toilettait comme Buck Mulligan, avec lui, il n'était pas question de s'accouder à table, de prononcer un juron, de la tenue avant toute chose glapissait-il agitant le protocole de vie qu'il nous imposait,¬ interdiction de bâiller quand on mange, obligation de chasser les Juifs où qu'ils se trouvent, le petit roquet de Hindenburg aimait les médailles, rêvant d'une mer de décoration sur sa poitrine, rien n'était laissé au hasard, le lit conjugal se conjuguait au temps de l'avenir où les Titans aryens régneraient, le lit conjugal était disposé vers le nord-ouest, sur un 52èmeparallèle de latitude nord, sur le 8ème méridien gammé de pied en cap, l'horloge du salon était réglée avec quelques secondes d'avance pour compenser le décalage produit par la rotation de la terre autour de son axe, autour du soleil, son balancier avait été alourdi d'un poids comme le sexe de mon amie Petra le serait plus tard, orné d'anneaux en or, rien n'était laissé au hasard, presque toutes ses phrases, Alfred Doehle les sortait par groupe de treize mots, celle-ci y compris alexandrinait douze plus un, le lendemain de la Nuit des longs couteaux, mon beau-père sabla le champagne tandis que je m'entaillais le lobe de mes oreilles pour ne plus entendre ses cris de liesse, rien n'était laissé au hasard, un bouton de manchette qui n'était pas dans l'axe des autres était remis à la Wehrmacht, « Juden sind unser Unglück » chantonnait-on dans la maison, un ghetto pour les peintures dégénérées, un ghetto pour les mots qui sentent le bolchevique, un ghetto pour les enfants d'Israël, pour les fleurs à la corolle menora, un ghetto pour les chats circoncis, Doehle avait tout prévu, en 1933, le président Hindenburg avait appelé Hitler à la rescousse, le nommant à la chancellerie pour empêcher que l'Allemagne ne chancelle, en 1933, j'étais engagée comme sténotypiste aux studios de l'UFA, la bobine du film Deutschland tournait à l'envers mais personne ne le voyait, faire l'amour avec Doehle seul ne suffisait plus à ma mère, il lui fallait Anton Bruckner et ses symphonies telluriques, Arno Breker et ses colosses de marbre, l'océan était loin mais ma mère noyait la maison sous ses orgasmes de Walkyrie, s'engageant à désenjuiver l'Allemagne, mon parâtre ne s'octroyait aucun répit, de la toilette matinale aux coïts nocturnes, il se livrait à l'Entjudung, fulminant à la moindre tache sur la nappe, aux journaux mal repliés, autant d'enclaves où l'ennemi pouvait se cacher, je protégeais notre chien jour et nuit depuis qu'une voisine lui avait trouvé un soupçon de sang juif, un je ne sais quoi d'hébraïque dans les aboiements, la façon de frétiller la queue aussi n'était pas germanique pure souche, les oiseaux dont les sifflements sonnaient trop yiddish au fer rouge seraient marqués.

