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L'aleph de Rose-Marie François

Interviews

19/08/2016 — Une interview de Anita Van Belle - Rose-Marie François

Dans la nouvelle homonyme de Borges, L’Aleph, un homme se couche face à un escalier sur les marches duquel un point lumineux lui donne accès à l’ensemble des mondes et des temps, en version simultanée. Réunies, la mémoire et l’imagination de Rose-Marie François jouent le rôle de l’escalier et activent son aleph personnel qui, dit-elle, remonte jusqu’à la préhistoire.

Dans ce soleil tournoyant de l’intérieur de soi, elle voit des femmes entravées, des langues interdites et un monde en scope, où la généalogie fait furieusement penser à une fresque de Michael Cimino. De la famine en Flandre Occidentale jusqu’au suicide du directeur d’école sur le perron de l’hôtel de ville, la famille de sang se fait épique, si singulière qu’elle en serait universelle.

Rose-Marie François est traversée par un courant de mots, à la manière des augures. Il emprunte parfois à des sources inattendues, le letton, le picard. Elle a d’ailleurs reçu récemment le Prix de la prose en langue régionale endogène de la Fédération Wallonie-Bruxelles, pour son œuvre Lès Chènes.  Avec ce titre, elle nous prévient : comme le picard a disparu pour des raisons politiques, le français pourrait lui aussi devenir l’une de ses langues empêchées, que l’on se refile en résistance sous le manteau. En attendant, c’est une punition d’enfance qui la motive à réhabiliter le picard sous sa forme noble, ainsi que Lès Chènes le livre. Punir et enchanter, deux muses jumelles ?

 

D’où provenait votre famille ?

Côté paternel : ma grand-mère vient d’une famille paysanne picarde de Belgique. Mon grand-père paternel, originaire de Thudinie, était peintre, artiste, mais surtout peintre en bâtiment parce que quand on a cinq enfants, il faut les nourrir. Ils ont eu quatre fils, puis une fille – enfin une fille ! – qui s’appelait Rose. Une semaine après sa majorité, elle meurt d’une pneumonie. C’est une épidémie : sept morts au village. Je nais quatre ans après. Inutile de dire que ma mère, qui voulait m’appeler Claire, a dû opter pour Rose. En définitive, ce fut Rose-Marie.

Ma grand-mère paternelle était interne au Sacré-Cœur de Mons. Elle était cultivée, avait des amies anglaises. Mais comme son père est mort prématurément, on l’a retirée de l’école et elle a dû troquer ses brodequins contre des sabots pour aller travailler aux champs.

Du côté maternel, c’est un peu plus excitant. Ils sont aussi de Picardie belge, donc du Hainaut Occidental. Mais mon grand-père avait un nom flamand parce que son grand-père était venu travailler dans les charbonnages au moment de la grande famine en Flandre Occidentale. Ma grand-mère vient d’une famille de chaufourniers désargentés. Elle aurait tant voulu devenir institutrice, elle était douée.

Mes grands-parents maternels se sont mariés à l’âge de vingt ans, en 1910. Ils s’étaient rencontrés à l’âge de quatorze ans à la faïencerie. Ils étaient scolarisés dans leur village de Thulin, puis sont allés travailler. Pourtant, la tradition aurait voulu qu’à l’âge de onze ans, mon grand-père quitte l’école pour aller à la mine. Alors, pourquoi quatorze ans et la faïencerie ? Que s’est-il passé ?

J’ai appris que mon grand-père n’était pas le fils de son père. Mon arrière-grand-mère était une belle femme, rousse aux yeux verts. Au village, le directeur de l’école des garçons lui a trouvé beaucoup de charme. Leur fils, mon grand-père, n’est donc jamais descendu à la mine. Il a été à l’école jusqu’à l’âge de quatorze ans : mon arrière-grand-père a surveillé l’éducation de son fils bâtard.

J’ai retrouvé un livre sur l’histoire du village de Thulin. On y parle de la directrice de l’école des filles et de son fils ingénieur parti en Chine, mais pas un mot sur le mari : j’ai su de plusieurs sources que lors d’une fête, il s’était tiré une balle dans le crâne sur le balcon de l’hôtel de ville !

Il y a donc, dans mon arbre généalogique, une branche cachée, inaccessible. Un manque où s’engouffrent de multiples identités. Des ancêtres à sans cesse inventer pour retrouver en moi des êtres particuliers qui m’habitent… depuis la préhistoire !

