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Métiers du spectacle vivant : Olivier Minet, directeur de latitude 50 et programmateur

Interviews

25/07/2014 —

par Maud Joiret

 

Que fais-tu ici à Avignon ?

Je clôture ma saison. On a pris le parti à Latitude 50 (http://www.latitude50.be/) – c’est une prise de risque mais que nous assumons – d’envoyer toutes les informations communicationnelles de la saison qui suit le 1er août de l’été qui précède. Il me manque encore trois spectacles pour que 2014-2015 soit complet. Je fais ça chaque année. Je viens à Avignon et à Chalon. J’ai des pistes si jamais je ne trouve pas, mais l’idée est de jouer la carte des découvertes, en sachant que notre premier métier c’est l’aide à la création, essentiellement en cirque et rue.

 

Tu es directeur et programmateur de Latitude 50. Comment fonctionne la structure ?

Nous avons une petite équipe, et j’y exerce effectivement ces deux fonctions.

Il y a des artistes en résidence et en même temps des spectacles programmés. La résidence n’est pas liée à la programmation, pas forcément en tout cas. L’année passée on ne l’a pas fait mais on relance ça cette année, il y a un espace avant chaque représentation, « banc public ». Les compagnies en résidence peuvent utiliser cet espace-là, ce quart d’heure pour se tester. Mais sinon il n’y a pas de lien entre programmation et résidence.

Je crois que c’est lié à la réalité d’un projet situé en milieu rural. Si on développait ça en ville, on aurait un public de fidèles, de passionnés, etc. avec lequel on pourrait se permettre des représentations plus spécifiques, plus sectorielles. Mais là on doit être dans une programmation certes arts du cirque et de la rue, mais très variée au niveau de la proposition, et donc je ne peux pas constituer ma saison avec seulement ce qui vient en résidence à Latitude. Le panel n’est pas assez large et la prise de risques est trop grande par rapport à un public qui est très diversifié. Il y a des passionnés, mais il y a aussi un public local, qui vient à Latitude 50 non pas parce que c’est du cirque mais parce que c’est un projet culturel qui est implanté dans leur coin.

En proportion, on a environ un tiers de passionnés, qui peut venir de loin pour découvrir des choses, un tiers de la région (Liège, Namur, Huy environ) et un tiers plus local. On est à 35-40 minutes de Namur et de Liège. Donc il y a un côté un peu « bout du monde », mais pas trop non plus. Développer ce projet à Chassepierre (http://www.chassepierre.be/) n’aurait pas été possible par exemple. Je dis Chassepierre parce qu’ils ont soutenu le projet dès le début mais ils n’imaginaient pas développer un lieu permanent dans une ruralité. On a l’aspect semi-rural, on est proche de grandes villes, ce qui permet de développer quand même des publics diversifiés.

 

Tu dis que tu as un public éclectique, pas seulement constitué de passionnés. Est-ce que tu penses qu’il y a une évolution depuis 10 ans, depuis que Latitude existe, que les gens de la région, de Marchin notamment se sont un peu formés, et qui se répercute dans une évolution de la programmation ?

Oui, je prends plus de risques qu’au début, certainement. Et le public évolue aussi oui. Il y a 9 ans, Bonaventure Gacon du Cirque Trottola était venu jouer « Par le boudu », qui est un solo de clown magnifique, qui parle de l’ogre, avec une relation à l’enfant qui est ambigüe. Il avait peur de venir jouer en Belgique parce qu’on lui avait dit qu’à cause des affaires de pédophilie, ça n’irait pas. Mais il est venu jouer à Marchin, devant un public « vierge » qui ne connaissait pas le clown. Il y avait des gens qui découvraient pour la première fois ce genre de forme artistique. C’était un moment incroyable. Les gens étaient impressionnés.

On sent que depuis des années, le public local commence à maîtriser le langage circassien, clownesque. Donc il y a une évolution et une prise risque plus grande.

Mais j’ai toujours besoin de voir les spectacles avant de programmer. J’ai programmé une fois un spectacle sans l’avoir vu (un spectacle des Argonautes), mais c’est très rare.

 

Comment ça se passe pour l’élaboration de ta saison ?

Les premières années, ça a été mon carnet d’adresse de jongleur qui a joué. Le chapiteau, qui est notre lieu de diffusion, est assez petit. J’ai fait un peu le tour de ce qui pouvait entrer là-dedans. Et donc je me retrouve à Avignon pour trouver les derniers spectacles qu’il me faut encore pour boucler la saison. Ce n’est pas toujours évident. Il y a eu des fins de saison douloureuses. Il faut combiner les disponibilités. On a peu de moyens. Les compagnies viennent à Marchin parce qu’ils passent pas loin de chez nous. Ils vont à Lille alors ils peuvent faire un crochet par Marchin. Ils ne construisent pas leur calendrier en fonction de Marchin, c’est Marchin qui construit sa saison en fonction des calendriers des compagnies. Ce qui nous permet d’avoir des réductions sur les frais. Si on devait payer le prix plein, ça ne sera pas possible. On n’aurait pas les moyens. Il faut qu’on s’adapte. Il faut travailler saison par saison.

