Episode 1 : Véronique Bergen
Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt me serinait cruellement ma mère à la sortie de mes grasses matinées. Au vu de mes records - réveil aux alentours de onze heures en été, à l'orée de midi en hiver -, la possession de la plus infime parcelle de l'univers me serait à tout jamais interdite. Peu m'importait car je n'étais pas de celles qui poussent les portes de l'aube, qui imposent leur marque au défilé des jours. Entre ma personne et le grand dehors, c'est plutôt le règne de l'indifférence, voire de l'antipathie. L'assurance de préférer le repli en mes terres à toute action sur le monde se lézarda le matin où ma mère modula la seconde partie de sa phrase fétiche, lançant à mes oreilles endormies "le monde appartient aux femmes". Pour les descendantes d'Ève, à l'exclusion de tout mâle, notre planète Terre aurait-elle été créée ? Mais qui m'assurait que je relevais bien de l'ensemble des femmes, quel critère - biologique, astral, spéculatif, mental, esthétique ?- retenir pour valider mon appartenance ? Au niveau mathématique, la distinction entre appartenance et inclusion m'avait toujours jetée dans des abîmes d'angoisse, lesquels devinrent dérisoires au regard du dilemme qui me minait "puis-je prétendre faire partie du groupe des femmes, et si oui, à quel titre ?". Crucifiée par la tirade de ma mère, je me jurai de durcir ma position et de ne plus avoir aucun commerce avec Monsieur-le-Monde, laissant à mes consœurs le soin de l'orienter, de le construire, de le sculpter. Dans l'eau de mes rêves, je me lavais les mains. Mes pensées, mes bras, mes doigts m'appartenaient déjà si peu que je voyais mal au nom de quoi prétendre faire main basse sur l'ensemble des formes de vie qui faisaient semblant d'exister là où moi, plus radicalement, je n'avais pas réussi à grimper à l'être. Il est des paroles qui se gravent dans le champ de votre conscience jusqu'à orienter votre vie en catimini, jusqu'à vous torturer. J'avais beau la désarticuler, en inverser les termes, en chercher des anagrammes, la sentence "le monde appartient aux femmes" avait creusé son nid dans mon esprit et ne me lâchait plus. Les premiers remèdes que je m'administrai étaient de nature phonétique et magique : de ces cinq mots, je fis des mantras que je répétais à la vitesse de l'éclair jusqu'à les vider de leur sens. Les maigres vertus de la psalmodie m'obligèrent à recourir à un traitement de choc : interdire à moi-même et à mes proches d'user des trois vocables toxiques "monde, appartenir" et "femme". Se pliant à ma folie, ma mère devint championne ès synonymes et périphrases. Honteuse d'avoir rayé trois mots du dictionnaire, je me mis à forger des néologismes de facture artisanale. J'émergeais toujours du royaume du sommeil à l'heure où la fureur du X (un des trois termes tabous) battait son plein. Alors que je croyais avoir neutralisé l'emprise que cette phrase exerçait sur moi, je subis un nouveau choc le jour où je me rendis à un défilé de mode.









