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Jo Dekmine

Interviews

25/10/2013 —

50 ans de spectacles au 140! On en a profité pour rencontrer Jo Dekmine…

Jo Dekmine a de belles chemises et des sourcils imposants qui ont l’air d’être emportés par les mouvements de scènes d’ici et d’ailleurs. Il est, comme il le dit lui-même, « au four et au moulin » dans son théâtre et n’a pas de temps à perdre. Inviter ceux qui viennent « dire, danser ou chanter ce qui nous a toujours obsédés », comme il l’écrit dans l’édito du programme de sa nouvelle saison, c’est bien plus qu’un métier. Venez le voir par vous-mêmes au 140, il assiste à toutes les représentations quand il le peut. Dans sa programmation, sur scène, à l’accueil ou dans la cour: vous ne pourrez pas le manquer.

 

Qu’est-ce que ça veut dire être directeur de théâtre ?

Je pense que je l’ignore. Dans la mesure où je dirige une sorte de baraque foraine, je ne peux pas parler en termes de directeur de théâtre. Le 140 n’est pas un lieu avec une enfilade de pièces. Bien sûr, nous présentons beaucoup de théâtre, mais lié au visuel et surtout à des aventures personnelles : celles de metteurs en scènes et d’auteurs qui témoignent d’eux à travers les spectacles qu’ils présentent, et qui ne font pas en général un travail de mise en espace d’une œuvre importante. Ils le font parfois mais, dans beaucoup de cas, l’écriture est celle du comédien qui est en scène et qui parle de lui. Même à travers Tchekhov, il parle de lui. C’est une autre façon d’envisager le spectacle. Et quelquefois, tout à coup, c’est s’emparer d’un clavier et se mettre à chanter à travers un Tchekhov, ce qui ne s’était jamais vu et qu’on a proposé dans un Platonov en octobre cette saison.

 

Qu’est-ce ça impliquait de faire ce métier en 63 et qu’est-ce que ça implique maintenant ?

En 1963, il y avait dix fois moins de théâtres à Bruxelles. C’est assez comique ça. On n’était pas si nombreux et il semble que le 140 affirmait une originalité particulière puisqu’il était curieux de toutes les disciplines artistiques. J’ai mis sur le plateau des metteurs en scène qui étaient d’abord des plasticiens. Ou des gens comme Jérôme Savary, qu’on peut définir comme musicien aussi. Il jouait de la trompette et faisait un théâtre d’image. L’image au théâtre, c’est toute une école. En Italie, dans les années 70, les images, le comportement étaient comme une chorégraphie plus importante encore que l’analyse qu’on pourrait faire de l’écriture qui se développait.

À ce moment-là, il y avait aussi la musique. Très rapidement, les Pink Floyd et d’autres sont venus au 140, ou Thelonious Monk en jazz. La première année, j’ai eu Serge Gainsbourg, avec des salles vides, c’était amusant. Et en même temps je présentais Roland Dubillard comme auteur de théâtre, que j’avais déjà eu en cabaret littéraire.

 

La grande question qu’on se posait en 63, c’est : qu’est-ce que c’est la sensibilité artistique ? Ou plutôt : quelle est la sensibilité qui se dégage de la ville ? J’avais pour rôle de présenter plutôt des spectacles internationaux. Donc nos spectacles viennent de l’étranger, quelquefois de Flandre. Nous n’avons pas à présenter de metteurs en scène et d’écritures francophones belges ; ce n’est pas notre métier, c’est celui de plein de théâtre à Bruxelles. Et il y en a beaucoup.

 

Ça a été ta volonté dès le début, alors qu’il y avait beaucoup moins de théâtres, de ne pas présenter de spectacles issus de la création de Belgique ?    

Non. Disons qu’on ne partait pas d’une compagnie. Je connaissais des aventures à Londres, à New York, en France, et donc ça allait être ça mon métier par rapport à celui des autres. J’ai intensifié mes voyages à partir du moment où le théâtre m’a été confié. On m’a demandé : « as-tu des idées, qu’est-ce que tu ferais dans une salle comme celle-là ? » J’ai dit : « je ferais ça ».

 

Tu n’étais pas issu du milieu du spectacle. Comment en es-tu arrivé là ?

J’étais étudiant à la Cambre en graphisme, j’avais vu des choses à Saint-Germain et ailleurs, et je me suis dit qu’il fallait qu’à Bruxelles des choses se fassent. Je connaissais le poète Jacques Sternberg. Je lisais des poèmes à une table, à des gens. Et c’est parti comme ça.