Chaque fois que Doehle posait sa main sur moi, je m'étrillais la peau, obligeant mes pores à dégorger ce qu'il leur avait inoculé, le réveillon de Noël où, m'étant coupé le doigt, je mêlai mon sang à celui de la dinde, il fronça les sourcils, les plis de sa bouche puis sa colère et me lança un verre de vin au visage, « la vraie dinde c'est toi » fut suivi d'un laïus sur le précieux sang teuton que je gaspillais de façon sacrilège, la pureté de notre plasma, la beauté de nos facteurs rhésus, je les compromettais en les croisant avec un liquide animal, il n'y avait pas que Gobineau, Haeckel et Chamberlain à avoir compris la supériorité du génotype indo-européen, Ludwig Geiger, fils de rabbin, soutint que l'Europe centrale abritait le foyer des pur-sang aryens, j'aurais voulu m'allonger sur la table et prendre la place de la dindonnette, je jurai à Doehle de me marier avec un Persan qui me tiendrait en laisse pour me rééduquer et me ferait porter un harnais afin d'allonger mon crâne, de le rendre dolicocéphale, mais si les pensées demeuraient brachyformes, le cerveau exploserait, l'indice céphalique de ma mère perdait son sang-froid, de ses lèvres molles fusèrent « folle à lier », les hurlements de Doehle rutilaient moins que la lame du couteau au milieu de la table, dehors, un ciel linceul venait d'assassiner lune et étoiles, dedans, on préparait mon ordalie, de sa main droite, mon frère Horst me secoua et me fit valser amaryllis, de sa main gauche, il se branlait, Doehle, partisan de l'ordre, aboya des ordres qui effrayèrent assiettes et fourchettes, lesquelles tombèrent pour la plus grande joie du chien, Horst me tordait le bras, son sexe bandait mais c'est ma mère qui éjacula le mot fatal, un « dégénérée » craché avec force, je compris que l'autodafé de mes cellules clôturerait la fête de la Nativité, ma mère ne se pardonnait pas d'avoir engendré une tarée, tous les corrupteurs du patrimoine génétique allemand seraient éliminés, j'entravais le renouveau de l'Allemagne, le diagnostic maternel fut approuvé par tous, même les bougies opinaient de la tête, la sentence collective allait tomber ce 24 décembre au rythme de la neige qui riait flocons noirs, qui freine la course du sang aryen vers la lumière sera bisounoursé à mort, le couteau, je ne savais pas où le planter, à Doehle, je jurai de convoler avec un Soviet qui me ferait manger des larves et de la sciure jusqu'à ce que mes cheveux virent au blond, mes yeux au bleu, sa main de ministre claqua contre ma joue, joyeux Noël, Unica, l'Allemagne se redresse, le Reich frétille de la queue et enterre la hideuse République de Weimar et toi tu rampes aux pieds de Tobias, ton quarteron de Slave, tu seras toujours du côté des vaincus et des avachis barrissait le poulain de Hindenburg, notre pays a un excellent réseau hydrographique, c'est pourquoi je pleure si aisément, à Doehle, je promis de me vider de mon sang vicié pour m'infuser celui de la belle Ursula qui embrassait pour quelques pfennigs et s'offrait tout entière pour une poignée de marks, chez les Zürn, on noélise avec bûche et sapin mais, grâce à moi, ce serait l'eucharistie, le missel de cruor, dis-moi, Hamlet, à quelle intersection du temps et de l'espace dois-je ficher le couteau qui gît au repos, la rage de ma mère formait un angle de 45 degrés par rapport à l'équateur, quel angle donner à la lame quand elle s'enfoncera dans sa victime, de l'ustensile je m'emparai, une voix me dicta de l'enfoncer en ma paume, le coussinet dodu qui prolonge le pouce, je l'entaillai d'un coup sec, mon sang de nymphocéphale s'écoula sans réticence.

 

Extrait d'un roman inédit, Le Cri de la poupée.

 

 

05 août 2011

Sur les terres myléniennes

         

