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Résidences/Récits d'encre - Virginie Thirion

Interviews

31/08/2012 — Une interview de Virginie Thirion

Dans le cadre de Résidences/Récits d’encre, Bela a invité dix résidents de la Chartreuse, parmi lesquels Virginie Thirion, à revenir sur leur expérience mais aussi sur l’écriture, la manière de travailler, le métier d’auteur…

Quand es-tu venue à la Chartreuse ?

Je suis venue à La Chartreuse en octobre-novembre 1999.

Quelle est pour toi l’image, l’endroit, le détail, le symbole… qui évoque ton séjour à la Chartreuse ? Pourquoi ?

Pour moi, c’est l’image du puits Saint-André sous la neige. Il se trouve que cette année-là, exceptionnellement, il a neigé très tôt et donc, au mois de novembre, j’ai vu le puits Saint-André (cloître sur lequel s’ouvrait la cellule que j’occupais) sous la neige. Il y avait 20 centimètres partout. Tout était bloqué. D’ailleurs la France était bloquée. C’était vraiment l’événement à la Chartreuse et je garde en tête l’image du puits dans une lumière bleutée de temps plombé, sous la neige.

T’a-t-on proposé de venir à la Chartreuse ou en as-tu fait la demande ?

J’en ai fait la demande. C’était la première année de la mise en place de la Commission mixte Wallonie-Bruxelles Théâtre/Chartreuse. J’ai remis un dossier, j’ai été sélectionnée et je suis venue.

Et depuis, trouves-tu que le système fonctionne en toute transparence, que tous les auteurs y ont accès facilement, en somme: que l’information circule bien ?

Oui, je crois que l’information circule bien. En tout cas, régulièrement, je vois passer des annonces, par un biais ou par un autre, de la Chartreuse. Je crois même que quand on a déjà fait une résidence à la Chartreuse on peut faire la demande de revenir en résidence, donc oui, tout à fait.

Est-ce que le texte pour lequel tu as fait une demande de résidence était une commande ?

Non, c’était le projet que j’avais proposé.

Il faut donc une ébauche de projet avant de pouvoir résider à la Chartreuse. Qu’est-il arrivé à cette matière, à cet embryon de création ? As-tu suivi la direction que tu lui avais donnée avant de séjourner ici ?

Avant de séjourner ici, j’avais l’histoire. Et ici, ce qui a beaucoup évolué, changé, la chose pour laquelle j’ai eu plusieurs versions, c’est comment cette histoire allait être racontée. Et ça a beaucoup évolué tout au long de la résidence.

La Chartreuse a-t-elle vraiment permis aux mots de couler d’une traite ou t’a-t-il fallu t’éloigner du lieu, l’apprivoiser, l’incorporer avant d’entamer la création ?

Alors moi, j’ai joué le jeu à fond. On m’a dit tu sors pas, t’écris, tu vas pas faire la fête en ville, etc. C’était octobre-novembre donc Avignon, c’est mort. Rien. Quelques films, voilà. Donc j’ai vraiment joué le jeu. Je suis restée cantonnée ici, à travailler. Et oui, je crois que l’isolement a vraiment porté ses fruits parce que j’ai réussi à écrire la pièce dans le temps qui m’était imparti. Et puis, j’étais assez contente du résultat.

Est-ce que le lieu Chartreuse s’est inscrit quelque part dans ton texte ? Reste-t-il des traces de tes respirations d’ici ?

Non, je ne peux pas dire que le lieu soit inscrit dans mon texte.

Comment représenterais-tu, en image, le temps de l’écriture? Quelle forme revêt l’écriture dans ton imaginaire ?

C’est indescriptible. Ce sont des paysages mais qui n’existent que pour moi et qui mêlent plein de choses qui n’existent pas parce qu’elles sont à la fois faites de formes et de sensations. Des couleurs qui crient, des mots montagnes, des choses comme ça. Du rythme et de la matière.

Comment écris-tu ? Seule ? En silence, monacalement ? Hystériquement ? Rageusement ? En boxant ?

J’écris en ruminant. C’est-à-dire que le rythme de la parole est pour moi extrêmement important, donc qui dit rythme dit bonne formulation pour que dans le corps de l’acteur ça puisse vivre et que l’écriture suscite une vie. Après la théâtralité vient. Je rumine beaucoup mes textes et je les lis à voix haute. Je rumine devant mon ordinateur quand je relis, en écrivant, mais je rumine surtout beaucoup entre. Je rumine en faisant à manger, en sortant mon chien, je rumine en faisant plein d’autres choses qui font que mes mains sont occupées et que ça me permet de ruminer tranquille. Et à un moment, tac!, j’ai la bonne formulation et ça c’est bien.

