Menu
Mon compte

Résidences/Récits d'encre - Thierry Debroux

Interviews

10/08/2012 — Une interview de Thierry Debroux

L’année dernière, pendant le Festival d’Avignon, l’équipe de Résidences/Récits d’encre tournait les premières interviews d’auteurs dramatiques ayant expérimenté une résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon. A cette occasion, Thierry Debroux, Directeur tout frais du Théâtre du Parc, est revenu pour nous sur son travail d’écriture, ses rituels, les images qui accompagnent son travail créatif…

 

Quelle est pour toi l’image, l’endroit, le détail, le symbole… qui évoque ton séjour à la Chartreuse? Pourquoi ?

Probablement un feu de cheminée. Parce que dans la cellule que j’occupais, la cellule I, qui était grande, il y avait au rez-de-chaussée une grande cheminée. C’était en plein hiver, donc avec un mistral comme aujourd’hui et, par moment, il faisait très froid dehors. C’était très agréable de travailler devant ce feu qui crépitait. C’est un des souvenirs que je garde d’Avignon, travaillant à la chaleur du feu de bois.

Est-ce qu’on t’a proposé de venir à la Chartreuse ou en as-tu fait la demande ?

J’en ai fait la demande. J’avais, à cette époque-là, plusieurs commandes de textes, et je me suis dit que c’était le moment idéal. Je n’avais jamais fait ça. J’ai toujours écrit en ville, à côté d’un téléphone, ou dans un café, donc j’avais très peur de me retrouver seul. Je ne connaissais pas la solitude dans l’écriture. L’isolement. Ça s’est formidablement bien passé mais je ne savais pas du tout à quoi je m’attendais.

Tu connaissais donc l’existence de ces subventions. Est-ce que tu trouves que le système fonctionne en toute transparence et que les auteurs y ont accès facilement ?

Je ne sais pas pour « les auteurs ». Moi, j’ai fait une demande et j’ai été accepté. Je n’ai pas analysé la situation globalement.

Combien de temps es-tu resté à la Chartreuse ?

Je suis resté deux séjours d’un mois. Je pense que ces deux séjours étaient séparés d’une quinzaine de jours. Donc c’était l’automne… et puis l’hiver.

Le texte était donc une commande. Était-ce un moteur à la création ?

J’aime beaucoup la contrainte dans l’écriture. Pour moi la commande est forcément une contrainte puisqu’il faut remettre le texte à un moment donné.

Il faut présenter une ébauche de projet avant de pouvoir résider à la Chartreuse. Qu’est-il arrivé à cette matière, à cet embryon de création? As-tu suivi la direction que tu lui avais donnée avant de séjourner ici?

Je ne me souviens plus du tout de ce que j’avais proposé comme ébauche. Mais en général, l’écriture est très complexe. Il y a une importante période de maturation. À partir du moment où je bascule dans l’écriture – et l’ébauche était une phase de l’écriture -, je reste et corrige relativement peu. Donc, je suis prêt à accoucher. Je suis venu accoucher à la Chartreuse et j’avais déjà un petit peu accouché pour déposer le dossier. Je ne pense pas qu’il y ait eu une grande différence entre ce qui était présenté dans le dossier et ce qui est né ici.

La Chartreuse a-t-elle vraiment permis aux mots de couler d’une traite ou t’a-t-il fallu t’éloigner du lieu, l’apprivoiser, l’incorporer, avant d’entamer la création?

Non, ça a été immédiat. Je me suis installé au bureau et ça a coulé. Vraiment. J’en ai écrit trois, de pièces. Ça a tellement coulé qu’il m’a fallu faire autre chose. Mais ça, c’est mon côté mitraillette. Quand c’est prêt, c’est prêt! Et ça sort!

Est-ce que le lieu Chartreuse s’est inscrit quelque part dans ton texte? Y reste-t-il des traces de tes respirations d’ici?

Je ne me souviens plus… Souvent quand même le lieu influence. J’ai un souvenir pour une autre résidence parce qu’il y avait des moustiques, et j’ai fini par mettre ces satanés moustiques dans mon texte. Ici, comme le texte Le Jour de la Colère se passe à Berlin dans une grande surface, ça n’avait pas beaucoup à voir avec la Chartreuse. Donc je ne me souviens plus si un petit détail se retrouve dans le texte, honnêtement non.

