Episode 10 : Laurence Vielle
- Entrez, asseyez-vous.
J'appréciais beaucoup votre mère, une écrivaine qui a marqué la vie littéraire de ces vingt dernières années, votre âge si je ne me trompe...
- Dix-neuf.
- Avant de vous lire son testament, elle m'avait demandé de vous remettre cette lettre. Je vous laisse le temps de la lire ?
- Merci, oui.
La jeune femme ouvre une enveloppe blanc crème, papier épais, écriture au stylo-plume.
"Annabelle, ma fille, ma très chère fille,
Tu lis ces mots, la maladie a donc eu raison de moi. Je te remercie de m'avoir accompagnée ces trois dernières années avec tant de tendresse et de joie. Ton sourire chaque jour. Oui, merci. Nous avons passé presque vingt années ensemble, ce furent pour moi vingt années d'émerveillement. Voir grandir un enfant, c'est un cadeau.
Tout ce temps, j'ai retenu en moi un
secret. Tu as grandi sans père, sans grands-parents. Je te dois la
vérité. Tu as une grand-mère et ton père est vivant, contrairement
à ce que je t'ai toujours dit. J'ai vécu avec ma mère dans une
relation fusionnelle, ne ressentant pourtant pas beaucoup
d'affinités avec elle. Elle était très croyante, nous allions
chaque dimanche à la messe. Elle me parait de chemisettes à fleurs
et de souliers vernis. Jusqu'à plus d'heures, dans mon lit, je
lisais Sapho, Anaïs Nin, Carol Oates... Lorsque j'ai eu à peu près
ton âge, un nouveau curé a fait son apparition un dimanche matin à
la messe. Erwin. Soutane noire. Intégriste. J'ai été séduite
pourtant, et chaque semaine, dans le confessionnal, je lui ai
récité des pages entières des écrivaines qui façonnaient mes
pensées. Nos bouches étaient séparées par un petit grillage troué,
son haleine m'enivrait. Un jour nos corps se sont étreints. Je suis
tombée enceinte. Je n'ai pas voulu arrêter ma grossesse; ma mère
n'a pu affronter le scandale qui se profilait et m'a laissé une
somme d'argent conséquente me demandant en échange de ne jamais
réapparaître. Ni Erwin ni elle n'ont jamais cherché à me revoir.
Erwin est aujourd'hui Cardinal de notre pays. Je te laisse
ci-derrière les coordonnées de ma mère. J'imagine ton trouble
immense en lisant ces lignes. Je n'ai pas eu le courage de te dire
tout ça plus tôt. Je tenais trop à la relation intelligente et
sensible que nous avions. Tu sais comment j'ai vécu, qui je suis.
Mon amour de la vie s'est révélé avec ta venue au monde qui a aussi
signé mon entrée en littérature. J'ai écrit, écrit, écrit, pour
donner consistance au gouffre en moi et parce que je crois que les
femmes ont le pouvoir de reconstruire sur des bases nouvelles notre
société malade.
Tout ce qui est à moi est à toi. Si tu avais l'envie d'aller à la
rencontre de ma mère et que tu devais découvrir qu'elle est dans le
besoin, je te saurais gré de l'aider.
Annabelle, ma chérie, je sais que tu as la force de recevoir cette dernière parole et de vivre une vie en accord avec tes choix. Tu es belle. Si belle. Tu es sensible, si sensible. Tout est en toi. Le monde t'appartient. Sois heureuse.
Christine, ta maman.
Bruxelles, le 6 février 2031"
Annabelle lit l'adresse écrite au dos de la feuille. Se lève. S'assied sur le rebord de la fenêtre ouverte. Allume une cigarette. Avec la flamme du briquet brûle l'enveloppe, la lettre. Regarde s'envoler les cendres. Grille sa cigarette. Sourit au vent, à sa mère, à la vie. Jette le mégot dans l'air. Prend une grande respiration.
- Voilà, je suis prête.
Une mèche noire balaie son visage.
FIN









