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On ne peut pas être Léo Ferré et Fernand Raynaud. Mais c'est pas grave.

Interviews

09/08/2016 — Une interview de Alex Vizorek

Est-ce qu’on présente encore Alex Vizorek? Chroniqueur radio et one-man-showeur, on a quand même profité du cadre privilégié du Théâtre des Doms, rendez-vous des Belges à Avignon, pour lui poser poser pas tout à fait cette question-là, mais enfin presque.

 

Ça veut dire quoi être auteur pour Alex Vizorek ?

J’ai admis que je l’étais complètement quand on a sorti un livre, Chroniques en Thalys. J’ai évidemment toujours pigé que ma plus-value dans mes spectacles et mes chroniques c’était l’écrit – je ne suis pas un comédien pathétique mais je ne suis pas non plus un génie de la comédie. J’ai aussi fait des chroniques dans Le Soir mais pour être auteur il faut qu’il y ait un support en dur – et j’ai dû réécrire mes chroniques, parce que ce n’est pas le même support, raccourcir des phrases, enlever les répétitions très importantes en radio mais pas du tout dans un livre… Mais mes droits d’auteurs constituent une énorme partie de mes revenus, donc je suis obligé de considérer que l’auteur Alex Vizorek permet à l’artiste Alex Vizorek de vivre – et ça change tout.

C’est vous qui avez écrit le spectacle Alex Vizorek est une œuvre d’art – et c’est aussi un geste d’auteur, bien avant la publication des chroniques ?

À ce moment-là j’étais auteur de théâtre, de spectacle comique. Mais comme le talent d’auteur dans l’humour reste un peu dénigré malgré tout, je ne me suis jamais trop considéré. Puis j’ai reçu la carte de la SACD, qui prouvait que j’appartenais à la maison de Beaumarchais – j’étais un peu content, je me disais « tiens, si on me demande ce que je fais, je peux répondre « auteur » ». J’ai mis beaucoup de temps déjà à répondre « humoriste », je réponds assez peu « auteur » – mais sans doute est-ce écrit sur ma page Wikipédia. En fait, c’est tellement une évidence dans les métiers de l’humour où beaucoup de gens écrivent leurs spectacles. Je travaille les chroniques avec des co-auteurs, donc pour tout ça, je suis en droit d’estimer que je suis auteur.

C’est venu comment, cette envie d’écrire le spectacle après avoir fait Solvay et en même temps communication et journalisme à l’ULB ?

J’ai toujours bien aimé l’écrit. Même en télé, quand je dois intervenir, j’exige d’avoir écrit mon intervention et puis de la lire. Je n’aime pas l’idée de parler à la cantonade, je trouve que ça se prépare et c’est là que je suis meilleur je crois. Je suis allé au cours Florent et durant les deux premières années, je sentais bien que j’étais un comédien moyen. J’appréciais beaucoup les textes, j’aimais les lire, apprendre, rencontrer les gens mais je me disais que ça allait être chaud d’en vivre. Et en dernière année, je me suis inscrit au cours de one-man-show dans cette envie d’apprendre. Je ne savais pas que ça allait être mon truc. J’ai constaté que, quand j’écrivais, c’était drôle et que je vendais mieux mes textes que ceux de Molière ou de Corneille. Je me suis dit que c’était là où j’étais la plus-value de moi-même. Et mon premier texte d’humour pour ce cours-là, c’était sur les correspondances entre Mishima et Kawabata, deux énormes écrivains japonais qui se sont écrit pendant vingt ans avant de se suicider chacun à leur tour. Je me suis demandé ce que ces gens s’écrivaient pendant vingt ans avant de se tirer une balle et de se mettre un coup de couteau ? C’est intéressant. En fait, mon premier texte mis en abîme parlait de littérature, d’écriture.

J’avais été voir Luchini et je me disais qu’on peut se marrer en désacralisant les pointures littéraires. Pour finir, j’ai désacralisé l’art en général dans mon spectacle. Je me moque avec intérêt, ce n’est pas une espèce d’humour nazi qui raille la culture incomprise – c’est vraiment parce que j’aime ça et que je trouve qu’on a le droit de se moquer.

Est-ce que tu as des influences, des modèles ?

Luchini. J’aime tous les humoristes un peu littéraires, Jean-Jacques Vanier, François Rollin, Desproges évidemment, Bedos… Tous ces artistes ont sans doute transpiré dans ce que je peux faire. J’ai toujours aimé les chroniqueurs. Je regardais Didier Porte, Stéphane Guillon, Régis Mailhot avant de faire ce métier. Je ne crois pas que ce soit d’une grande noblesse mais la chronique de quatre minutes est quand même une forme d’écriture en soi.

Ce n’est pas d’une grande noblesse ?

C’est-à-dire que j’ai la même carte SACD que Michel Houellebecq, par exemple, mais je ne pense pas qu’on fait le même métier. J’ai un profond respect pour la littérature en soi, tout comme pour le cinéma. Je fais des capsules rigolotes mais je ne fais pas le même métier que François Ozon ou Jacques Audiard. Je suis assez fier mais sans prétention. Les gens qui surestiment leurs écrits m’énervent. Je trouve mon écrit bon parce qu’il sert à quelque chose de précis : à être rendu sur scène ou à la radio, à être efficace sur le moment. Je pense que si vous lisez mon livre dans trois ans, peut-être qu’il sera désuet. Je ne peux pas comparer ça à la lecture d’un roman.

Est-ce que vous êtes un grand lecteur de littérature ?

