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La permaculture, une réponse à la crise de notre jardin culturel ? : texte de Frédéric Becker

Paroles

18/09/2020 — Frédéric Becker

Six mois après l’éclosion de cette crise sanitaire inédite la profondeur des bouleversements occasionnés ne fait encore qu’apparaître à la surface des choses. Que la stupeur, la dépression ou l’optimisme – voire un cocktail des trois – succède à la sidération générale, la zone de turbulences où nous sommes entrés va sans doute durer et en l’état, nous serions donc bien inspirés de nous pencher sur quelques questions urgentes de manière également inédite. Faire preuve de créativité me semble d’autant plus important qu’il est probable que cette crise mute, s’approfondisse et accentue la perspective d’un effondrement global. Sans céder au pessimisme ni à la panique, il est essentiel – à moins de préférer se masquer le visage jusqu’aux yeux – de voir ce qu’elle révèle de nos troubles sociétaux et de se confronter sérieusement aux défis qu’elle ne fait qu’aggraver. « Pas de retour à l’anormal ? » Rien n’est moins sûr…

La tâche est colossale, l’inertie des systèmes d’organisation humains est en effet énorme. Et nous ne serons jamais trop nombreux à œuvrer pour des transformations positives de nos sociétés, épuisées par les dictats du capitalisme néo-libéral, vers un net accroissement de qualité de vie pour tou.te.s, vers une diminution drastique de notre impact destructeur sur l’ensemble du vivant, vers la réduction des inégalités et des violences sociales, vers l’établissement de structures socio-politiques favorisant l’entraide et la coopération plutôt que la compétition, vers des systèmes publics solides destinés à garantir les droits humains fondamentaux (santé, éducation, culture, sécurité sociale, libertés individuelles) mais également à refonder des dynamiques novatrices en termes de responsabilités individuelles et collectives, d’inclusion, de liens, de conscience et de réflexion sur notre place de cohabitant.e.s du monde vivant, et surtout de réinventer nos relations à l’ensemble du vivant dans un monde aux ressources fossiles raréfiées (1). Il va donc falloir continuer à faire beaucoup, et avec moins. N’y a-t-il pas là quelque chose d’excitant, de stimulant, qui défie nos ressources créatives ? De cet épisode chaotique pourraient alors émerger de nouveau des perspectives revigorantes accouchées d’une profonde émulation collective transformatrice !

Faire avec moins. Voilà bien une injonction que nous connaissons, nous, travailleur.euse.s des arts et de la culture. Comme le rappelait l’un des « 52 », nos professions reposent encore principalement sur le bénévolat et cela fait d’innombrables années que la précarité systémique de la culture est dénoncée (2). Soit. Habitué.e.s à faire de nécessité vertu en créant malgré tout de la valeur immatérielle et matérielle, les travailleurs.euses de la culture sont maintenant heurté.e.s de plein fouet, relayé.e.s aux oubliettes du dé-confinement, et insécurisé.e.s comme jamais. La sidération et l’indignation sont palpables. Mais, dans un énième sursaut, on s’accorde à dire que la culture c’est important et des initiatives surgissent.

N’étant pas spécialiste de quoi que ce soit, mon parcours universitaire conjugué à l’exercice de ma profession de musicien m’ont plutôt permis de développer une capacité à faire des liens, à associer des idées, à exister et exercer ma créativité aux lisières, là où des choses d’essences différentes sont en contact et entrent en relation. D’où mon intérêt pour la permaculture qui souligne justement l’importance des lisières. S’agissant de réfléchir aux ingrédients d’un plan de relance pour la culture dans un contexte où la raréfaction des ressources – en argent –  est accepté comme la règle, plan dans lequel une attention particulière est donnée aux liens avec le territoire et ses habitants, ses ressources et sa pérennité systémique, le recours aux concepts et expériences de ce courant m’a semblé inspirant.