Est-ce que ton séjour à la Chartreuse a modifié les conditions dans lesquelles tu as le désir d’écrire ?

Non. Je crois que quand on commence à écrire la nécessité du cloisonnement vient naturellement. Enfin, moi j’ai beaucoup d’activités extérieures et donc la nécessité du cloisonnement se ressent à un moment parce qu’on a besoin de s’isoler. On a besoin de fermer la porte de son bureau, voilà. Ici, on ferme la porte de sa cellule. Chez soi, on apprend à fermer la porte de son bureau. Quand on écrit. Après, quand je rumine, il y peut y avoir des gens autour.

Est-ce que le scénographe, le metteur en scène, un comédien… t’a accompagné dans le cycle de l’écriture ?

Pas de cette pièce-là. J’étais seul maître à bord.

Pour quelle pièce es-tu venue à La Chartreuse ?

Je suis venue pour une pièce qui n’a jamais été montée et qui s’appelle Un pied dans le paradis.

De retour de La Chartreuse: le blues, la libération, tu as fêté, dansé; chanté, bu, hurlé toute la nuit ?

Non, en fait il y avait une échéance juste après. Ça a été troublant de voir quand même beaucoup de monde, de revenir dans la ville, quelque chose du quotidien qui reprend. Avec une équipe de comédiens on devait faire une lecture un peu poussée d’un texte et donc j’ai été prise dans cette urgence-là. Ça a passé et puis après ça a été les fêtes de fin d’année, tout ça. La descente a été douce.

Y a-t-il eu une lecture de texte en public ici, à la fin de ton séjour ?

Oui, en petit comité, et c’était très agréable, très magique. J’ai lu mon texte à quelques résidents qui étaient là et puis à Daniel Girard et Françoise Villaume qui étaient là à l’époque et c’était un moment très agréable. J’ai vraiment eu l’impression qu’ils étaient avec moi, je croyais que les deux directeurs avaient envie que ça ait abouti, qu’il y ait quelque chose qui en sorte et que ça leur plaise. C’était une comédie – c’est toujours une comédie – et ça leur a bien plu, après on a bu le champagne et ça, c’était très agréable.

Est-ce que les échanges avec les autres moinillons artistes pendant ton séjour t’ont apporté quelque chose ?

J’étais la première résidente belge dans le cadre de la coopération Wallonie Bruxelles théâtre. Et en fait je me suis retrouvée à un moment à la Chartreuse où il n’y avait personne. Il y avait un Français. On a été voir un film de Walt Disney ensemble – c’est dire si on avait besoin de se changer les idées. Il y avait un Africain aussi et qui essayait de me mettre sur le dos tous les péchés des Belges au Congo, donc c’était un peu compliqué puisque n’étant pas belge… Ça a été quand même une expérience de solitude. Heureusement, il y avait des résidents que je connaissais par ailleurs, qui venaient par intermittence, du passage, mais je n’ai pas eu de compagnonnage avec des résidents sur le temps de ma résidence. Et ça m’a manqué, oui. Ceci dit, Daniel Girard, qui était directeur à l’époque, a été vraiment formidable et j’ai trouvé qu’il avait été tout en délicatesse, il avait su être là pour moi et je me suis dit qu’il avait senti que j’étais une résidente qui ne bénéficiait pas tout à fait des mêmes possibilités de partage avec d’autres résidents. Après coup, je garde un souvenir très attendri de sa présence.

Te sens-tu délestée d’un poids en cédant un texte à une vie sur scène ou redoutes-tu son adaptation, sa déformation, par d’autres créateurs que toi ?

Non, je ne suis pas délestée. Je suis dans un processus d’écriture qui fait que c’est comme si la chose terminée, la chose écrite, la chose jouée, ouvrait le champ des possibles sur comment écrire la suivante. Donc je suis vraiment dans un processus dynamique. Alors, évidemment, quand on a fini un texte, quand on remet une commande, sur le coup on est très content et c’est comme la veille d’une première quand on fait une mise en scène, on se sent à peu près aussi utile qu’une vache morte sur une plage. Ça dure deux-trois jours, on boit un peu plus, on a le blues, et puis ça passe. Quand on remet son texte on est dans le deuil de l’adrénaline qu’on a eue au moment de la remise du texte, parce qu’on est dans l’urgence, il y a quand même quelque chose de l’intensité de la vie qui fait que ça prend une densité particulière et après… c’est un peu la descente.