J’ai eu des cabarets littéraires. Il y a eu « La Tour de Babel ». Quand j’ai été chercher Léo Ferré, j’avais 17 ans je crois. Il se disait : «  qu’est-ce que c’est que ce jeune homme qui vient me voir ?! ». Je présentais aussi Boris Vian, Roland Dubillard… Les Diablogues, c’était des numéros, pas du théâtre. Un peu plus tard, il y a eu le travail fait avec Jacques Higelin, Brigitte Fontaine et Rufus, du théâtre à couplets. Ça, c’était déjà au 140. Avant, je présentais Barbara, et je disais tout André Michaux sur scène, André Frédérique et d’autres poètes. Je présentais même André Vandernoot, le chef d’orchestre, des choses comme ça. Et puis on me dit : « Jo, qu’est-ce que tu ferais dans un théâtre qui va se construire là ? » Je dis : « je crois que je vois » et puis ça s’est enchainé, tout simplement. En même temps, nous hébergions le théâtre de l’Alliance de Maurice Sevenant, donc il y avait des créations belges qui se faisaient ici, mais qui ne dépendaient pas du tout de ma direction. J’y étais mêlé par tendresse mais ce n’était pas mon aventure à moi.

 

À propos des Belges, tu as participé à la création des Halles de Schaerbeek, du Théâtre des Doms et de l’émission Java…

Mon premier bébé en télévision c’était « Cargo de nuit » dont j’ai écrit le synopsis. Ça a failli ne pas se faire, mais il y a eu des soutiens politiques, et on y a été. C’était un projet que j’avais imaginé 10 ans plus tôt. On a perdu du temps. Puis, j’ai provoqué un supplément dans un toutes boîtes, le Vlan (qui s’appelait alors le Temps libéré), qui est le « papa » du Mad dans Le Soir d’aujourd’hui. Le rédacteur en chef de l’époque voulait que je m’en occupe. Mais je lui ai dit qu’on ne pouvait pas me confier ça, je ne pouvais pas être juge et partie parce que j’étais directeur de théâtre. Donc j’ai livré l’idée et voilà. J’ai été longtemps un passionné de communication.

 

Que sont devenus ton désir et ta curiosité vis-à-vis de la création belge maintenant que tu t’occupes de la programmation du 140 ?

Il m’arrive de temps en temps d’aller voir des spectacles pour enfants. Nous avons un théâtre jeunesse absolument remarquable, mais mal aidé. Nous sommes très riches sur ce plan. Il y a beaucoup de spectacles jeunesse qui existent et qui tournent, notamment via le festival de Huy. Nous avons des auteurs de qualité dans ce secteur.

Je vois sporadiquement des captations de spectacles belges, dans la mesure où je suis un peu mêlé à l’aventure des Doms. Je participe à la sélection. Je pense qu’il y a tout un théâtre de création né à Bruxelles, plus particulièrement à Bruxelles, même s’il ne faut pas négliger les créations faites dans les villes de Wallonie. En proportion, il y a une énergie créatrice plus forte qu’à Paris. Ici, il y a un théâtre par pâté de maisons. À Paris, huit théâtres sur dix proposent du répertoire ou du boulevard. Il y a quelques grands metteurs en scène et de très bons festivals mais, compte tenu des moyens et de la surface, on peut dire que ce qui se passe à Bruxelles est extraordinaire. Nous pouvons être fiers du Théâtre National. Ce qui s’y programme est de grande qualité. Et il y a aussi le théâtre flamand qui fait des choses très intéressantes. La programmation est tellement riche que les journalistes sont dépassés. Ils ne peuvent pas suivre tout ce qui est présenté parmi tant de belles choses.

Mais moi, je n’ai pas énormément de temps pour aller voir les spectacles. Je dois voir mes propres spectacles et aller à l’étranger. Je suis toutes ces aventures – celles du Varia, de la Balsamine, ou des Brigittines – de loin, mais avec tendresse.

 

Comment se passe une journée type pour Jo Dekmine ?

Je suis au four et au moulin. Il faut que les messages partent, la newsletter par exemple, que les contacts avec les metteurs en scène soient constants. Il faut accueillir la compagnie qui va jouer dans les semaines qui viennent. M’écarter d’une représentation est une souffrance. Il faut maintenir le lien avec le public. Est-ce qu’il est averti ? Et comment ? C’est assez abstrait. Les gens lisent que tel ou tel spectacle est bien quand Le Monde en a parlé. Ce n’est pas simple de faire venir les spectateurs. Ils ont leur télé.

Je pense que nous travaillons avec cinq mille à huit mille curieux, de vrais curieux. C’est le public qui va au théâtre à Bruxelles.

 

 

Tu penses qu’il est plus difficile de remplir les salles aujourd’hui ?

On pourrait dire que c’est plus difficile : on fait un meilleur travail aujourd’hui qu’autrefois, mais pour un même résultat. Alors que nous faisons dix fois plus de choses, nous n’avons ni plus ni moins de spectateurs. Et il y a des choses qui éveillent la frilosité par ailleurs. Ce n’est pas évident d’amener les gens à venir voir un spectacle. Les obstacles sont nombreux. Et puis la vie des gens d’une ville, ça ne peut pas être une vie de spectateur professionnel. Quelqu’un qui va voir trois spectacles par an, c’est déjà remarquable. On travaille dans une sorte d’abstraction. Une abstraction chaleureuse. Ou plutôt c’est un challenge permanent, rien n’est jamais gagné. Et ça depuis les débuts. Les concerts, eux, sont remplis quasi d’avance, à des prix qui sont le double des places de théâtre. C’est comme ça. Mais les huit-dixièmes du public qui viennent voir les concerts ne viennent rien voir d’autre. Ce même public plus jeune ne venait pas voir Gainsbourg en 1963. C’est amusant.