Admettons une analogie entre la culture et le geste de cultiver de quoi se nourrir. Admettons que les productions culturelles et alimentaires sont essentielles à notre bien-être individuel et collectif. Admettons qu’elles constituent des zones communes à caractère immatériel – la « chose » culturelle, les affects individuels et collectifs, etc. – et matériel – le sol, la nourriture, etc. – où se développent des activités produisant à la fois de la valeur matérielle – objets, salaires, échanges monétarisés, etc. – et immatérielle – bien-être, qualité de vie, santé, communauté, etc. Ces zones partagent la vocation à être investies collectivement et pour le bien commun à l’abri des forces de prédation et gérées en bon équilibre avec les écosystèmes où elles s’inscrivent notamment en termes d’énergie et de ressources. Or, en permaculture, rareté et abondance sont des concepts dont l’apparente opposition est souvent contredite par l’expérience des faits sur le terrain et qui peuvent entretenir, en pratique, des relations plus poreuses et fécondes qu’en principe. Typiquement ici l’opposition entre, d’un côté, l’abondance financière où évoluent les mastodontes de l’agro-industrie, générant Quantité plutôt que Qualité, appauvrissant les sols et semant la misère chez les paysans et, de l’autre, les hauts niveaux de rendement des terres permacoles produisant plus de qualité, non seulement nutritive mais aussi en termes de liens, de sens, de santé, de partage des surplus matériels et immatériels. Le tout dans une logique de sobriété énergétique. Pour ce faire, les permaculteurs opèrent par étapes : observation et conception, soin du sol, association et mélange des plantes, gestion tolérante des « indésirables », récupération et recyclage (3).

Imaginons maintenant un permaculteur face à la crise actuelle du jardin culturel. Comment aborderait-il cette situation et quelles solutions son regard ferait-il germer ? Concentrons-nous ici sur les trois premières étapes.

Premièrement, la situation d’arrêt forcé, si grave et inquiétante soit-elle, lui offre la possibilité d’observer ce qui se passe, d’analyser l’état du terrain, d’évaluer sa vitalité, ses faiblesses, ses besoins, ses ressources intrinsèques et de (ré)évaluer ses objectifs et ses stratégies.

Puisque les lieux de production et de diffusion culturelles habituels sont temporairement hors d’usage, il faut trouver ou reconnaître d’autres lieux, d’autres espaces où ces activités se déroulent encore ou peuvent se dérouler autrement. Regardant de plus près, il voit que par endroits de ce jardin culturel, la création fleurit, se déploie, se transmet et rencontre du public malgré la crise. Il va se concentrer, comme dans son jardin, sur ces zones fertiles et essayer de les étendre, tout en soignant celles qui sont en carence. Ces petits lieux, non subventionnés, fonctionnant en réseaux, parfois en occupation précaire et développés sur un terreau d’entraide et de coopération témoignent de la vitalité de leur sol. Ils réalisent naturellement une partie des objectifs du jardinier : produire de la culture. Il peut alors imaginer des façons d’intervenir pour étendre ces délicates dynamiques et les renforcer pour assurer leur pérennité, même en cas de crise.

Deuxièmement, prendre soin du sol. Mais en quoi consisterait, dans notre analogie, le sol du jardin culturel ?

Supposons que ce soit le socle composite où se trouvent les forces créatives – désirs, pratiques, inspirations, émulations –, les structures qui les accueillent et les soutiennent – lieux, pouvoirs subsidiants, réseaux de diffusion, bonne gouvernance –, le cadre sociétal – bien-être, temps libre, libertés, ouverture, droits culturels –, et les nutriments culturels de base – éducation, héritage, savoir-faire, connaissance, transmission, etc.

En admettant ce qui précède, on conviendra, avec notre permaculteur, que le soin du sol culturel implique des choix sociétaux ambitieux et inventifs dans l’ensemble de l’écosystème. Sa stratégie reposera entre autres sur la réutilisation des « déchets » (le compostage), l’aménagement de temps de repos du sol (la jachère), le respect de sa constitution naturelle (pas de labour) et une gestion intelligente d’un apport essentiel : l’eau (le paillage, récupération d’eau de pluie). Côté culture, correspondraient l’encouragement des échanges de pratiques au-delà ou en dehors des enjeux productifs, la protection des temps de création et la pérennisation des réseaux d’échange et de diffusion, à la fois solides et agiles et, enfin, une gestion plus raisonnée d’un apport important : l’argent.

Troisièmement, associer et mélanger les plantes. Un jardin aux espèces mélangées permet le développement de mécanismes d’entraide extrêmement efficaces (4). Les environnements permacoles à haute diversité résistent mieux aux attaques climatiques, virales ou économiques que les monocultures. Haricots et tomates poussent sur les mêmes tuteurs, les premières fournissant de l’ombre aux secondes. Les capucines courent entre les plans de courgettes, les protégeant des pucerons.

De même, développer des partenariats entre disciplines, semer et favoriser des projets artistiques au sein d’habitats collectifs, associer écoles, centres culturels, théâtres et lieux alternatifs sont autant d’expériences que notre permaculteur serait enchanté de voir se développer davantage. Sa responsabilité, comparable alors à celle des instances  subsidiantes, serait d’apporter l’attention et les ressources nécessaires au bon fonctionnement de l’ensemble pour assurer en toutes circonstances une production abondante, qualitative, variée et accessible à tou.te.s.

