Menu
Mon compte

Métiers du spectacle vivant : Virginie Demilier - Chargée de diffusion

Interviews

09/08/2013 —

Pendant le Festival d’Avignon, aux ateliers d’Amphoux, s’est jouée une pièce plutôt gonflée. Par chance, Virginie Demilier m’en parle à une table ombragée de la Manufacture. Voici les mots de la rencontre (chouette)( mais périlleuse parce qu’un taon rôdait tel un grand rapace autour de nos bras dénudés)(on a survécu, pas de panique, on a même croisé Fabrice Murgia après).

 

Parle-moi de ton métier : que fais-tu exactement ici, à Avignon ?

À Avignon, spécifiquement, je suis engagée comme chargée de diffusion. C’est-à-dire que j’interviens une fois que le spectacle est créé, qu’il existe et qu’il est destiné à être vendu – puisque l’objectif quand on crée un spectacle c’est qu’il soit joué le plus de fois et vu par le maximum de public. Mon rôle ici est de faire venir des structures, d’autres lieux de théâtre, français, belges ou d’ailleurs pour éventuellement leur vendre le spectacle par la suite.

Comment es-tu arrivée à t’occuper de l’Ami des Belges ?

Je travaillais en tant que chargée de diffusion au Théâtre National de Bruxelles où on a joué Dialogue d’un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis, un texte de Jean-Marie Piemme et une mise en scène de Philippe Sireuil. Ce spectacle a énormément tourné, ça a fait presque 300 représentations sur trois ans. L’un des deux comédiens, Fabrice Schillaci, a maintenant monté sa compagnie en France. Son premier spectacle, c’est L’ami des Belges. Il cherchait un chargé de diffusion pour Avignon et a pensé à ce qu’on avait fait ensemble via le Théâtre National.

Tu travailles aussi pour la compagnie Artara ?

Je travaille pour la compagnie Artara de Fabrice Murgia, habituellement à temps plein, je suis administratrice de la compagnie. Ici c’est complètement exceptionnel, c’est un plus. Parce que voilà, même quand on est administrateur d’une compagnie qui peut s’estimer heureuse de bien fonctionner, de bien tourner, qui a une activité importante, c’est quand même pas facile de joindre les deux bouts douze mois l’année. J’ai donc accepté cette mission-là, d’autant que c’est des gens que je connais, un acteur que je soutiens, un texte que je soutiens. Mais sinon, c’est totalement exceptionnel.

Quel est ton parcours professionnel ? Comment es-tu devenue chargée de diffusion ?

J’ai fait les sciences commerciales et j’ai travaillé comme project manager dans les télécoms pendant cinq ans. Un jour, je me suis dit que je n’avais pas envie de faire des pages web toute ma vie et j’ai décidé d’aller postuler dans les théâtres. J’allais beaucoup au théâtre, j’en avais une connaissance de public assidu. J’ai postulé en candidature spontanée. Et ça n’a pas fonctionné. Les gens pensaient que je m’étais trompée, que j’étais surqualifiée, ou pas qualifiée pour le job. Pour légitimer mes demandes, j’ai repris un cursus au Centre d’Etudes Théâtrales à Louvain-la-Neuve. J’étais inscrite depuis un mois quand j’ai commencé à travailler au théâtre de la Toison d’Or, d’abord, comme chargée de communication et de relations publiques. Ensuite, j’ai travaillé au Festival de théâtre de Spa, et puis au National pour finir aujourd’hui dans la compagnie Artara. Je suis assez contente parce que je trouve qu’il y a une complémentarité dans mes études, les HEC et le CET. Aujourd’hui, il y a beaucoup de formations en gestion culturelle qui ont émergé, en France depuis un certain temps, en Belgique depuis peu, qui proposent ce genre de cursus qui mêle la culture à la gestion. Mais de mon temps, ça n’existait pas !

Hervé d’Otreppe me disait qu’il donne des cours de diffusion à l’IAD mais qu’il n’y a pas de formation complète pour la diffusion. Le contact avec les programmateurs, créer un réseau, avoir un carnet d’adresses, c’est quelque chose qui peut s’apprendre?

C’est quelque chose qui s’apprend et que tu ne peux jamais construire en dehors du terrain. Tu te construis un carnet d’adresse parce que tu accompagnes des artistes qui suscitent le désir auprès des programmateurs. Au fur et à mesure, tu les rencontres, puis tu rencontres leurs théâtres, leurs programmations, et petit à petit tu constitues un réseau. Tu essaies de sentir la sensibilité de chaque  programmateur. Et donc, tu essaies de lui proposer ensuite des spectacles qui iraient avec sa sensibilité, mis à part le fait que tu ne peux pas avoir la prétention de choisir pour eux, certainement pas. Tu essaies d’aller vers les gens en fonction du spectacle que tu as à proposer. C’est super important de ne pas vendre tout à tout le monde. Donc, est-ce qu’il y aurait une formation pour faire de la diffusion ? Je pense que faire un stage serait plus intéressant. C’est dans la pratique que tu rencontres les gens, sur le terrain, avec les artistes. Sauf dans une structure assez importante qui a déjà une renommée qui la précède. Une renommée, c’est quoi ? Un type de programmation, susceptible d’intéresser un autre programmateur. Là, il y a des affinités entre programmateurs. Si tu es un artiste au départ qui montre son travail, oui, ça se construit petit à petit.