Cette belle femme, l’arrière-grand-mère aux yeux verts, était une lectrice vorace. En revenant de l’école, mon grand-père passait à la bibliothèque du village chercher des livres pour sa mère. Lui-même était grand lecteur. Zola et Victor Hugo étaient ses dieux. Plus tard, il a repris la Maison du Peuple, avec la salle des fêtes, le magasin et la boulangerie. Il a donc suivi une formation de boulanger… Il jouait du violon et du bugle. Et il écrivait des pièces de théâtre dans lesquelles il se produisait. Ma mère avait neuf ans quand elle est montée sur scène pour la première fois… avec un âne vivant !

Que représente la guerre dans votre vie ?

La guerre est dans tous mes livres. Je n’ai jamais quitté la guerre. Cet état d’insouciance ne m’est pas connu. Si quelqu’un veut faire un jour un mémoire sur l’œuvre de Rose-Marie François, il peut lire l’ensemble des livres sous l’angle de la guerre. Mais pas seulement… La peinture, le théâtre, l’amour des langues… sont aussi des thèmes cruciaux.

Êtes-vous habitée par les paysages ?

Je suis née dans les paysages. Je n’avais ni frère ni sœur.  Pendant la guerre, notre chat a disparu, il a dû passer à la casserole comme lapin. Nous vivions à la campagne, loin du centre du village. Je montais dans les arbres et je m’y sentais très bien.

Mon premier poème avait pour sujet un peuplier.

Lorsqu’on abat un arbre, je pleure. Quand j’ai rencontré la culture lettone où les arbres font office de dieux, je me suis sentie chez moi. Après ma mort, je deviendrai un arbre, je l’ai déjà écrit dans Émigrations en 1983.

Dès la publication de La Cendre, il y a plus de trente ans, on m’a souvent dit que dans mes textes, j’avais l’œil du peintre. Ma mère peignait aussi bien qu’elle jouait du violon. Toutes choses auxquelles elle a dû renoncer : son métier d’infirmière, ma naissance, la guerre…

En peinture, j’ai eu la chance inouïe d’être l’élève de Berthe Dubail : non seulement de 1951 à 1953 au Lycée Royal Marguerite Bervoets à Mons mais encore après, toute ma vie, car elle m’a appris à voir. J’ai écrit sa notice dans la Biographie Nationale. Et puis encore un inédit : Dialogue avec B.D.

J’ai mené de front poésie et peinture jusqu’en 1968. Idée sous-jacente : un jour, je reprendrai mes pinceaux. Comme m’est un jour tombée sur la page la phrase : Et puis qu’après ma mort, j’apprendrai le piano. Un rêve d’art total : un livre de ‘poèmes et peintures par Rose-Marie François’ ! (Rires)

Vous étiez précoce en écriture ?

J’ai commencé à écrire avant d’aller à l’école. Je connaissais l’alphabet et je pensais que j’allais m’en tirer comme ça. Déjà alors, j’ai écrit pour survivre, après avoir été effrayée par un conte d’Andersen entendu un soir d’hiver à la radio – j’y avais rencontré la mort. Or c’était déjà l’atmosphère dans laquelle je vivais pendant la guerre, depuis l’âge de six mois, avec ma mère infirmière à domicile qui se faisait régulièrement arrêter et mon oncle paternel qui était dans la résistance, caché, recherché et condamné à mort par la Gestapo.

En 1945, on m’a emmenée au cinéma voir Blanche Neige de Walt Disney. C’était la version d’après la découverte des camps. Dans son film, le mal était représenté sous la forme de la fameuse sorcière. On voyait en gros plan ses yeux très méchants. Une scène m’a terrifiée à jamais. La sorcière descend dans les caves voir ses victimes. Les prisonniers sont derrière des grilles. On voit par terre un bras passé sous les barreaux qui cherche à atteindre une cruche. On imagine la soif insoutenable. Le bras est celui d’un squelette, les doigts tendus arrivent juste trop court. La sorcière donne un coup de pied dans la cruche, il en sort une araignée. Jusqu’à mon dernier jour, j’aurai peur de cette scène. J’avais cinq ans.

Dans Lès chènes, vous êtes enfant, vous pleurez beaucoup. Est-ce que ça a défini une attitude face à la vie ou l’écriture ?

Je suis une brèyoûe (mot picard pour ‘pleurnicheuse’), j’ai la larme facile, pour le bien ou pour le mal. Ce ne sont pas des larmes de plainte. Elles expriment mes émotions.

En écrivant aussi ?

Quand j’écris, je ne sais pas ce que je fais. Quand j’ai écrit La cendre, je croyais que je commençais un poème en prose et c’est devenu un roman.

Tous vos personnages semblent être porteurs de mémoire ?

On n’écrit que de soi. Mais nous sommes porteurs d’une mémoire en rhizome qui s’étend d’être en être.

En matière de mémoire, l’expérience la plus poignante pour moi est sans doute celle de L’Aubaine paru en 2009 chez Luc Pire.