   Voyager en Mylénie m'évite de trop fréquenter la Malaisie et sa funeste capitale, Angoisse. Mi-laine, mi-soie, souvent je suis. Serge taille des silex, du marbre, des variétés de bois. Moi, je taille des hypothèses : si elle est moins spectaculaire que le combat avec des matériaux, la sculpture d'idées engage des étreintes plus subtiles. N'ayant pas la rigueur des syllogismes, ma vie suit la musique du paradoxe et des extases chimiques. Les dernières molécules arrivées sur le marché m'ont torréfiée électrocs. Seul problème : à la sortie du paradis, à moins de tripler la dose, les tickets retour ne fonctionnent plus. Les crises d'asthme qui, depuis des jours, secouent ma mémoire, je les traite par l'ingestion du dernier album de Mylène, L'autre, dont j'ai attendu la sortie providentielle durant des années-tétanos. Vu mon état, c'est le régime soins intensifs qu'il me faut. Nager dans les eaux troubles Des lendemains Attendre ici la fin Flotter dans l'air trop lourd Du presque rien À qui tendre la main Tout est chaos À côté Tous mes idéaux : des mots Abîmés… Je cherche une âme, qui Pourra m'aider Je suis D'une génération désenchantée, Désenchantée. Captant mes ébréchures, Mylène détresse mes détresses et Désenchantée, l'hymne de ma génération, me procure le plus puissant des shoots. Qui pourrait m'empêcher De tout entendre Quand la raison s'effondre À quel sein se vouer Qui peut prétendre Nous bercer dans son ventre. Depuis que je fréquente Sylvie, la cruauté de Lisa a gagné en extravagances et c'est avec un art renouvelé qu'elle combe ma soif mystico-maso. Rencontrée dans un bar grouillant de fétichistes nouvelle tendance, Sylvie, danseuse à ses heures, groupie de Mylène avant tout, m'a arrosée d'une drague brutale et conquise par ses audaces. Fan de Crepax, j'ai craqué à la vue de son minois à la Louise Brooks. Ses cheveux rouges, ses seins gonflés de folie, ses rires électriques m'ont donné l'avant-goût du feu que sa bouche confirma aussitôt. En sa compagnie, une alchimie des sens me fait insensiblement passer du chameau au lion. C'est du moins la métamorphose que Lisa repère en moi alors qu'elle doute de mon saut au deuxième genre de connaissance. Assister à mes progressions de genre en genre telles que les a posées le père de L'Éthique ne préoccupe que peu son thalamus : ce qu'elle veut, c'est me voir traverser les cerceaux nietzschéens qui mènent du chameau au lion et du lion à l'enfant, ce qu'elle veut, c'est que mes devenirs animaux-bambins électrisent sa bible SM et que, de l'enfant, je passe à la chienne. Le reste dont tu t'encombres, me répète-t-elle, Kierkegaard, Hegel, la Cabbale, c'est du pipeau, du Bildungsroman, marmelade initiatique new age à laisser au vestiaire, au stalag pour les mites. Cette nuit, j'ai rêvé qu'elle fondait un nouveau parti en faveur de la réhabilitation de l'esclavage : des femmes habillées de cuir m'annonçaient que dans la charte d'asservissement qu'elle promulguait les droits les plus élémentaires étaient retirés aux serfs, qu'au sommet de la liste des captifs mon nom figurait. À mon réveil, mon ventre porte une phrase inscrite à l'encre rouge « pour le dressage des soumises, toutes les méthodes sont autorisées ». « Premier réflexe du propriétaire : marquer tous les objets qui lui appartiennent » me susurre Lisa qui ouvre ma bouche, inspecte mes dents puis mes cheveux, sans doute afin d'évaluer ma valeur marchande, les tarifs prostitutionnels ad hoc, une catin aussi docile ça ne court pas les rues…

            Afin de mettre à l'épreuve le félin que je suis devenue, Lisa et Sylvie m'amènent au zoo. J'espère qu'elles laisseront aux animaux encagés le soin d'évaluer mon degré de métamorphose. Avec les lions, j'ai en commun la captivité ; avec le mot « existence », mon prénom, Aurore, partage une seule lettre, signe de la gravité du problème ; des caniches, j'ai la docilité mais non l'aptitude à la tonte de mes années d'enfance, des chimistes, je suis sœur par mon besoin de molécules narcotiques, de substances euphorisantes, d'un entonnoir qui filtre mon chaos. Devant la cage aux lions, Lisa fait glisser son médius entre mes dents. Au rythme où son bijou lime ma bouche, les paroles de la chanson Comme j'ai mal se déposent en moi, alourdies des images du clip et des vibratos de ma mémoire, antienne païenne pour petites filles massacrées en quête de lunes rouges. Je bascule à l'horizontale Démissionne ma vie verticale Ma pensée se fige animale Abandon du moi Plus d'émoi Je ressens ce qui nous sépare Me confie au gré du hasard Je vis hors de moi et je pars À mille saisons, mille étoiles. Le majeur de mon amante minore mes peurs, la cage me souffle « viens te séquestrer, goûter le jardin des supplices, les orgasmes des emmurées ». Le refrain chanté par Mylène me libère de tout Comme j'ai mal Je n'verrai plus comme j'ai mal Je n'saurai plus comme j'ai mal Je serai l'eau des nuages Je te laisse parce que je t'aime Je m'abîme d'être moi-même Avant que le vent ne sème À tous vents, je prends un nouveau départ. La première fois que les images du clip Comme j'ai mal m'ont giflée, ma mémoire a chaviré bossa nova d'angoisse et rien n'a plus été comme avant. La fillette réfugiée dans un placard, terrorisée par les coups de ceinturon qui pleuvent sur son corps, la fillette jouant avec ses insectes et sortant de sa chrysalide pour devenir papillon, c'était moi. L'anamorphosée de Mylène, j'étais. Plus de centre tout m'est égal Je m'éloigne du monde brutal Ma mémoire se fond dans l'espace Ode à la raison Qui s'efface. Chaque jour, Lisa m'édicte des mesures que j'observe à la virgule près. Aujourd'hui, dans le creux de l'oreille elle me souffle : « au premier olibrius qui passe, je te loue pour deux heures de tortures soft ». Plus de centre tout m'est égal. Aux descendants de l'empereur Olybrius j'offrirai mon corps disjoncté sans subjonctif.  