 

Y a-t-il eu des moments où tu as eu peur pour la survie du théâtre ?

Oui, plusieurs fois. Et notamment parce que pendant les six premières années, je n’avais pas la moindre aide officielle. Donc c’était des coups de main de mécènes. Finalement, nous avons eu un mandat. Nous sommes un théâtre privé avec une mission d’État.

 

Et depuis cette sixième année, tu as toujours été aidé ?

Oui, mais jamais à la hauteur d’un théâtre international avec ce que ça représente, avec ce que les frais que les compagnies qui s’exportent impliquent.

 

Ça coûte beaucoup plus cher que de faire de la création belge ?

Oui et non. Dans une création il y a tout un investissement qui doit être fait dans le temps de gestation du spectacle. Il faut le monter aussi. C’est beaucoup d’argent. Il ne s’agit plus de transporter le décor d’une compagnie étrangère, il faut le construire. Et nous n’avons pas les moyens.

 

Tu es connu pour être le grand découvreur… comment ça s’opère en toi ? Pourrait-on « disséquer » ton flair ?

C’est difficile à dire, mais il y a une humeur 140. Je vais voir des spectacles en me disant que ça correspond. Parfois, c’est bien l’humeur 140 mais ce n’est pas bon. D’autres fois, ce n’est pas du tout 140 mais c’est très bon. Et donc parfois ça peut se passer. Parce que j’adore, tant pis si c’est un peu moins la couleur. Mais qu’est-ce que c’est qu’un spectacle au 140 ? L’histoire de la programmation le dit. C’est un fil rouge. Une évidence. Ça, c’était à nous à le faire. Ça n’a pas marché ? Et alors ?

 

Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose en toi, quelque chose de singulier qui fait qu’à un moment tu te dis que ton flair fonctionne ?

Si, bien sûr, mais c’est très aléatoire. Je vais voir des choses et puis je sais après. Parfois, il me semblait que c’était de notre famille. Et puis on suit certains metteurs en scène et compagnies. Les « Grand Magasin » sont venus plusieurs fois. Ceux qu’on va recevoir, le collectif DRAO ou le « Théâtre à cru » qui présente un Platonov. Il paraît qu’il y a 30 Platonov en même temps à Bruxelles. Le théâtre, c’est une blague ! Les gens vont au théâtre pour des raisons extérieures au théâtre. La programmation est pléthorique et insensée, mais ça a aussi sans doute entrainé un surcroît de public. Mais du coup émerge la question : qu’irions-nous voir parmi les belles choses qui sont présentées ? Ce n’est pas comme si il y avait trois choses à l’année. Le théâtre est un phénomène curieux. D’autant plus qu’il n’y a aucune tradition ancienne de théâtre en Belgique. Avant 1940, c’était « Au théâtre ce soir » avec Jean Tissier, qui perdait la mémoire en scène. Nous avions donc les tournées françaises, des vaudevilles et du music hall. Au sortir de la guerre, le premier théâtre est issu des comédiens routiers. C’est devenu le Théâtre National. Le Rideau est un des premiers théâtres de vocation. Donc, il n’y a pas de tradition de la parole en scène. Il y a une culture des arts plastiques. Nous avons de grands peintres, jusque dans les années 20. À ce moment-là qu’est-ce qu’il y a en théâtre ? Rien ! Maintenant ça constitue un volume considérable mais pour un public dont les grands-parents n’allaient pas au théâtre. Ça ne fait pas partie des mœurs. Toute démarche vers le théâtre est héroïque à partir du moment où elle n’est pas inscrite dans l’estomac. C’est comme ça.

Il y a beaucoup plus de vocations de gens qui veulent faire du théâtre, qui veulent devenir comédiens que de gens qui veulent aller en voir. C’est intéressant.

 

As-tu déjà pensé à exporter le 140 dans une autre ville ?

On m’a dit un jour que je devrais ouvrir un théâtre à New York. Je ne vois pas l’intérêt. Il y a une culture de théâtre mais de boulevard. Bruxelles est la ville en Europe la plus riche en termes de vocation théâtrale, mais sans rapport avec une logique de consommation. C’est comme si, tout à coup dans une rue, il y avait cinq bouchers.

Donc, il y a entre cinq et huit mille personnes qui font tourner cette création. Nombre auquel il faut ajouter des gens plus occasionnels qui y vont parce qu’ils connaissent telle ou telle personne. C’est un public para-familial. C’est différent à New York.

 

 

Entretien réalisé au théâtre 140 le 10 octobre 2013.