Tu as dit que ton texte n’avait pas été monté. As-tu le projet d’en faire quelque chose ?

Ah! Ça y est! Douze ans après: le retour! Du pied dans le paradis! En fait je me rends compte que la Chartreuse m’a permis d’arriver à une forme qui me satisfaisait. Mais pas tout à fait – je ne savais pas pourquoi. Puis j’ai vécu ma vie. Et maintenant je me rends compte que je maîtrise mieux la forme dans laquelle je peux inscrire le texte donc je me réjouis de m’y remettre.

A ton retour de résidence, as-tu dû rendre des comptes, à la Communauté française, à Wallonie-Bruxelles, à ton commanditaire, à ton mari, à ton chien ?

Le mari, le chien, j’étais contente de les retrouver parce que, quand même, ils font partie aussi du processus d’écriture. Par chance, mon mari avait pu venir me rejoindre puisqu’ayant lui-même été résident, il avait eu l’autorisation. En ce qui concerne le reste… Est-ce que j’ai dû rendre des comptes à quelqu’un? Peut-être, mais ça ne m’a pas traumatisée. J’ai dû envoyer un exemplaire de mon texte quelque part, enfin je ne sais même pas…

Comment te sens-tu à Avignon, ici, en festival? Exaltée, sollicitée, oppressée ?

Ça dépend des moments. Exaltée, parfois. Je m’entends parler comme une mondaine socio-culturelle. Je trouve ça navrant mais parfois c’est plus fort que soi. J’aime bien cette espèce d’anonymat, de sollicitation… Quand même on voit des trucs extraordinaires. C’est à désespérer de l’humain mais c’est drôle, on voit plein de trucs comiques. Des situations de rue qui sont franchement ridicules. Quand je viens, j’essaie de commencer par la rue des teinturiers. C’est toujours un moment qui est catastrophant mais catastrophiquement réjouissant.

Tu es plus sensible à la Chartreuse ou à Avignon ?

Avignon. Enfin, ça dépend quelle sensibilité. Si je devais y passer un séjour, c’est clair que ce serait à la Chartreuse mais sans les gens qui passent. Que pour moi.

Qu’est-ce qui te fait dresser les poils à Avignon ?

La même chose que partout: la connerie, le manque de délicatesse, le manque de politesse, le manque d’égard… Ici, les gens qui se bousculent, qui vous engueulent parce que vous ne prenez pas un tract alors que c’est quand même bien votre droit. C’est la même chose que tout le temps mais ici c’est condensé. Beaucoup de monde, parfois dans des états un peu spéciaux, ça suscite des scènes qui peuvent mener à désespérer de l’humanité.

Dans l’objectif, tu préfères être shootée au Palais des Papes ou derrière un arbre du parc des Chartreux ?

Je peux être dans le Palais des Papes sur le trône du Pape? Alors, oui. Allons-y hein!

Est-ce que tu penses que les Belges à Avignon ont trouvé leur place ?

Je ne me serais même pas posée la question. Oui, je pense que les Belges à Avignon ont trouvé leur place. Il y en a plein dans le OFF, un peu dans le IN, il y a les Doms, tout à fait.

Est-ce que tu penses que la Chartreuse fait partie de cette intégration ?

Non. Je pense qu’il y a un projet qui est spécifique à la Chartreuse et il faut que ça le reste.

Est-ce que tu as une anecdote particulière à nous raconter, que tu aurais vécue à la Chartreuse ?

En fait, moi j’ai vécu trois jours toute seule à la Chartreuse. C’était le weekend du premier novembre donc il n’y avait personne, il n’y avait plus de résidents, pas le personnel, donc pas non plus le service du repas du soir, et j’étais toute seule, toute seule. Ça paraît grand et ça paraît un peu menaçant. Alors qu’en fait on est bien protégé et tout ça. Mais un peu menaçant.

Ton rapport à la solitude a changé depuis ton séjour à la Chartreuse ?

Non. Il n’y a pas grand-chose dans ma vie qui a changé.