On parle beaucoup de l’éducation forcée à la « langue civilisatrice », éducation subie, par exemple, par les Amérindiens. Est-ce qu’on n’oublie pas qu’une semblable violence a eu lieu dans nos régions ?

C’est l’un de mes thèmes favoris. Ce qui est arrivé au picard risque d’arriver au français. Mais beaucoup de francophones nient cela, par facilité. Les langues « empêchées » ont d’ailleurs une transmission singulière. Un jour de 1985, je me trouve dans le Borinage lors d’une séance de signature de La cendre. Je me dis que je vais rencontrer des interlocuteurs picards. Dès que les gens passaient et achetaient un livre, j’essayais de leur parler ma langue interdite. Une dame est venue me rappeler, non sans reproche, « que c’était l’Alliance française qui organisait l’événement ». J’en étais là quand un ouvrier déboule en disant qu’on a saccagé l’alarme du bâtiment : « èyèt is-ont sté dèscafotèr… » : c’était un Napolitain qui avait appris le picard dans les corons !

Quelle est la saveur du picard ?

La saveur du fruit défendu. Pour l’instant, j’écris une pièce en picard, c’est une commande. Ça a un goût de racine.

Comment le pratiquez-vous en littérature ?

Ce qui est resté de cette langue, c’est son usage populaire, moins instruit, donc un vocabulaire savoureux mais trop souvent vulgaire. Dans la pièce que je suis en train d’écrire, je fais parler des aristocrates : je reviens à l’origine du picard, qui était aussi une langue noble – c’est le défi que je me donne, de retrouver cette langue-là.

Pour une langue dont on a la sensation qu’elle est toute oralité, quelle graphie avez-vous adoptée ?

C’était une langue orale et cependant j’ai trouvé une lettre de mon grand-père qu’il adresse à la famille française qu’ils ont hébergée au moment de la bataille de la Somme (1ère guerre mondiale) – mon grand-père le peintre lettriste avait une très belle ‘écriture anglaise’ – la lettre est en français, mais quand il cite la petite Rose née en 1914, il emploie le picard et son écriture devient négligée.

Cela dit, il y a quelques années à peine, j’ai du apprendre l’orthographe Feller (système de transcription des dialectes du wallon. Ndlr). Maintenant mon éditeur me félicite : je ne fais (presque ?) plus d’erreur ! (Rires)

Vous êtes autrice et traductrice prolifique : y a-t-il une expérience littéraire à laquelle vous n’étiez absolument pas préparée ?

Le théâtre, parce que j’y suis venue relativement tard, même si c’est faux ce que je dis là : quand j’allais en vacances chez mes grands-parents maternels, j’écrivais des saynètes que je jouais le soir avec ma cousine. Le théâtre, c’est l’oralité, qui pour moi est primordiale.

Depuis quelques années, je pratique le seule-en-scène… Mais l’oralité, c’est aussi autre chose. Quand je lis, j’écoute. Quand j’écris, j’entends. Non, le contraire : quand je lis, j’entends ; quand j’écris, j’écoute et n’entends d’abord rien. Et pour cause, il m’est arrivé plus d’une fois d’écrire sur des événements encore à venir… Dans Répéter sa mort (années 80), par exemple, ou Passé la Haine et d’autres fleuves ou encore ce poème ‘d’anticipation’ (bien malgré moi) à propos des « hautes tours jumelles en feu » dans Fresque lunaire(printemps 2000).

Combien de temps consacrez-vous à un ouvrage ?

Mon record, c’est 31 ans pour un roman… encore inédit. Je le retravaille régulièrement. L’aubaine a pris 19 ans. En revanche, un soir, lors d’une rencontre transfrontalière, on me demande si je n’écrirais pas quelque chose à présenter quelques semaines plus tard – et ce fut Panamusa, écrit en picard en moins de deux mois, traduction française comprise.

Dans « Course lente avant l’aurore », vous écrivez de courtes scènes. Quel est leur point de départ ?

Quand les enfants étaient petits, j’écrivais à la sauvette, sur des cartons de panty ou sur tous les bouts de papier que je trouvais. Je les rassemblais une fois par an, début juillet. Une année, j’ai pu reconstituer ainsi un seul poème, qui a paru en revue.  Aujourd’hui, j’ai toujours sur moi un carnet dans lequel je prends des notes depuis qu’un jour mon fils m’a dit que les bouts de papier ça n’allait pas ! Mais je continue à travailler sur plusieurs textes en même temps. Je ne peux pas me permettre le luxe de ne travailler que sur une seule œuvre, d’ailleurs je n’ai pas le choix. Et j’ai encore beaucoup de fers au feu…

 

www.RoseMarieFrancois.eu

Photo © Michel Houet