Bernard Quiriny - Les assoifées

Quiriny

Années 70. Une révolution d'ordre féministe renverse le pouvoir en place aux Pays-Bas, puis, passant par la Belgique, s'étend à travers tout le Benelux pour créer un Empire dictatorial digne des régimes communistes les plus radicaux. Les frontières se ferment, la terreur s'installe.

2010 (en tout cas, de nos jours). Deux points de vue alternent.

Le premier, sous forme de récit objectif, est celui d'une délégation d'intellectuels français, menée par un certain Pierre-Jean Gould, très fébrile à l'idée de pénétrer sur un territoire qu'il considère comme le chantre du progressisme féministe, la Belgique. Gould et ses acolytes sont baladés par les dignitaires propagandistes du régime qui leur mettent  sous les yeux les aberrations de cette dictature féministe, la folie du culte, entre autres, mais que la délégation française s'empresse de justifier au moindre doute.

Le second, sous forme de journal intime, est celui d'une habitante du régime, Astrid. Soumise aux contraintes du système, tremblant à l'idée que l'on puisse découvrir qu'elle cache un fils à la campagne (les hommes sont à peu près considérés comme du bétail), elle se trouve embarquée dans une cérémonie d'hommage à la « Grande Bergère » - Judith, figure dictatoriale et veule, considérée comme un demi-dieu - qui la conduira ensuite à intégrer les hautes sphères du régime, à se détacher de sa condition première, misérable et méprisée.

Le tableau que dessine Bernard Quiriny est celui d'une société totalitaire, avec ses contraintes massives, son culte de la personne, ses restrictions, sa mise en place de la crainte, son système de délation sophistiqué et ses privilèges, attribués évidemment uniquement aux « élues » du régime.

Se dessine, de manière burlesque, l'image d'un système d'aveuglement, d'auto-aveuglement, une sorte de syndrome de Stockholm généralisé qui nait au contact du fonctionnement du régime en place. Les deux narrations ne se croisent jamais. Elles avancent en parallèle vers un même endoctrinement. La délégation, guidée par l'à priori et l'impression de vivre un moment historique, tout comme Astrid, au départ un peu contestataire, prisonnière des privilèges qui s'offrent à elle et de la terreur qui règne, se mettent des œillères, se convainquent eux-mêmes du bienfondé de la situation.

Si Quiriny ne se prive pas d'épingler les dérives d'un féminisme radical (caricaturé à souhait) en montrant la manière dont les hommes sont traités, parqués dans des camps de rééducation, privés de liberté, humiliés, etc., ce qui est ressort de cette fresque politique, c'est la mécanique qui conduit à entretenir et à justifier la perversité d'un système.

Il y a bien quelques éléments contestataires (dans la délégation, comme dans le récit d'Astrid), mais qui sont inopérants parce que noyés dans la masse, empêchés de se développer et de nourrir un mouvement de mise en cause global.

Le roman est bourré d'humour ; les situations, toutes plus grotesques les unes que les autres forcent le rire. Mais c'est aussi, dans le journal intime, le récit d'une souffrance, d'une humiliation. Le tout est fluide et bien charpenté, on sent la maîtrise de l'écriture, de la construction, l'habilité romanesque.

Extrait :

"Vers neuf heures, Dorus m'a apporté un peu de pain et un verre d'eau. Puis, ayant compris que j'allais mal, m'a massée pour me détendre, et m'a offert de le battre un peu. Je n'en avais pas tellement envie, mais je l'ai fait quand même, parce qu'il prenait plaisir à être aimable. Malicieux, il m'a conseillé de bien en profiter. Quand il aura fait son offrande, il ne se soumettra plus comme cela ! J'ai sarcastiquement répondu qu'il pourrait tout aussi bien me faire l'amour, tant qu'il a ses parties honteuses. Cette pique idiote l'a pétrifié, et il n'a repris ses couleurs qu'après que j'eus éclaté de rire - un peu fort, on ne sait jamais, pour bien lui faire comprendre que c'était une plaisanterie. "
 

Bernard Quiriny, Les assoifées, Seuil, 2010, 397p.