 

Il n’y a pas de création à Latitude 50 ?

De manière générale, nous ne sommes pas producteurs (il y a des toutes petites exceptions cependant). Nous n’avons pas les moyens. Nous sommes donc un lieu de diffusion et de résidence.

Ça fait 10 ans qu’on fonctionne comme ça. Le public répond présent. Mais on limite à 9 propositions à l’année.

 

Y a-t-il une attention particulière accordée aux créations qui viennent de Belgique ?

Nous avons, en termes de programmation des résidences, un certain nombre de compagnie belges à accueillir. Je ne peux pas imaginer une programmation sans compagnie belge. En tant que lieu au service d’un secteur qui est présent en Fédération Wallonie-Bruxelles, je trouve important qu’on soit aussi une vitrine. On défend donc le fait qu’il y ait des Belges dans la programmation. Mais pas que des Belges bien sûr, parce qu’on n’y arriverait pas. Il n’y a pas assez de propositions belges pour pouvoir remplir une saison comme nous l’imaginons, en tout cas. Ça manque un peu de diversité. Il y a beaucoup de propositions circassiennes qui vont vers la boîte noire, un cirque frontal. Et c’est vrai qu’à Marchin on aime aussi le cirque proximité sous chapiteau. Et on a envie de ça, de défendre ça. C’est bien qu’il y ait de tout, mais cet aspect-là nous intéresse plus précisément. On a un lieu de diffusion qui est un chapiteau donc cette couleur-là est fort présente dans la programmation.

 

Et tu remarques une évolution depuis 10 ans que tu es programmateur, dans ton métier, dans ta pratique, dans le secteur en général ?

Il y a une forte évolution dans le rapport entre le cirque et les arts de la rue. Ça c’est un sujet assez sensible, et qui est sur la table pour le moment. Certains veulent séparer le cirque des arts de la rue en considérant le cirque comme une discipline au même titre que la danse, etc. C’est un point de vue qui peut se défendre, mais aller vers la « division » dans une si petite communauté, je trouve ça un peu problématique et questionnant.

Nous mettons ensemble arts du cirque et de la rue, et on défend l’idée que ces deux secteurs, tendances, se nourrissent l’un de l’autre. Se nourrissent parce que des circassiens qui donnent des représentations en rue se trouvent confrontés à un autre public, ce qui inévitablement rejaillit sur le travail en salle. Les Balad’eux, une compagnie importante du secteur, alterne les créations en salle et en rue. Ils ont besoin de ça. Et donc parfois dans cette séparation cirque et rue voulue par certains, ma crainte est qu’on en revienne peut-être à un cirque très frontal, de salle. Je vois là une évolution dans les propositions. On est beaucoup dans des propositions de cirque en salle. Par souci d’économie en partie aussi. Par souci d’avoir un produit qui puisse être tourné. Le circulaire, le semi-circulaire est peu présent dans les créations. Et en Fédération Wallonie-Bruxelles, on cirque pas mal sous chapiteau.

 

Est-ce que tu penses qu’il y a une évolution de la visibilité des arts du cirque et de la rue ?

Oui certainement. L’Ecole Supérieure des Arts du Cirque (ESAC, http://esac.be/fr/) est pour beaucoup dans cette évolution, dans la professionnalisation et la visibilité de ces disciplines. La Maison du cirque (qui n’existe malheureusement plus), qui rassemblait les différents opérateurs du secteur a aussi joué un rôle important dans ce cadre. Ça reste compliqué entre opérateurs parfois de se structurer et de s’associer, et d’aller dans une même direction. Ça reste pourtant essentiel qu’il y ait une structure fédérative ou représentative.

Alors que va-t-il se passer ensuite ?

Il y a la Fédération des Arts de la rue, mais qui est un peu en difficulté. Elle vivote parce qu’elle n’a pas les moyens de fonctionner. Comment le secteur va continuer, et ne pas rater ce tournant qui est là, qu’il faut saisir au bond ?

Les festivals, la presse qui est très attentive au secteur. Et des lieux comme Espace Catastrophe, comme Latitude 50, etc. en bénéficient. Un public très large répond à tout cela. Et le succès des festivals de rue en témoigne.

 

Qu’est-ce qui fait le métier de programmateur ?

Je ne crois pas que je me considère comme programmateur avant tout. Je suis le directeur d’une institution avec des missions très larges parce qu’il y a de la résidence, de l’accueil de compagnie, etc. donc mon métier de programmateur c’est un peu la cerise sur le gâteau.

Pour être programmateur il faut être présent sur les lieux, être disponible à la rencontre, ne pas enchaîner les spectacles. Moi, je ne peux pas faire 8 spectacles dans la journée, par contre je peux être présent avant et après les spectacles et c’est important. Je discute avec l’artiste.

Et c’est comme ça que je remplis mes saisons.

 

 

Propos recueillis le 20 juillet 2014.