 

Extrait d'un roman inédit, Voyage en Mylénie

11 juillet 2011

Deleuze aujourd'hui

Comment appréhender la rencontre entre notre présent et le devenir dans lequel l'oeuvre de Deleuze se poursuit ? Sur quels plans l'un et l'autre entrent-ils en consonance ? Pris entre héritage inventif et capture mortifère, soumis à des usages qui le relancent ailleurs comme à des fossilisations qui le dévitalisent, le continent deleuzien se tient par essence au-delà des appropriations/désappropriations que nous pouvons en faire. Il se pourrait que l'époque ressente le besoin de Deleuze, de ses coupes de corsaire là où la philosophie de Deleuze, installée dans la pérennité de l'Aiôn, ne parle jamais à une époque en tant que telle mais à ce qui, en elle, échappe à ses adhérences, à son appartenance historique, à savoir ses points de crise, ses fulgurances événementielles. Deux questions se découpent : 1° comment ouvrir le présent aux problèmes soulevés, radiographiés par Deleuze ?, 2° comment brancher le corpus deleuzien sur notre contemporanéité ?
Invoquer une oeuvre, la mettre à l'épreuve, lui demander de nous fournir des batteries conceptuelles pour la lecture du temps, c'est avant tout la distordre, la recréer pour l'entraîner vers l'ailleurs. Au plus loin de cette ressaisie dynamique, la "boîte à outils" deleuzienne fait le plus souvent l'objet d'un recyclage automatique : en lieu et place de faire le mouvement de création conceptuelle, nous singeons alors le contructivisme, nous contentant de plaquer sur un présent opaque, flou, un package deleuzien qui se voit transféré dans les champs de l'esthétique, du politique, des luttes sociales, de l'écologie. Éviter de faire sombrer le legs deleuzien dans le rayon "import-export", se prémunir contre une translation sans risque, tout terrain, de ses innovations, nous écarter d'un saut dans des solutions toute faites qui nous font faire l'économie de notre cheminement propre, il n'y a sans doute pas de tâche plus urgente. Les courbures en lesquelles nous la prolongeons, les terrains sur lesquels nous la relançons n'appartiennent qu'au geste discrétionnaire des héritiers, non à leur sourcier. Le danger qui guette le devenir d'une oeuvre, qui menace son après se tient dans le sentiment d'une passation de pépites qui nous fait croire que, dès lors qu'héritiers, nous sommes dispensés d'avoir à forger nos propres instruments de pensée, exemptés de devoir nous livrer aux aléas de l'exploration. C'est à la tâche de ne pas nous abandonner à une reprise œcuménique de bancs de concepts devenus mots d'ordre que nous devons nous atteler. Songeons entre autres à "lignes de fuite", "pensée nomade", "déterritorialisation", "CsO" chantonnés en apnée, confinés désormais dans l'innocuité, devenus ingrédients d'une méthode de l'a-méthodique schizo-analyse. Le réveil des puissances à venir de Deleuze passe par une déprise de la nouvelle orthodoxie à laquelle l'usage doxique du paradoxe a donné lieu.
Suivre un problème, c'est se laisser traverser, déstabiliser par lui, se retrouver métamorphosé par la violence de son choc. En nous prémunissant contre la stupeur provoquée par un point de crise, la reprise académique d'outils fétichisés nous interdit l'expérimentation de nos puissances créatrices. Dans l'exercice d'une vigilance quant à cet assoupissement, il nous est alors loisible de replonger dans les analyses du capitalisme proposées par Deleuze et Guattari, de réinterroger à nouveaux frais les opérateurs dont ils repèrent l'agissement dans le néo-libéralisme (décodage des flux et resserrement axiomatique), de sonder les impacts de la césure entre ancien capitalisme centralisé et capitalisme rhizomatique actuel. Il importe moins de tester la pertinence locale de certaines de leurs grilles conceptuelles que de voir en quoi elles nous fournissent des pistes de déchiffrage du présent et nous procurent des armes de pensée à même de faire d'une simple boîte à outils un levier de changement.
Deleuze aujourd'hui, c'est la réception d'une philosophie acquise à une immanence radicale, à l'impersonnalité du champ transcendantal en deçà de tout sujet et de tout objet, une philosophie entée sur les questions de l'événement, de l'intéressant, du nouveau et de l'identité entre être et penser, ayant sacré le nouage indissoluble de la production idéelle et de la production d'existence. Deleuze aujourd'hui, c'est l'accueil d'un système placé sous le signe du vitalisme qui a ouvert l'extra-philosophique (l'art, la science, la politique) à un traitement philosophique dans le mouvement où il a interrogé les paramètres spécifiques des sphères de pensée que sont les trois Chaoïdes, à savoir la philosophie, l'art et la science. S'il n'est aucune terre (cinéma, peinture, écologie, psychanalyse...) qui ne puisse se prêter à une saisie philosophique, c'est dans la reconnaissance de l'activité créatrice sui generis de ces disciplines. La philosophie n'est pas un métadiscours investi d'un privilège réflexif.
L'on peut soutenir que les sombres précurseurs n'ont pas de successeurs, qu'en tant que capteurs incertains d'événements de pensée dont d'autres s'empareront ils se tiennent hors de tout suiveur, de tout légataire. L'on peut en dériver que nous avons aussi à être les sombres précurseurs de Deleuze au fil d'une temporalité bifurquante, riche en boucles rétroactives. Si, structurellement, Deleuze peut occuper le rôle d'intercesseur, d'éclaireur de notre temps, c'est aussi au sens où personne d'autre que nous ne peut être le guetteur, l'aventurier de ce qui nous advient. Faire vivre son empirisme, c'est le mettre en action sans le chapeauter sous un mode d'emploi prêt à servir.
Ni bouée de sauvetage en des temps obscurs, frappés d'illisibilité, ni remède, medecine man qui nous ouvrirait les portes de la grande santé solaire, ni ressource prophétique ni vecteur thérapeutique, Deleuze est tout au plus un phare qui nous propose un clair-obscur que nous avons à activer par nos propres lueurs, un phare qui, selon une formule leibnizienne, nous rejettera en pleine mer alors que nous croyons atteindre le port.

