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Mathieu Volpe : "Le soutien du public est vital pour nous permettre de continuer à travailler en toute liberté"

Paroles

21/08/2020 — Mathieu Volpe

Vous revenez du Festival de cinéma En ville !, comment cela s'est-il passé ? En quoi consiste cet événement cinématographique ?

Le Festival En ville ! est un tout jeune festival de films documentaires organisé par Le p’tit ciné, une structure de programmation et de promotion du documentaire basée à Bruxelles. Le festival s’est déroulé entre fin juillet et début août à Bruxelles, avec des projections en cinéma et en plein air : mon dernier court métrage documentaire (Notre territoire) y était sélectionné, ainsi qu’une quinzaine d’autres films belges et internationaux qui questionnent le lien complexe entre un territoire et ses habitants, un thème qui avait particulièrement sa place cette année, au vu de la crise sanitaire et des multiples confinements que nous traversons.

En ville ! en est seulement à sa deuxième édition, mais je sens déjà qu’il est destiné à devenir un événement culturel important, non seulement en termes de diffusion et de promotion de films autrement peu vus, mais aussi parce que le festival et l’équipe de programmation ont l’ambition d’investir une multitude de lieux pour faire vivre le tissu urbain bruxellois et créer ainsi du lien entre différentes communautés.

Pour moi, c’était génial que mon court métrage soit projeté en plein air à LaVallée, une ancienne blanchisserie située à Molenbeek et devenue aujourd’hui un espace de travail et de rencontres artistiques : c’était l’occasion pour moi de découvrir un lieu génial dans lequel j’espère voir d’autres initiatives de ce type.

Frederick Wiseman, parrain du festival, a dit qu’il était particulièrement admiratif des réalisateurs de documentaires qui en ces temps de crise continuent à montrer au public la réalité du monde avec intégrité et honnêteté. Pensez-vous que le rôle des films documentaires s’est renforcé avec la COVID ?

L’intégrité et l’honnêteté sont pour moi des valeurs inscrites dans l’ADN du documentaire : peu importe les crises que nous traversons, ces valeurs doivent nous guider lorsqu’on part à la rencontre d’autres êtres humains, pour rendre une image digne et juste, qui soit partagée… On ne fait pas des films sur des protagonistes, mais avec eux. Le confinement a été un moment privilégié pour se retrouver seuls, faire un bilan et poser les bases pour une nouvelle période de nos vies… Cela dit, je trouve que dans les mois à venir le risque est d’avoir beaucoup de films autocentrés qui parlent du confinement. À présent il faut à nouveau retrouver l’énergie de se tourner vers l’extérieur, pour recueillir les histoires de ceux et celles qui nous entourent… Plus que jamais, il est temps de ressortir de nos intérieurs ! En tant que documentariste, je suis sûr qu’on arrivera à donner la juste place au confinement et à la crise sanitaire dans les récits qu’on proposera dans les prochains mois.

La nouveauté 2020 du festival réside notamment dans le lancement d’une compétition de films belges et internationaux. L’objectif affiché de cette initiative est de contrer l’annulation des festivals internationaux de ces derniers mois compliquant l’accès des professionnel.elle.s aux films en lice. Ressentez-vous déjà l’impact de la crise sur la visibilité de votre travail ? Maintenant que la participation aux festivals est plus incertaine, avez-vous déjà réfléchi à des alternatives pour diffuser vos documentaires ?   

Les périodes de crise sont toujours intéressantes parce qu’elles mettent en mouvement notre créativité pour trouver des solutions aux problèmes. À mes yeux, rien ne pourra jamais remplacer la salle : l’émotion de vivre une expérience collective dans un cinéma, face à un film qu’on partage instantanément avec quelqu’un d’autre est irremplaçable. Pourtant, lorsqu’on réalise un film, la priorité reste qu’il soit vu et qu’il puisse toucher un public le plus large possible. Ces derniers mois, j’ai découvert que la VOD est vraiment une option à ne pas négliger en termes de diffusion, surtout lorsqu’un film a déjà eu une belle vie en salle ou en festivals (en général un an après sa première projection) : à ce titre, Mubi et Tenk sont deux plateformes qui font un travail formidable pour diffuser et promouvoir des œuvres de qualité.

Pendant le confinement, j’ai aussi découvert que plusieurs autres plateformes, moins connues chez nous, mais plutôt reconnues à l’international, sont de plus en plus à la recherche des contenus pour satisfaire une demande grandissante : j’ai donc proposé mon dernier court métrage à des services VOD internationaux comme Kinoscope et à DAFilms avec qui nous avons commencé une collaboration pour le partager en ligne.

En termes de diffusion, cette crise a été pour moi une occasion à saisir, pour réfléchir à d’autres façons de montrer les films.

