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Sur le pouce avec Jean-Marie Piemme - La main qui ment

Interviews

21/04/2011 — Une interview de Jean-Marie Piemme

La Main qui ment vient de paraître aux éditions Actes Sud-Papiers. Trois textes sur la guerre civile (La Main qui ment, Avaler l’océan et Le sang des amis) à découvrir sans attendre. L’occasion pour Bela de poser quelques questions à l’auteur :

 

Bela : Tes titres frappent d’emblée. Ils sont radicaux. Ils font potentiellement appel à la trahison (La Main qui ment), la mort (Le Sang des amis) et l’impossible (Avaler l’océan). Je les trouve d’autant plus violents que dans leur construction même ils convoquent autant d’éléments positifs (la main, les amis) que négatifs (le sang, le mensonge, la torture). Tes pièces sont elles aussi empreintes de cette mécanique ?

 
JMP : Oui, l’idée de contradiction est au cœur même de ce que j’écris. La présence d’une contradiction empêche les opinions de se refermer sur elles-mêmes. La contradiction est un principe d’ouverture du sens. Le spectateur n’est pas positionné tout d’un côté ou tout de l’autre, il oscille entre les deux. Ce m’est d’autant plus nécessaire que « La main qui ment » ou « Avaler l’océan » engagent les personnages et les spectateurs dans des dilemmes du type vengeance ou trahison, pour la première pièce ; justice individuelle ou justice collective pour la seconde.

 

Bela : Peut-on dire que tu n’écris pas sans violence ?

JMP : Certainement. À condition de dire que la violence n’est pas seulement l’acte violent, mais aussi la violence des mots et des idées. D’une façon générale, je m’intéresse aux rapports de pouvoir entre les gens notamment quand ils mettent en jeu le sexe et l’argent.  Et dans la violence, ce n’est pas l’exception qui me retient mais l’ordinaire. Notre vie quotidienne est un tissu de rapports de forces, nos sentiments, nos amours, nos passions, nos espoirs sont toujours habités par une violence. Nous pesons sur les autres et les autres pèsent sur nous pour le meilleur et pour le pire. Avec le philosophe Michel Foucault, il faut parler de l’omniprésence du pouvoir dans nos relations. Et souligner avec lui encore que là où il y a du pouvoir, il y a aussi de la résistance.

Bela : Trois pièces en un volume, trois pièces qui forment, sur papier, une trilogie… est-ce possible aussi sur le plateau ?

JMP : Les trois pièces sont unies par une thématique commune : la guerre civile, mais chaque pièce est autonome. Pour les réunir sur le plateau, il faudrait un projet scénique fort qui justifie leur présentation groupée. Si ce projet fait défaut, il y a moins de légitimité à présenter la trilogie en une fois.

Bela : Tu dis aimer écrire des rôles de femmes. Est-ce en raison de cette préférence qu’une femme habille (ou déshabille) la couverture du triptyque ? Ou, en d’autres termes, s’il fallait illustrer/symboliser l’ensemble, ce n’aurait pu être que par une femme ?

JMP : En français, la mort est féminine. Que la pulsion de mort s’incarne dans un corps jeune et visible renvoie à la séduction incarnée des croyances, des idéologies dans un monde qui « aime » la mort. Dans une guerre civile, les gens qui s’y adonnent corps et âme « aiment » la mort, elle a pour eux quelque chose de désirable.  Mais c’est aussi et tout simplement une image du théâtre quand l’acteur se met un masque sur le visage et dit qu’il est la mort. Ces deux photos m’évoquent finalement le genre pictural des « Vanités » qui pose une tête de mort au milieu des richesses et des beautés terrestres.

Bela : Quelles sont les femmes de cette trilogie ? Que représentent-elles ?

JMP : Dans « La main qui ment », Anna représente la part d’aveuglement que contient toute innocence et la journaliste Sonia Granger incarne la cruauté de qui cherche la vérité. L’innocence n’est qu’un aveuglement qui ne se connaît pas encore. Et pour atteindre la vérité, il faut détruire et faire mal. Dans « Avaler l’océan », Lula superpose amour et vengeance, là où Maria cherche tout simplement à vivre et à faire vivre. Enfin, dans « Le sang des amis », Portia, la femme de Brutus, pousse ce dernier à tuer César par un esprit de justice absolue proche du terrorisme à la Ulrique Meinhof. Et Cléopâtre incarne à la fois la tyrannie de la passion dans son rapport à Antoine et la volonté d’une reine étrangère de ne pas plier devant la puissance de l’empire et du futur empereur Auguste. Mais par sa volonté de vivre et son refus de se laisser vaincre, elle devient dans ma pièce une figure de résistance.

 Bela : Quels sont tes actualités dans l’immédiat (publications, représentations, écriture, etc.) ?

JMP : Mon mois de mai est chargé. Les 2, 3, 10 et 12 je présenterai quatre conférences publiques sur mes textes dans la cadre de la chaire de Poétique à l’université de Louvain. Ces conférences sont réunies sous le titre «  L’écriture comme théâtre ».
Les 4 et 5  Mai, un atelier de création aura lieu à Amiens autour de ma dernière pièce (non encore publiée) « La vie trépidante de Laura Wilson » où il est question à la fois du licenciement de Laura, de sa vie de chômeuse et de son intérêt pour le peintre Breughel.
Du 4 au 29 mai, on pourra voir au théâtre de l’aquarium de la cartoucherie de Vincennes à Paris, « Le sang des amis » mis en scène par Jean Boillot.
Enfin à la mi-mai, les éditions Aden publieront « Rien d’officiel » un livre fait de cinq récits qui s’adossent chacun à une grande figure shakespearienne. Mais cet appui shakespearien vise notre époque. Il y est question de ce que nous rapportent les télés et les journaux, des figures multiples du pouvoir, du chaos du monde, sa futilité, son tragique, sa violence. On y croise la rolex d’un mentor de la communication, la destinée tragique de la princesse Diana, le romancier japonais Murakami, on y croise bien d’autres choses encore. C’est comme dans les médias, mais tout autrement que les médias. Rien d’officiel, ce sont les bruits d’hier et d’aujourd’hui qui viennent vous échauffer les oreilles. Deux hommes, trois femmes prennent successivement la parole pour raconter leur histoire, dire leur colère. Leurs récits toniques nous appellent à résister. Si on veut vivre mieux, si on veut vivre tout simplement, il faut garder l’œil ouvert et n’avoir pas sa langue en poche.