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Axel Cornil, au cœur du mythe

Portraits

13/10/2015 —

par Thomas Depryck

 

Rodrigo Garcia écrit dans « Jardinage humain » : « Ma technique pour écrire est simple. D’abord je copie mot pour mot sur quelqu’un qui me plait. Je transcris. Je laisse passer un an et avec le temps, je crois que c’est moi qui l’ai écrit. J’oublie complètement que je l’avais copié. Plus tard je tombe sur un livre de cet auteur que j’avais copié mot pour mot et ne le lisant, je me dis : on s’entendrait bien, tous les deux. »[1]

 

Ça ressemble à une boutade, mais ça ne l’est pas tant que ça. Au fond, l’histoire de la littérature, y compris et avant tout peut-être, celle de l’écriture théâtrale, peut s’apparenter à un passage de relais de mots en mots, d’histoires en histoires, de mythes en mythes, qui se passent d’auteurs en auteurs. D’Homère à Virgile, de Sénèque à Racine, de Shakespeare à tant d’auteurs du 20 et 21e siècle (d’Heiner Muller à Howard Barker), il y a une sorte de continuum fabuleux, qui rendrait hystérique d’enthousiasme le plus placide des invertébrés pour peu qu’il ait envie de s’y pencher quelques temps. Garcia le sait bien, lui qui a écrit un « Roi Lear », un « Agamemnon », un « Prométhée » et dont nombre d’écrits sont autant de bâtons pris dans les mains de l’histoire de l’art, qui ne progresse pas donc, mais continue à tourner en rond autour d’une même piste, se renouvelant, se nourrissant sans cesse à ce qui l’entoure.

Tous les auteurs n’ont bien entendu pas cette indélicatesse magnifique qui consiste à revisiter le passé, l’histoire, les mots, les mythes à leur sauce, y mettant leur rage, leur intransigeance, leurs contradictions.

 

Mais Axel Cornil est de ceux là, à n’en pas douter. Il revisite les mythes, les histoires et les classiques, sans complexe, et avec détermination : Antigone (« Si je crève, ce sera d’amour »[2], « Thèbes la putain »), Icare (« Du béton dans les plumes ») et Hamlet (« Hamlet does not act ») sont déjà passés sous sa moulinette et proposent un grain de nouvelle facture, avec une force et une radicalité qui ne sont pas à négliger. Bien sûr, ça et là on pourra pointer l’une ou l’autre imperfection (ne sont-elles pas ce qui fait tout le charme d’un texte, à bien y regarder), mais peu importe, la sève est là, bien là. Au centre de son écriture, des histoires de famille, et toute la colère qui va avec.

 

Antigone, Hamlet, Icare sont des figures de la colère, sont des symboles d’une révolte qui explose les conventions, qui déchire les couleurs trop pâles de paysages endormis. Soumis à l’injustice, ils vitupèrent, ils cognent- et la castagne, Axel Cornil semble aimer ça. Ses personnages sont sans cesse dans l’affrontement. Ils rivalisent, notamment dans « Crever d’amour » d’éloquence pour se dire tout le mal qu’ils pensent les uns des autres et de l’époque. On pourrait faire moins séduisant comme héros. En plus, la manière est là, le verbe est un peu baroque ou lyrique, certes, mais puissant, et il habite la bouche des comédiens, surtout quand ils sont aussi talentueux que les quatre de « Du béton dans les plumes ».

 

C’est au festival « Le Festin » qu’on a pu voir Allan Bertin, Valentin Demarcin, Adrien Drumel et Axel Cornil lui-même partir formidablement à l’assaut des terrils et du plateau, et tordre un texte dans le bon sens, voyager dans le temps du mythe, explorer l’histoire de cette famille bancale, aussi bancale que les maisons que le père élabore, et aussi empêtrée de boue, jusque dans les poumons du fils, figure centrale, jouée tour à tour par chacun des comédiens.

Cette histoire est la leur. Une histoire, une famille, faite de toutes les leurs, revisitées par Axel Cornil à l’écriture.

Le résultat est enivrant.

 

Axel Cornil est né à Mons, il a vécu longtemps à Mons, il a trainé ses culottes sur les bancs des écoles montoises, avec un certains sens de l’emmerdement, qu’on lui sera reconnaissant de garder. C’est pas qu’il n’aime pas l’école, mais le cadre, quand il est trop serré, trop mesquin, trop étroit, ça lui chatouille les envies de foutre le camp, et de dire ce qu’il en pense. Et parfois c’est un problème. Il se souvient d’une dissertation qui lui a valu les foudres injustifiées d’une de ses professeurs, et ça lui reste en travers, cette façon de poser son autorité de manière arbitraire.

 

Alors, il était un peu à côté, il trichait tant qu’il pouvait, surtout en math et en néerlandais, c’est de bonne guerre. De son parcours latin-grec il dit n’avoir rien retenu, si ce n’est l’histoire des civilisations et les mythes. C’est déjà pas mal.

 

Puis il a fait le Conservatoire, où il commence à écrire, assez vite, et assez bien du reste. Il gribouille des choses dans sa jeunesse, des sciences-fictions ou des poèmes, mi-politiques, mi-fantastiques, sur le retour du communisme, « du grand n’importe quoi », il dit en riant. Mais c’est au Conservatoire que l’envie d’écrire du théâtre se développe, se cristallise. Ce qui le met en train, c’est la lecture. Il lit des centaines de textes durant cette période, tout Shakespeare, tout Koltès, tout Racine, tout Heiner Muller, dont le côté hybride lui plait. La violence lui plait beaucoup aussi. Il aime les écritures viscérales, qui gueulent. Il adore Sénèque et Sophocle.

C’est là qu’il rencontre Frédéric Dussenne qui l’embarquera avec lui au Rideau sur le projet de monter Antigone avec des acteurs africains ou issus de la diaspora africaine, et qui donnera « Si je crève, ce sera d’amour » / « Crever d’amour ».

Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est la rencontre, le compagnonnage, et c’est au Conservatoire qu’il côtoie les gens avec qui il travaille pour le moment. Il y forge donc les armes qu’il ira aiguiser encore un peu à l’INSAS, dans le master en écriture, dirigé alors par Jean-Marie Piemme.

 

Il a un côté radical, intransigeant, presque violent, à coup sûr passionné, Axel Cornil, mais il a aussi une sensibilité et une générosité qui fait mouche, à côté de laquelle on ne peut pas rester indifférent. Son « Si je crève, ce sera d’amour » est autant le cri, l’élan d’une Antigone en proie à la tragédie, à l’injustice, à l’arbitraire imbécile, au manque de panache, au monde qui se déglingue, que celui d’Axel Cornil, qui n’a pas renoncé, qui enrage amoureusement contre les choses telles qu’elles se broient dans la connerie.

 

 

[1] Rodrigo Garcia, « Jardinage humain », Les Solitaires Intempestif, p 13.

[2] Monté sous le titre « Crever d’amour » par Frédéric Dussenne Théâtre du Rideau.

 

>>> « Crever d’amour », du 13 au 31 octobre au Rideau de Bruxelles