Il y aurait encore beaucoup à dire et à explorer au-delà de ce petit parcours permacole en jardin culturel.

Pour l’heure, à la lumière de ces trois principes – observation/conception, soin du sol, mélanger/associer –, nous voyons déjà que, face aux blocages actuels de la « machine » culturelle, il y a moyen d’avancer en inventant, en se tournant vers les perspectives de transformations plutôt que de rester focalisés sur les obstacles. Cette orientation positive fondamentale de la permaculture apporte des outils conceptuels et pratiques opérationnels qui ont surtout le mérite d’être holistiques. Ils rompent avec les fonctionnements « en silo » qui freinent souvent les mécanismes d’adaptation des sytèmes humains, culturels ou autres. Ils promeuvent le lien et la coopération plutôt que la compétition. Ils mettent la valeur immatérielle au centre du système et accordent une attention essentielle aux mécanismes de redistribution des surplus – matériels et immatériels – et de mise en commun des ressources en organisant la régénérescence durable des écosystèmes. Comme l'écrit David Holmgren : « L’agriculture traditionnelle exige beaucoup de mains d’œuvre, l’agriculture industrielle, beaucoup d’énergie, et les systèmes permaculturels, beaucoup d’informations et de conception » (5). Nous disposons de ces dernières en abondance et elles peuvent nous sortir des tensions paralysantes où nous maintient la prétendue rareté matérielle entretenue par les forces de prédation. C’est en prenant conscience de nos limites – nous sommes mortels et nous n’avons qu’une seule planète – et de nos besoins – respirer, manger, dormir, aimer, communiquer, créer, etc. – que  nous grandissons en autonomie, en sécurité et en liberté dans une sensation d’abondance.

Le rapport du groupe des 52 épouse, dans ses grandes lignes, quelques-unes des idées reprises plus haut comme si, naturellement, le jardin et ses forces vives avaient su orienter les réflexions dans cette direction. On peut se réjouir que Madame la Ministre et son cabinet en portent les échos, espérons qu’ils soient entendus. Nous devrions cependant aller plus loin, approfondir ces dynamiques novatrices, non seulement pour dépasser cette crise mais pour assurer un déploiement culturel plus ambitieux, plus riche et plus ouvert encore dans l’avenir. S’il faut nous inscrire dans une dynamique globale de descente énergétique et nous outiller pour y prospérer collectivement, il est impératif de mobiliser dès aujourd’hui beaucoup plus de ressources (notamment financières) vers tout ce qui constitue notre sol commun. Nous sommes dans ces domaines bien loin de la débauche et la rareté n’est pas une fatalité. Mobilisons-nous aux côtés de nos représentants élus et, espérons-le, eux avec nous, pour exiger des refinancements à la hauteur des besoins, des ambitions et des défis posés. Il faut absolument redistribuer les surplus qui abondent pour faire en sorte qu’on ne doivent pas indéfiniment maudire la sécheresse ni convoiter le puits du voisin sur des terres entourées de lacs aux eaux rendues inaccessibles.

 

 

 

 

Notes

1 Il n’aura d’ailleurs pas fallu le départ prématuré d’un penseur comme Bernard Stiegler pour mettre en évidence, d’une part, l’obligation d’inclure dans nos réflexions la notion d’entropie et d’acter notre entrée dans l’entropocène et, d’autre part, l’urgence de penser/panser le monde.

2 Je renvoie ici à quelques articles et réflexions utiles, notamment autour du travail artistique, du salariat et de la question des valeurs matérielles et immatérielles : Frédéric Lordon, « Garantie économique générale et production culturelle », Blog La pompe à phynance (Le Monde diplomatique), disponible sur : https://blog.mondediplo.net/garantie-economique-generale-et-production / Dossier « Sécurité Sociale et Culture », Réseau salariat, disponible sur : https://www.reseau-salariat.info/dossiers/pour_une_securite_sociale_de_la_culture_et_des_arts/.

3 Pour plus d’informations, je renvoie à l’ouvrage essentiel de David Holmgren, Permaculture. Principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable, trad. Agnès El Kaîm, Paris, Rue de l’échiquier, coll. L'Écopoche, 2017.

4 En permaculture, les prototypes d’écosystèmes coopératifs sont la forêt et leurs lisières.

5 David Holmgren, Permaculture. Principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable, op. cit., p. 82.