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Auteurs de cinéma sous influences: Dominique Loreau

Voici cinquante ans que La Fédération Wallonie-Bruxelles soutient le cinéma belge.

Mais c’est qui au juste, celles et ceux qui font le cinéma belge ? Se sont-ils influencés les un.e.s les autres?  Nous avons demandé à 10 autrices et auteurs de nous donner 5 noms de prédécesseurs, de collègues, de muses, de mentors, de femmes et d’hommes de cinéma. 10 listes de 5 noms. Pour l’hommage. Pour l’inspiration.

Cette liste est établie par Dominique Loreau.

Voici cinq films belges, parmi bien d’autres, qui m’ont touchée en tant que cinéaste.

« L’homme au crâne rasé » d’André Delvaux. 1966

C’est un des premiers films belges que j’ai vu. J’avais 18 ans. J’ai aimé son mélange de réalisme cru et de surréalisme, sa froideur, sa distance, son montage éclaté, sec et coupant, sa violence retenue, qui mènent d’un quotidien banal à une inquiétante étrangeté, de la rationalité à la folie. Ce film m’a renvoyé à mes lectures de Lautréamont, Eluard ou Henri Michaux. J’accordais alors beaucoup d’importance à l’irrationnel et aux rêves (parce qu’ils font vivre des aventures intenses qui peuvent être la source de récits), et la plupart de mes films sont imprégnés d’inquiétante étrangeté ou de décalage, au point que parfois on ne sait plus où est la réalité et où est l’imaginaire.

« Saute ma ville » de Chantal Akerman, 1968

J’ai été touchée par ce concentré explosif, plein d’humour et de désespoir.

Je me suis retrouvée dans l’exaltation frénétique, compulsive, de cette fille de 18 ans qui étouffe dans sa solitude et son rôle de femme.

Même si j’ai eu 18 ans à un moment où la femme était censée être libérée, je vivais sous le couvercle d’une misogynie ambiante, que j’avais envie de faire sauter. Dans mon premier film « Départ », une jeune femme tue d’un coup de revolver un homme manipulateur.

Chantal Akerman était, à  cette époque, la seule femme réalisatrice que je connaissais, avec Agnès Varda et Marguerite Duras. Après, j’ai découvert le magnifique « Wanda » de Barbara Loden.

Ce que j’ai toujours admiré et envié chez Chantal Akerman, c’est son culot, sa capacité de transgression, d’exprimer ce qu’on a l’habitude de taire, avec simplicité, directement, sans détours. Et aussi sa capacité de faire vibrer le temps et le silence, où l’imaginaire travaille en creux.

  • Écrit
  • Audiovisuel
  • Spectacle vivant

« Lever de drapeau papou filmé par un otage » de Philippe Simon, 2002

Philippe Simon et Walter Van den Eynden sont allés en Irian Jaya faire un film sur leur marche dans la montagne et rencontrer les habitants des villages qu’ils traversaient. Ils se sont fait prendre en otage par les membres d’un mouvement qui demandait l’indépendance de la Papouasie colonisée par l’Indonésie. Les guérilleros, qui voulaient faire connaître leur lutte au monde entier, ont « demandé » à Philippe Simon d’enregistrer leur cérémonie clandestine de lever de drapeau. Ils se sont mis en scène et ont accompli une cérémonie militaire, inspirée de l’occident.

Philippe Simon, libéré, a monté le film en respectant la chronologie des faits, en gardant les scènes presque telles qu'elles ont été filmées, en respectant sa position d’otage et les rapports ambigus que ses ravisseurs entretenaient avec lui. La dernière séquence montre les deux otages seuls dans leur piaule, le soir de la cérémonie, qui s’interrogent sur le sort, tout à fait incertain, qui leur sera réservé.

Ce qui donne un film fort, étrange, dérangeant et intelligent, qui questionne la démarche documentaire elle-même. Aller rencontrer et filmer les « autres » peut mener à l’inverse de ce à quoi on s’attendait, et la réalité de notre position peut nous sauter à la figure.

J’ai souvent, par mes films, cherché à me confronter à d’autres mondes et à la complexité de réalités qui me résistent et me mettent à l’épreuve, à me décentrer et à éprouver le sentiment d’inquiétante étrangeté. J’ai été influencée par Jean Rouch et par Tobie Nathan, que j’ai rencontrés. Faire des films me donne le prétexte et le courage d’aller au bout de cette confrontation avec d’autres mondes, de composer avec eux et de créer, avec les personnes que je rencontre, quelque chose de nouveau et de surprenant, une fiction qui à la fois se nourrit des différences et les transcende.

 

  • Audiovisuel
  • Écrit

« Vers la mer » d’Annik Leroy, 1999

J’ai aimé cette expérience de voyage le long du Danube qui traverse une grande partie de l’Europe, de l’Ouest vers l’Est, jusqu’à la mer Noire. Je me suis laissée emporter par le rythme du film, dériver au gré des rencontres avec des habitants des berges des différents pays, dont Annik Leroy a recueilli les récits et filmé les paysages. J’ai aimé les correspondances qu’elle a établies entre les récits des personnages, imprégnés d’Histoire, et le fleuve qui traverse leur vie. Elles produisent une sensation d’éphémère et de fragilité des êtres.

J’ai aimé la liberté, la rigueur et la sensibilité avec lesquelles elle a filmé, et la magie et la poésie qui se dégagent des plans et du rythme du film. C’est une expérience subtile, réelle et intérieure, spatiale et temporelle.

 

  • Audiovisuel

« Vivement ce soir » de Patrick van Antwerpen, 1985

J’ai vu ce film, tourné dans un supermarché, pour la première fois il y a deux mois, lorsqu’il a été projeté à la Cinematek. Il y a dans ce film à la fois une approche sociologique très juste et un regard ironique et poétique s’inspirant de Tati. J’ai aimé la manière dont Patrick van Antwerpen a mélangé des petites scènes prises sur le vif, qui mettent en relief le comportement quotidien et révélateur des clients du supermarché, et des situations mises en scène avec des comédiens, professionnels ou non. Patrick van Antwerpen procède par petites touches, avec humour et distance. On ne sait plus où est la fiction et où le documentaire et ça n’a aucune importance. Cette manière de travailler, entre documentaire et fiction, est très proche de celle que j’ai développé dans beaucoup de mes films, notamment dans « Au gré du temps », « Divine carcasse » ou « Les noms n’habitent nulle part ».