Comment représenterais-tu, en image, le temps de l’écriture? Quelle forme revêt l’écriture dans ton imaginaire?

Comme je le disais tout à l’heure, je pense vraiment à une salle d’accouchement, mais en douceur, pas médicalisé, quelque chose à l’ancienne mais quand ça se passe bien. Ça n’était pas douloureux, ça coulait… de source.

Comment écris-tu? Seul? En silence, monacalement? Hystériquement? Rageusement? En boxant?

J’écris souvent seul, en marchant et en parlant. Je teste les répliques, les dialogues, je les mets en bouche. Je les mâche. Je les marche. Et puis je me jette sur mon clavier et je les immortalise. Sur l’écran. Ce qui fait que les comédiens qui ensuite mâchent mes mots se rendent compte qu’ils ont été mâchés avant eux. J’ai beaucoup marché dans la cellule – et heureusement, il n’y avait personne en-dessous de moi. Parfois, en ville, il m’est arrivé d’avoir des appartements avec des gens qui habitaient en-dessous et eux se rendaient compte des moments où j’écrivais ou pas.

Est-ce que le scénographe, le metteur en scène, un comédien… t’a accompagné dans le cycle de l’écriture?

Non. Je ne sais même pas si, pour Le Jour de la Colère, Frédéric Dussenne était déjà pressenti pour le mettre en scène. Pour un des autres textes, Sand la scandaleuse, je savais que j’allais la monter moi-même. Donc j’ai dit non mais c’est oui, le metteur en scène était présent puisque c’était l’auteur.

De retour de la Chartreuse, que sont les mots devenus? Ont-ils été montés rapidement? Etait-il prévu qu’une production les attende à leur retour de résidence?

Oui. Le montage de Sand la scandaleuse était prévu. Elle était programmée au Théâtre du Méridien. La directrice n’avait pas lu un mot mais l’avait programmée. Le Jour de la Colère était une commande mais là, on ne savait pas encore quand on la jouerait. Mais c’était concret. Les deux pièces ont vu assez rapidement le jour. Toutes les deux au théâtre du Méridien à Boitsfort.

Y a-t-il eu une lecture de textes en public à la fin du séjour?

Sand, je pense… Non, les deux en fait. Sand lors du premier séjour, à l’automne et Le Jour de la Colère en hiver.

En tant qu’auteur, la lecture déclenche-t-elle chez toi l’envie de revenir sur le texte lu? Quelles sont tes impressions par rapport à cet exercice?

C’était un peu tôt. En même temps, c’est très intéressant de voir la chose incarnée mais comme je l’ai déjà incarnée dans l’écriture… J’ai besoin de plus de recul pour éventuellement – ce que j’ai fait d’ailleurs – retravailler les textes. Là, à l’issue de l’écriture, c’est un petit peu trop tôt. Par contre, les retours des autres auteurs étaient très intéressants. Parfois, violents donc remettant en question, même si le recul n’était pas suffisant pour prendre en compte immédiatement ces retours. Mais ils ont fait leur petit bonhomme de chemin.

Te sens-tu délesté d’un poids en cédant un texte à une vie sur scène, ou redoutes-tu son adaptation, sa déformation, par d’autres créateurs que toi?

Non, je pense vraiment que, toujours pour prendre la métaphore de l’enfant, on le met au monde et on sait qu’un jour il volera de ses propres ailes. Il rencontrera une femme ou un homme, et il faudra bien le laisser vivre sa vie. Je trouve que c’est exactement la même chose pour le texte. Parfois, on est très déçu de ce qu’on voit. Ça m’est rarement arrivé, j’ai été servi par de très bons metteurs en scène. Je pense qu’il faut jouer le jeu. Laisser libre le texte.

Dans le cas où tu es toi-même le metteur en scène de tes mots, comment s’opère la transition – si transition il y a – entre l’acte d’écriture et celui de mise en scène?