On peut expliquer ce qu’est le métier, ses différentes facettes. Il y a toute la préparation, la recherche des acheteurs potentiels, la gestion des dossiers, de l’accueil de ces personnes, la gestion de la tournée, une fois qu’il y a une envie de la part des professionnels, négocier les prix de vente, les calendriers, tout ça. Comment établir un prix de vente. D’un pays à l’autre c’est tellement différent. Même en Belgique, en communauté française et en communauté flamande, les pratiques ne sont pas les mêmes. Tout ça oui, tu peux l’expliquer. Mais être formé ne peut se faire je pense qu’avec les artistes.

Est-ce que l’Ami des Belges va tourner ? Tu accompagneras la tournée ?

Ça va tourner. On a déjà des demandes. Je ne vais pas me contenter d’avoir fait venir des gens sur Avignon. Je ferai des relances, le suivi de tout ça. La négociation de l’achat, du calendrier. Comme c’est une compagnie indépendante et que je travaille pour une mission précise en ce moment, je n’accompagnerai pas. Sauf si il me semble intéressant d’être présente sur certaines dates, dans des lieux où il y a beaucoup de visibilité et où on peut réinviter d’autres professionnels encore. Là, on refait un travail de diffusion sur certain lieux qui sont bien situés ou qui ont une bonne réputation.

Ce n’est pas ton premier Avignon dans le métier.

Avec le Théâtre national, je suis venue en tant que chargée de diffusion pour Dialogue d’un chien aux théâtre des Doms, le Chagrin des OgresLife/Reset… C’est quand même la cinquième année.

Donc en arrivant sur cette mission-ci, tu avais déjà une idée des programmateurs, de la région peut-être, que tu pourrais contacter ?

Oui. Je fais toujours une invitation générale, quelque chose d’assez simple qui ne surcharge pas trop d’information mais qui donne l’information au carnet d’adresses que j’ai. Ensuite, je fais des invitations ciblées par téléphone et par mail auprès de gens qui, je pense, pourraient être intéressés par le spectacle. Ici en l’occurrence, j’ai beaucoup ciblé les gens qui avaient accueilli Dialogue d’un chien. Et effectivement, ça a fonctionné auprès de ces gens-là. Heureusement on est sorti de ce réseau-là aussi : il y en a d’autres ! Mais c’était le point de départ.

Comment ça a marché ? À la hauteur de tes espérances ?

Je n’ai pas d’espérances. Quand tu soutiens un projet, tu le soutiens. Tu le défends. Même si tu en connais les faiblesses. Je n’ai pas d’espérances parce que tout ça est tellement subjectif. Vu que c’est une compagnie qui se lance, même si c’est un comédien et un auteur aguerris, ils me demandaient d’évaluer le nombre de ventes. Ça, je ne peux pas. Je trouve que c’est une bonne configuration, c’est-à-dire qu’on a un très bon auteur, un très bon comédien, c’est un spectacle assez léger – ce qui fait partie des critères aujourd’hui. Malheureusement, on est dans une réalité économique, en Belgique, en France, ailleurs, où il est certain que les spectacles plus légers voyageront plus facilement. S’ils sont bien, évidemment. La configuration est plutôt bonne donc mais c’est tellement subjectif. Et puis, on joue dans un théâtre qui n’est pas identifié dans le OFF et c’est une vraie différence. Aux Doms, à la Manufacture, au Girasole, tu as déjà des professionnels qui viennent juste parce que c’est la programmation de ces lieux-là. Ce que nous n’avons pas eu aux Ateliers d’Amphoux. Par rapport à ça, oui, je suis contente. Je crois qu’on aura, pour une salle de 40 places, une centaine de professionnels. Je trouve ça assez bien, sur une création en plus. Le spectacle n’avait pas été joué avant donc il n’y avait pas de presse, les gens n’en avaient pas entendu parler. … C’est de la folie, quoi. Faire ce pari-là, c’est gonflé quand même ! Venir créer à Avignon dans un théâtre pas identifié…

C’est  le challenge qui t’intéressait aussi ?

Oui. Si un artiste vient te voir, qu’il a un projet qui te tente, tu te dis : oui, tu le fais à fond. C’est gonfl é !!

Tu sens une différence dans le OFF cette année ? Tu as des impressions que tu as envie de partager, par rapport au métier, à la profession ?

J’ai senti qu’il y avait moins de public. Ca a été difficile à démarrer. Et, pour faire une parenthèse, ici, comme c’était une création, j’ai trouvé ça difficile pour eux. Parce qu’à un moment donné, quand tu crées un spectacle, tu le confrontes au public, tu as besoin d’un public pour que le spectacle puisse vraiment commencer et se lancer. Ça se vit. Par rapport au OFF, je suis assez sensible au fait que cette année on est très rasibus dans le niveau d’exigence des spectacles, dans ce qui est proposé. Il y a une surenchère de spectacles qui fait qu’on ne sait plus où donner de la tête. S’il y avait une surenchère de spectacles dans l’exigence et la diversité, je me dirais waw, quel foisonnement, c’est super que le théâtre puisse brasser tout ça. Mais je trouve qu’il y a énormément de choses complètement médiocres, graveleuses, beaucoup de théâtre pseudo-érotique… Plus qu’avant. Il y a une présence aussi de toutes ces têtes d’affiche de la télé réalité qui viennent présenter des spectacles dans les théâtres privés, qui drainent un public de malade. Je me disais avant que le OFF c’était le lieu alternatif du IN, or cette année pour moi c’est le IN qui est alternatif et le OFF devient quelque chose de populaire au mauvais sens du terme. Il est temps qu’il y ait une limitation sur le nombre de spectacles parce que ça use tout le monde et ce n’est bon pour personne. Je sais pas, qu’il y ait le OFF du OFF, comme à Broadway ?

 

interview réalisée le 26 juillet.

>>>> La compagnie Artara.

>>>> L’Ami des Belges, la pièce.