20 juin 2011

Reflets de l'air du temps

 

          Bondage. « Un corps encordé n'est pas un corps » est l'article de foi du bondage. Apparu au Japon, le bondage s'affranchit de son origine martiale et devient un art du ligotage érotique extrêmement stylisé, croisant souci esthétique et ingrédients sexuels. Sorte d'ikebana appliqué au corps qu'il emprisonne sous un réseau de cordes, le shibari ou kinbaku tient d'une cérémonie codifiée où prédominent la beauté des tressages, les figures de style, la création de positions (aigle, crevette…). Trajet énergétique des cordes et des nœuds, alphabet de motifs, emmaillotage des seins, resserrement des chevilles sur les cuisses, poignets menottés, suspensions aériennes, pose de bâillon, de bandeau, cire de bougie… l'espace du corps se recompose. Le, la bondagé(e) se recentre et se dissout, faisant monter sa jouissance le long de la musique des cordes qui cadenassent son corps. L'art du ligotage a ses fleurs de rhétorique, ses choix stylistiques (symétrie ou asymétrie, types de nœuds, harnais partiel ou total), ses formes géométriques (les losanges du kikkou évoquant les écailles de carapace d'une tortue). Passant en Occident, le bondage s'allie aux pratiques SM, déplaçant sa fonction rituelle au profit de jeux de domination. Son coup d'envoi est donné dans les années 1950 par John Willie, dessinateur de 'Gwendoline', et par l'actrice Betty Page. Les cordes de chanvre ou de jute, puis les lanières en cuir, les chaînes en métal créent de véritables blasons corporels, des cartes du Tendre. Des photos de Jeandell, d'Unica Zürn ficelée par Bellmer aux collégiennes et geishas d'Araki, le bondage réinvente un autre rapport au corps, d'autres trajets érotiques. L'envol naît de l'immobilisation forcée, l'exacerbation des sens s'appuie sur leur privation (yeux bandés, bouche bâillonnée), l'ivresse d'une sortie de soi jaillit d'un corps encordé, désaxé, soumis à des recompositions anatomiques qui sont comme des renaissances.