Pas assez. En littérature comme en cinéma, j’ai tendance à aimer les classiques, et comme je ne les ai pas assez lus, pas tous vus, si j’ai une semaine de vacances je vais glisser Flaubert dans ma valise et pas lire des contemporains. Je devrais lire des gens qui écrivent aujourd’hui, que je peux rencontrer. Je ne lis pas assez les prix littéraires. Ça fait dix ans que je n’ai pas lu un Goncourt, je ne dis pas que ce sont les meilleurs mais si on a lu tous les Goncourt on a une idée de la littérature de son temps.

Et en spectacle vivant ?

Si, là je vais voir parce que ça m’inspire directement. J’aime beaucoup Avignon. Je suis venu voir Joachim Olender et Sofian El Boubsi (Ils tentèrent de fuir)  qui font des trucs totalement différents ou Olivier Sauton (Luchini et moi). Je vais beaucoup voir des humoristes parce que j’aime voir ce qui se fait et comment ça se fait, mais je suis un spectateur assez éclectique.

Est-ce qu’un nouveau spectacle est en préparation ?

Oui, et aussi, j’aimerais écrire du théâtre et du cinéma. Il y a une envie. Ce que j’adore dans l’écriture, c’est les terrains de jeu. J’ai rencontré des gens qui m’ont dit que si j’écrivais un film, ils le liraient, ce qui n’était pas le cas avant. On m’a même dit mieux que ça : si tu fais un pitch d’une demi-page, on te donne de l’argent pour l’écrire. Je vais profiter de ça – honteusement, parce qu’il y a sans doute des gens qui écrivent mieux que moi. Mais je ne m’en veux pas d’avoir fait tout cet abattage qui permet aujourd’hui d’être un peu connu. Je suis fier. C’est cool d’être au stade en dessous de bankable – c’est-à-dire qu’on ne fait pas d’argent sur moi mais qu’on a confiance dans ce que je peux faire. Mais ça peut s’arrêter demain.

Et en théâtre ?

Je ne me vois pas écrire autre chose que de l’humour. Notez que j’ai écrit des chansons un peu tristounettes. Mon téléphone est plein de notes et en général l’été je les classe. Quand ça me vient, que j’ai le temps, je me pose. Quand je regarde un spectacle, parfois j’ai envie de prendre mon téléphone pour noter parce que je sais que mon cerveau ne retient que trois idées maximum. Je les note directement après le spectacle sinon je les oublie. C’est comme les idées qu’on a avant de s’endormir, si on ne les écrit pas tout de suite, le lendemain on connaît cette horrible sensation de se souvenir d’avoir eu une bonne idée. Et c’est horrible. Les gens qui me disent je vais écrire et qui n’écrivent pas c’est du pipeau, c’est des gens qui ne veulent pas vivre leur vie et qui pensent qu’ils en vivraient une autre. Y a pas de « je vais ». On a envie, on le fait. C’est un hobby. Je préfère écrire plutôt que d’aller boire des verres avec des potes.

Les chansons ?

Ça existe, je les ai dans mon ordinateur. Mais je n’ai pas envie qu’elles soient diffusées. Pas tout de suite. Je pourrais les donner à quelqu’un si un chanteur vient me le demander. Parce que c’est un terrain de jeu comme un autre. En revanche, si un jour je me retrouve moi-même à faire un projet dans ce sens-là, parce que c’est aussi un terrain de jeu, la chanson, comme François Morel a pu le faire, ce serait plutôt des petites histoires, des mini sketches… J’essaierai peut-être mais je ne peux pas avoir la prétention que ça fonctionne. Je n’exclus pas que dans quinze ans je sorte un disque parce que ça m’aura amusé de le faire.

Elles ne sont pas toutes tristes alors ?

C’est là que je ne suis pas encore juste. J’ai utilisé le médium musique pour écrire des chansons tristes parce que sans doute j’avais un truc à évacuer quelque part et que j’ai appris la guitare juste pour m’accompagner dans l’écriture du texte. J’ai dix accords et ça suffit. Mais si vous prenez le répertoire de Delerm par exemple, il y a la moitié des chansons que je pourrais interpréter parce qu’elles sont rigolotes. Avec l’autre moitié les gens se foutraient de ma gueule et à juste titre, je serais le premier à le faire. Quand Ellie Semoun a sorti un album de Bossa nova évidemment que c’était drôle. Peut-être que c’était formidable et qu’on est passé tous à côté du propos mais c’est marrant au premier abord. C’est pour ça que Francis Lalanne est rigolo. Venir nous expliquer qu’il est le plus grand poète de sa génération, c’est rigolo. À un moment, le principe des cases n’est pas malhonnête. Si Céline Dion chantait des chansons humoristiques, ça ne fonctionnerait pas non plus.

Ce serait difficile pour Alex Vizorek d’être sérieux ?

J’ai lu Pierre et le loup en Belgique et ça me semblait juste. J’étais un instrument de l’orchestre, je lisais, le texte n’est pas spécialement drôle ou triste, il y avait une cohérence. Personne ne s’est dit ohlala pour qui il se prend. Thomas Gunzig, qui vient de l’écriture de roman et a obtenu le prix Rossel, n’a pas besoin de légitimité dans l’écriture. S’il montait sur scène pour faire des spectacles à perruques, il ne serait peut-être pas juste non plus. Vous ne pouvez pas avoir tous les talents, toutes les palettes. Dans l’histoire, à part Pascal et Leibniz, qui sont dans les livres d’histoires de la littérature et dans ceux d’histoire des mathématiques, il y a peu de gens. On ne peut pas être Léo Ferré et Fernand Raynaud. Mais c’est pas grave.