Pour sa deuxième édition, le Festival En ville ! propose une formule hybride avec des projections dans des cinémas bruxellois et en plein air. La pratique du « hors les murs » semble être un plan B assez prisé cet été en Belgique pour maintenir coûte que coûte les événements culturels. Est-ce que selon vous cette pratique convient aussi à l’audiovisuel habitué aux salles obscures ?

J’ai grandi dans le sud de l’Italie jusqu’à mes 19 ans. Mes plus beaux souvenirs de cinéma sont liés à des projections estivales en plein air, une pratique très courante dans des régions où les fortes chaleurs de l’été découragent souvent les spectateurs : je me souviens comme si c’était hier du moment où on arrivait en fin de journée sur ces lieux de projection parfois en bord de mer… On attendait alors fébrilement que les derniers rayons de soleil disparaissent et que le film commence, c’était très émouvant !

À Bruxelles, j’ai retrouvé cette même émotion l’été à Bruxelles-les-bains, avec des projections en plein air organisées en collaboration avec le Cinéma Galeries et je pense que cela pourrait devenir quelque chose de plus récurrent, si la météo le permet, bien évidemment !

Bruxelles regorge d’endroits cachés ou inexploités. Il serait donc intéressant de les requalifier avec des projets qui créent du lien entre communautés différentes. L’une des premières projection de Notre territoire avait été dans le cadre du Festival Résonances durant l’été 2019 : il s’agissait d’un festival organisé par des étudiantes de l’INSAS qui avaient investi le Complexe City Gate, au sud de Bruxelles… Je garde vraiment un très bon souvenir de l’énergie qui se dégageait de cette journée, de ce lieu et des équipes qui avait organisé cet événement.

Malgré les règles sanitaires renforcées, vous avez pu participer en présentiel à une rencontre après la projection de votre film Notre territoire. Est-ce que la poursuite de ce genre de rencontres peu importe la forme (en ligne ou IRL) est essentielle à votre activité ? Participez-vous à d'autres activités de la sorte cet été ? Est-ce que le rapport avec les spectateur.trice.s est désormais différent ?

Durant tous les processus de création, en tant que créateurs, on est rarement confrontés aux impressions en live du public : presque tout se joue en différé et on ne découvre les réactions à tel ou tel autre choix bien après que la dernière modification ait été faite. Pour cette raison, je trouve que la rencontre entre l’auteur et les spectateurs fait partie intégrante de la vie d’un film : les plus beaux moments pour un cinéaste sont ceux où des voix s’élèvent de la salle pour poser une question inattendue, qui révèle que le film a touché une corde sensible et que ce qu’on voulait dire a été compris. Si la rencontre « en live » reste pour moi un événement important, pendant le confinement, j’ai aussi eu quelques sessions Zoom pour présenter mon travail à l’étranger, après la diffusion en ligne de mon court métrage dans le cadre des Docudays en Ukraine … La rencontre était différente, mais le plaisir y était !

Cependant, ce qui m’a manqué le plus pendant le confinement a été l’occasion de rencontrer d’autres collègues, pour échanger sur notre travail. Cette semaine, j’ai eu la chance de participer aux Rencontres d’août organisées par le Festival des États généraux du documentaire de Lussas. Il s’agissait de trois jours où des tandems producteur-réalisateur pouvaient présenter des projets de film face à des groupes de travail composés d’autres réalisateurs, producteurs, diffuseurs, programmateurs et responsables de chaînes. J’accompagnais Thomas Damas, un jeune réalisateur hutois pour le développement de son premier long métrage documentaire et je suis très heureux que les organisateurs des Rencontres d’août aient tout fait pour que cet événement ait lieu en mettant en place des règles anti-Covid (distribution de gel hydroalcoolique, gants et masques, nombre réduit de participants). Ces rencontres nous ont permis d’avancer dans le développement du projet grâce aux feedbacks des différents intervenants et de nous confronter aux réactions à chaud de ce premier « public » de professionnels. C’était très enrichissant !

L'été se poursuit, quel événement culturel suggériez-vous de ne pas manquer en ce mois d'août ?

Malheureusement, je ne serai pas beaucoup là à Bruxelles durant la dernière semaine du mois d’août, mais je sais que la rentrée s’annonce riche en événements avec le BRIFF et le BSFF (respectivement le Festival du film et le Festival du court métrage de Bruxelles) qui se dérouleront sous forme réduite et en même temps, début septembre. À Namur, il y aura aussi à la rentrée le FIFF (Festival international du film francophone). Participer à ces trois événements permettra aux spectateurs non seulement de découvrir de très beaux films, mais aussi de soutenir un secteur, celui de la salle, qui est très impacté par la crise. Les prochains mois seront cruciaux pour nous, travailleurs de l’audiovisuel, et je pense que le soutien du public sera vital pour nous permettre de continuer à travailler en toute liberté, pour continuer à proposer des récits qui questionnent le monde.