 

          Masochiste. Répond à la définition du masochisme social ou moral toute personne qui recherche une position victimaire dans la vie quotidienne. Caracoler d'échec en échec est la seule réussite qui la grise. Le « qui perd gagne » et autres tourniquets de la logique n'ont plus de secret pour elle. Mais le Saint Graal que convoite le masochisme sexuel est d'une tout autre nature. Avec un bourreau officiant en position de maître, il s'agit d'expérimenter une montée aux extrêmes, jusqu'à repousser les limites psychiques et physiques. La douleur corporelle, l'humiliation mentale sont délices : son alambic transmue la souffrance en jouissance. Surdouée du paradoxe, c'est au faîte de l'esclavage que la victime masochiste conquiert sa liberté. Comme le chante Mylène Farmer 'Plus le corps est entravé plus l'esprit est libre'. La scène SM qu'elle dispose a cinq piliers : la toute puissance du fantasme et du scénario, le facteur suspensif, le caractère démonstratif, exhibitionniste de la douleur éprouvée, la spirale de la provocation, l'obéissance surjouée au maître et sa mise au défi. Les catégories qui la cernent sont deleuziennes : 1° sous son apparente monotonie, la sempiternelle répétition des sévices est différentielle, métamorphique car réitérer, c'est déplacer, 2° elle explore des devenirs animaux, devenir chien, pony girl, pony boy, des devenirs objets (table, lampe), 3° elle se construit un Corps sans organes qui congédie le Je, 4° dopée à l'exponentiel, les passages à la limite qu'elle traverse se font sans filet. Une touche d'aristotélisme s'ajoute parfois au tableau : goûtant tout ce qui dissémine l'ego, elle joue et retraverse des traumas, des scènes infantiles au fil de compulsions qui libèrent une catharsis. De 'Mademoiselle Julie' de Strindberg à 'La Pianiste' de Jelinek, de 'Portier de nuit' aux films de Robbe-Grillet, d''Histoire d'O' aux romans de Mandiargues, l'adepte de la soumission recherche l'asservissement avec une soif mystique, élevant la douleur, l'avilissement en moteur, en moyen et fin du plaisir. Action for Rihanna : 'Now the pain is my pleasure cause nothing could measure, chains and whips excite me'.

 

          Tournante. Quatre lettres de base auxquelles on adjoint un adjectif de neuf lettres, dans le code pénal je suis durement réprimé, tout un article 222-23 à moi tout seul, et si je touche à des mineurs de tous sexes, je risque perpète. On m'appelle viol collectif mais pour les intimes mon nom est tournante. Je ne plaide ni coupable ni non coupable, je suis. Les beautés explosantes-fixes, je les piste et les capture de préférence dans des parkings et des caves obscures. Pas d'alibi psy du type Œdipe raté ni de circonstances atténuantes s'il vous plaît, mon nom est pulsion, pression, sauvagerie. Ce n'est pas tous les jours 'Orange mécanique' mais quand dans ma tête retentit la 'Neuvième symphonie' de Beethoven je convoque la garde rapprochée de ma bande et frappe. Pas au hasard, oh non. C'est avec un flair infaillible que je choisis ma victime, parfois l'amie d'un de mes lieutenants fait l'affaire, la femme de l'un sous les corps des autres c'est pas moi qui l'ai inventé. Les discours des chiens de garde, des chevaliers de la vertu, des gominés police des mœurs, j'en ai rien à cirer. Rituel adolescent des banlieues naufragées, initiation pour zoulous défoncés, droit de cuissage nouvelle tendance, orgie de chair à baiser, c'est fou comme on fait couler l'encre des bien assis. Moi, c'est du sperme que je fais couler ad libitum. Nos sexes bourrés de dynamite sont nerveux, shot gun à tous les étages pour Miss X qu'on tamponne gangsta rap. À tous les rats je balance « ce que je veux, je le prends et le partage », point barre à la ligne. La poupée-toupie d'aujourd'hui, c'est sex-bazooka qu'on la tatoue. Je deale la vie à mort, je dope la mort, crie pas bébé car j'ai le sang chaud et demain on recommence, gang rape au finish. Pour toi, je fredonne Madonna et Lil Wayne en V.O. : 'I'm a sex pistol My body's fully loaded And I got more ammo My love 's a revolver My sex is a killer Do you wanna die happy ?'