Elle est relativement brutale dans la mesure où lorsque je mets en scène, l’auteur n’existe plus. Il est mort. Et je le dis aux acteurs, et on n’a aucune difficulté à remettre en question ce dont, sur le plateau, on s’aperçoit que ça ne fonctionne pas. Je n’ai pas de combat schizophrénique, de lutte interne, pour défendre à tout prix mes mots. Pas du tout. L’auteur est mort et on s’arrange, dans l’instant du plateau, c’est l’instant du plateau qui est le plus important.

À ton retour de résidence, as-tu dû rendre des comptes, à la Communauté française, à Wallonie-Bruxelles, à ton commanditaire, à ta femme, à ton chien?

Je n’ai pas de chien. Mais ma femme était passée, heureusement, on a le droit de temps en temps de replonger dans les plaisirs charnels et non pas seulement intellectuels… Oui, j’ai envoyé les pièces, je ne sais même pas si elles ont été lues. D’ailleurs, si je n’avais rien écrit, je pense que c’était bon aussi, quelque part. On peut venir ici et échouer dans cette tentative. C’est une tentative. J’aurais pu être paralysé par la solitude, l’absence de la ville et du téléphone qui sonne, et des factures qui arrivent… Non, il n’y a pas de contrôle policier sur: « est-ce que vous avez bien travaillé à la Chartreuse? »; non je ne crois pas.

Comment te sens-tu à Avignon, ici, en festival? Exalté, sollicité, oppressé?

Aucun de ces trois qualificatifs. J’y passe de façon très détachée, je ne me mets aucune pression. On fait plus facilement des rencontres ici, avec d’autres Belges, qu’en Belgique parfois. C’est le côté convivial qui me plaît. Je me tiens relativement éloigné du festival. J’y viens, mais juste par plaisir.

Es-tu plus sensible à la Chartreuse ou à Avignon?

Àla Chartreuse. La Chartreuse reste en moi et restera toujours en moi. C’est un moment de ma vie, assez loin, mais c’est tellement chargé, c’est une atmosphère tellement mystique en même temps et pleine de vie. Ce moment où nous nous retrouvions tous après nos solitudes respectives, dans la salle à manger le soir pour manger avec Coco qui nous avait préparé avec amour le repas du soir… C’est un moment inoubliable. Les rencontres qui se sont faites autour d’un verre de vin et d’un bon repas… C’était très important.

Dans l’objectif, tu préférerais être shooté au Palais des Papes ou derrière un arbre du parc des chartreux?

Derrière un arbre du parc des chartreux. Le Palais des Papes, c’est magique mais c’est déconnecté du sacré par la présence de milliers de touristes. Tandis qu’ici, même s’il y a des touristes, ce lieu est d’abord chargé de souvenirs pour moi et puis chargé de toute façon.

Les Belges à Avignon ont-ils trouvé leur place? La Chartreuse fait-elle partie de cette intégration? Home sweet home dans les cellules des moines, au théâtre des Doms ou, franchement les cigales te donnent-elles le mal du pays?

Je ne pense pas que les Belges ont trouvé leur place dans le IN à Avignon. Ils ont trouvé une très belle place dans la résidence mais il n’y a pas à mon sens une passerelle entre ce qui s’écrit ici et ce qui pourrait se jouer. Enfin, il y a peut-être des exceptions, des exemples que je n’ai pas moi, de pièces que des auteurs belges auraient écrites ici et qui auraient vu le jour aussi ici. Cette passerelle-là n’est pas faite. Les Belges flamands ont plus de place dans le IN que les francophones. Probablement parce que la Flandre subsidie ses artistes beaucoup plus. En vendant des spectacles bon marché. Je ne pense pas qu’il y ait un réel accompagnement de nos artistes dans le IN et heureusement que nous avons le théâtre des Doms, évidemment, qui est un lieu formidable. J’ai eu la chance d’avoir le Roi Lune (qui s’était aussi créé au Méridien) qui est venu se jouer ici aussi, aux Doms. Et ça a permis une tournée de cinq mois en France.

Donc, la réponse est non. Les Belges francophones ne sont pas vraiment présents ici au Festival.