Episode 6 : Véronique Bergen

 

C'est pas grave, rien qu'une crise de rires, à part mes orteils que rien ne déride, tous mes organes rient aux éclats. C'est pas grave, la main qui m'empoigne l'épaule porte la bague de ma mère mais c'est celle de son amant kabyle. C'est pas grave, même si je divague en toute raison, mon esprit au pédigrée félin retombera toujours sur ses pattes. Si Annabella cessait de faire tournoyer ses talons aiguilles sur le podium, j'irais mieux, si une coupure de courant plongeait toute la capitale dans l'obscurité, je verrais enfin clair en moi. Le problème qui assaille ma pensée est de nature illogique : chaque fois que ma cousine disparaît dans les coulisses, je coule à pic, dans un spleen sans strass ni paillettes. Le problème remonte à une confusion sémantique qui date de mon enfance, époque où j'associais défilé de mode et défilé de mort. Il est vrai que je me désintègre vite, que cela fait huit heures que je n'ai pas pris d'élixir de bonheur, il est vrai que les jeunes femmes qui défilent m'apprennent que je suis démodée, pas à l'une ou l'autre occasion, non, de naissance. Ma mère a enfanté une môme à l'ADN démodé, tout en taffetas et tulle qui tirebouchonne... Annabella revient, en guêpière et cuissardes ; le corbeau tatoué sur son omoplate m'agace, oui, miss Annabelle, on sait que tu descends en droite ligne d'Edgar Poe. Sa taille filiforme, ses jambes de gazelle, son mètre soixante-dix-sept m'énervent, les ongles que je ronge, je les crache sur ses bottes. Depuis la maternelle, j'aime cracher, cela me défoule. L'art d'Annabella, c'est de donner une touche peep show aux défilés, mais là, pour le coup, c'est un happening qu'elle improvise, un strip-tease du haut pour que tous voient bien son fameux corbeau et sa poitrine classée septième merveille du monde. J'ai toujours calculé vite : si on enlève le centimètre de maquillage qui alourdit ses joues, l'indice de masse pondérale de son visage tombe dans la catégorie des sous-alimentés chroniques. Le pas de guerrière qu'elle effectue pour se planter devant moi n'augure rien de bon, je devrais me mettre à l'abri, trouver un adjuvant chimique. Être à jeun m'est contre-nature. L'état d'abstinence ne me convient pas : il contribue à la prospérité de mes angoisses. Quand Annabella lance à mon adresse son chapeau haut-de-forme, je sais qu'elle me déclare la guerre devant un public qui lui est acquis. Sur fond des images du clip American life de Madonna, elle hurle "le monde n'appartient à personne, pas même à Dieu qui joue au grand Absent mais qui s'est réincarné en Erwin. Dans ton nom, Christine, se loge le Christ mais c'est Erwin le porte-corps de Dieu, le monde n'appartient pas plus aux femmes qu'aux hommes, qu'aux hermaphrodites, le monde est mort, c'est le Dieu faussement décédé qui l'a dit à Erwin..." Mes lèvres lipstickées d'un fuchsia glamour lui lancent "the show must go on, Annabella". Petit pantin docile, elle reprend sa démarche chaloupée et quitte la scène sous une pluie de pétales d'orchidées. Merci, Annabella : la phrase qui me plonge dans l'enfer, grâce à toi, je sais comment elle va m'ouvrir le paradis.

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