06 juin 2011

Gainsbourg et Bambou. Mélodies en sous-sol

         Pour Bambou,

 

Elle (Bambou) :
La vie viendra et elle aura ton visage, tes mots, ta voix surtout.
Mes silences poussent des cris à tête de pavot, des cris aux yeux bridés.
Nom ? Prénom ? Dissipés. Gosier bloqué. Naissance barrée. Géniteurs ensablés, accouchement d'une poupée expulsée au rayon des objets perdus… Dans les limbes, on vivait mieux.
Sans desceller les lèvres, c'est le conte des mille et deux nuits moins une que je t'ai balancé.
Des éclats de moi, en toi, sont restés. Ta séduction était un fondu enchaîné de blanc et de mauve ; nos sexes avaient la couleur de l'été. 
Ce matin, la tentation de troquer maintenant pour hier m'a effleurée… On a tant traqué la femme en moi quand j'étais enfant que, souvent, les deux se font la malle. Quand la femme ressurgit à l'improviste, elle chasse l'enfant. Celui-ci, tapi dans un coin de mon cerveau, attend l'heure de revenir sur scène, montant à marée haute, sur les épaules de la nuit. Ce matin, la tentation de troquer l'ici pour le néant m'a traversée… 
Pourquoi s'entêter à être là ? Tu me répondais par une moue que je lipstickais de baisers-morsures estampillés Childhood.
Désintoxiquée de toi ? Désintoxiquée de tes alexandrins reggae, de tes mélodies poker, brelan de lolitas et fellations exotiques ? Jamais.
Arrivé sur des touches d'ivoire, tu es parti sur des touches d'ébène, érotico cantabile, Chopin dans une poche, des baby dolls dans l'autre.  
Je tire mes souvenirs à la courte paille. « LOVE ON THE BEAT SUR L'ARC-EN-CIEL DES ORGASMES », c'est le billet que tu m'as tendu, écrit en lettres majuscules. Je l'ai plié en quatre, l'ai posé sur ma langue, le mâchant longuement avant de l'avaler.
Je t'ai soufflé : « Allitère-moi en pays inconnu, là où les poupées se teignent les souvenirs à coups de saké ». Tu m'as dit o.k. et entraînée dans les shoots ambiance aquarium et lits-cages de Bambou et les poupées. Sur les tirages argentiques, mon enfance promenait ses fissures et ses haïkus au goût d'ecchymose.
Lui (Serge Gainsbourg) :
Tes charmes ont ricoché sur mon verre de cristal, Las Vegas dans mon rétro. Le jackpot, c'est le hasard multiplié par le dé à sept faces.
Elle :
Les nuits étaient basses, mes envies de partir dans le grand ailleurs trop hautes. Quand tu m'as murmuré « good bye Caroline, bienvenue à Bambou », j'ai faussé compagnie à Caroline. Ses huit lettres que j'avais saturées de poudre blanche, je les irradiais de la danse du B. A. M. et du B.O.U. 
Une pincée d'Empire du milieu et un ascendant labellisé made in Germany te donnent un sourire en forme de jonque, une guerre entre toi et toi m'as-tu jeté dans un nuage rasta.
Lui :
Tu parles à qui, petite ? Ta voix laisse des ronds à la surface des étangs, ta voix me sex-appeal jusqu'au sang. Babylone, je savais que c'était toi quand je t'ai aperçue, si décalée, hors de tes axes, tombée entre deux bâillements de la durée. Le méridien de Greenwich, d'emblée, j'ai rêvé de te le passer en sautoir autour du… cou, les sauteries avec des Araki's girls aux paupières lourdes d'héro, j'ai pensé que ça dévierait la trajectoire des balles fatales que décoche l'outre-tombe.
Tes nymphéas, je les ai rendus waterproof. Je t'ai envoyé en intraveineuse les lettres qui swing sans s'écraser dans des rizières aveuglées de napalm. T'es accroc aux jeux avec le feu, Bambou ? No problem, Gainsbourg et Gainsbarre sont docteurs honoris causa en pyromanie. 
