Geneviève Bergé- Le tableau de Giacomo

Le tableau de Giacomo

Geneviève Bergé sait raconter des histoires. Et il faut croire qu'elle aime ça. Dans son dernier roman, elle s'amuse même à la mettre en scène, son histoire. Et c'est cette construction si personnelle et si particulière qui rend la lecture du Tableau de Giacomo vraiment addictive.

Dès l'incipit, on est surpris, intrigué. Le premier chapitre parle de l'histoire qui va suivre, en la traitant en adulte, en définissant les limites temporelles et humaines de celle-ci, en faisant des allers-retours par petites touches entre l'Italie du 17ème siècle et notre époque : 

 « Cette histoire se passe en 1654. Mais peut-on vraiment parler d'histoire quand les personnages sont installés depuis si longtemps dans leur vieillesse, ou dans leur folie, que les accrocher l'un derrière l'autre, dans l'ordre adéquat et selon certaines règles éprouvées, ne suffit peut-être plus pour fabriquer un récit en bonne et due forme ? Si la question se pose, et aussi rapidement, dès la première ligne même, c'est parce qu'en 1654, on arrive tard dans la vie des personnages. Le calcul est vite fait : ils sont tous nés au siècle précédent. Enfin, presque tous, si bien qu'on aperçoit déjà le point d'arrivée de leur cheminement. Les jeux sont faits, et la distance qui reste à parcourir est dérisoire, trois pas sur un jeu de marelle et voilà le paradis ! On longe les quais de débarquement, il n'y a plus qu'à arrêter le train et que tout le monde descende. Aussi la question se pose : que peut-on faire de ce matériel, deux ou trois personnages déjà vieux et malades qu'il serait malséant de jeter sur les rails à grande vitesse d'une prose un peu léchée ? Rien, semble-t-il, on ne peut presque rien en faire. L'itinéraire qu'on suivra en leur compagnie rencontrera vraisemblablement peu d'obstacles. Pas de précipice ni de désert éreintant. Quelques rares aiguillages qui orienteront le parcours, si bien qu'on risquera à tout moment d'oublier l'un ou l'autre personnage en cours de route et de se retrouver avec eux, quelque part entre ville et campagne, sur le quai d'un chapitre abandonné. »

 

Les chapitres suivants se partagent avec équilibre les voix de personnages qui, en faisant irruption puis en disparaissant de la narration, brossent successivement un tableau de leurs sentiments vis-à-vis des événements qu'ils traversent. Il y a d'abord Giulia qui cherche dans les étoiles des guides pour l'aider à surmonter l'épreuve que traverse son mari. Ce dernier, le vieux Giacomo di Battista, est le courtier en art du prince de Messine, Don Antonio Ruffo. Il se sent gagné par l'usure et la vieillesse. Un coup du destin le frappe au moment où il allait enfin recevoir, après deux ans, un tableau d'un maître hollandais. Pourra-t-il assouvir sa soif d'art malgré son handicap ? Et Costanza, servante au service du prince et des di Battista, saura-t-elle trouver de quoi panser la blessure qui la prive elle aussi d'une partie d'elle-même depuis sa naissance ?

Dans la Messine de 1654 qu'elle nous raconte, Geneviève Bergé dépeint un tableau vivant dont la lecture s'assimile à une contemplation rêveuse dans un musée, un songe éveillé dont on ressort un peu engourdi, à cause de la variation fine des couleurs du roman. La construction de celui-ci, qui laisse une large place aux paroles féminines, permet au lecteur de faire des haltes dans la narration, d'explorer d'autres recoins du tableau, de savourer la beauté de tel ou tel détail et de faire croître patiemment la curiosité relative à l'aboutissement des événements.

Oui, Geneviève Berger sait raconter des histoires. Le lecteur s'en délectera.

 

Genviève Bergé, Le tableau de Giacomo, Luce Wilquin, Avin, 2010, 205p.