Te voir, à l'Elysée-Mat, à la sortie des eighties, m'a renversé, sidération stroboscopique. Quand je t'ai murmuré « Dieu est juif, juif est Dieu », tu m'as montré tes stigmates peu bibliques. Dans ton iris, un léopard stone bondissait. Te voir, à l'Elysée-Mat, a chassé le Styx qui coulait, imperturbable, dans mon spleen natal.   
Dis-moi, petite, tu me donneras la dernière rime ? Une rime en éventail dans tes sourires en X signés Mallarmé ou bien une rime en spirale quand tu deviens lacrymale ? Il n'y a plus de malaise en Malaisie… mes ex-paroles sont obsolètes, je palinodie ma mort quand souffle le vent cosmique.   
Les vies assaisonnées Mister Pudding et Miss Chlorophylle sur fond de baise écolo, pas pour moi. No comment, c'est comme ça.
Dis, petite, de quel rêve tu sors ? Quelle amplitude érotique sur ton échelle de Richter, ce soir ?
Multiplier la nicotine par le goudron ne donnera pas une cigarette. Les axiomes d'alcoolique ? Des diamants 69 carats.
À déchirer d'amour tous tes orifices, j'ai pythagorisé ta beauté par tes mystères. La géométrie euclidienne n'a plus cours au pays des stups, c'est ça qui électrisait tes décibels. 
Disparaître, ça te connaît. L'action par à-coups erratiques et bonds de fauve est chez toi sœur du rêve. Proust t'aurait volontiers accueilli dans ses pages, en petite sœur d'Albertine, même si tes réminiscences sont parfois frappées d'anorexie.
Accroche-toi à mes mots somnambules : ils croient dormir mais ils courent le long de tes épaules, ils sautent à côté d'eux-mêmes car tu n'es jamais là où tu es. Des sucettes à l'anis passées au martini bianco, ça te dit ?
Elle :
Je souriais recto, je pleurais verso, j'embrassais pile, je coulais face, mais sur l'arête de ton verbe, tu m'as braquée, hold up torride pour un opéra sea, sex and moon.
Tu m'as dit « la géographie que j'invente pour te rapter a pour nom Eurasie. Un préfixe grec pour des yeux en amande, trois syllabes qui fondent sur les langues avides d'extases de cobalt et de nacre ». Depuis que tu l'as tatouée sur mon rainbow secret, l'Eurasie, je ne l'ai plus quittée.
Les désorientés ont toujours une dose de Levant à s'injecter. Junkie de ta galaxie, je suis restée. Quand mes jours virent au pudding de suicidée, quand mes nuits chavirent tango horizontal, tes quasars milk-shakés vodka m'aident à me délester de moi. Bye bye ma perfusion de haute mélancolie…
Ne pas croire au zéro, c'est ne pas croire à ton départ.
Lui :
Tu baises, tu biaises, tu lévites, tu rampes, tu prends la tangente. Je t'ai prise en auto-stop, mais pas de crainte : pas de virée chrysanthèmes en plastique et gibet aristocratique, pas de terminus avec moi, juste la balade forever de Melody Nelson, direction le grand canyon, tu vois ce que je veux dire ; juste ta sensualité qui dopait ma Ford Mustang, explosion du compteur sous tes charmes illégaux et ton hyper-voltage de sauvageonne.  
Faire l'amour ondulations de delta-plane, ça te fait vibrer crescendo ? Où et quand t'ai-je plaquée au mur et papillonnée la dernière fois ? Peu importe. L'espace et le temps, je leur ai tordu le cou depuis Le Poinçonneur des lilas.
Mes humeurs à la coupe perfecto, gueule surmontée d'un borsalino, délogeaient tes oasis noirs.
« Avant », « après », laisse ces mots au vestiaire. « Hier » et « demain », je te les enfoncerai dans « aujourd'hui » à coups de reins, de riffs et d'arpèges. Bâille, bâille, Samantha, que j'y entre mon index et mon cobra.
Elle :
La vie viendra et elle aura ton visage, tes mots, ta voix surtout.

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