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Grand angle : Patrick Masset

Portraits

05/06/2015 — Un portrait de Patrick Masset

par Thomas Depryck dans le cadre du partenariat de BELA avec Grand Angle, le Salon d’artistes belges francophones des arts de la scène – Théâtre des Doms, Avignon, 16 & 17 juillet 2015.

 

Patrick Masset a certainement fait sienne la phrase de Boileau, « vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage » : la forme de ses spectacles est en constante évolution, il n’hésite pas, quitte à passer pour un fou, à changer du tout au tout quelque chose qui ne lui paraît pas être suffisamment satisfaisant.

Patrick Masset est entier, il est perfectionniste, il n’a pas sa langue dans sa poche, il est franc, il a en lui la passion et l’acharnement de l’artisan soucieux du moindre détail, il va jusqu’au bout d’une idée, il n’en démordra pas, si les moyens lui sont donnés.

Patrick Masset, s’il avait eu le choix, se serait bien passé de faire des études ; l’école et lui, ça fait deux, ce n’est pas pour lui, qui a plutôt le caractère et l’audace de l’autodidacte. Mais il est quand même, sur un malentendu, passé par l’IAD (l’Institut des Arts de Diffusion), à Louvain, en interprétation : il estime qu’il n’aurait pas dû être pris, mais la politique de sélection des écoles d’art reste un débat très sensible. Ça lui plaît beaucoup, et malgré un travail énorme il échoue au bout de la première année. C’est une déception, très forte, quand bien même les profs lui assurent qu’il se retrouvera sur une scène un jour.

Dépité, il se lance dans un cursus de philosophie, parce qu’il faut bien faire quelque chose, parce qu’on lui conseille d’avoir une base. Il va peu au cours et lit énormément jusqu’à ce qu’il tombe sur cette réflexion tragique de Hannah Arendt  : « Dans l’histoire de la philosophie occidentale, Kant excepté, tous les philosophes majeurs ont participé de près ou de loin à une dictature » ! C’est ce désenchantement qui le poussera définitivement vers le théâtre…

Après sa licence, il vient  s’installer à Bruxelles. En cherchant un appartement, il passe devant « L’école sans filet » (qui deviendra « l’Ecole du cirque »), s’y inscrit, et y découvre une autre manière de participer au monde où l’essentiel ne passe pas par « la bonne façon de faire », ni une pensée rigide. La « différence » y est valorisée et c’est ça qu’il recherche…

C’est à cette époque qu’il voit la première ébauche d’un spectacle d’Eve Bonfanti et Yves Hunstad, qui est un véritable coup de tonnerre pour lui. Il reçoit un choc. L’influence de ces deux artistes qu’il rencontre sera déterminante dans son parcours.

Durant son service civil, il donne des cours de théâtre dans une maison de jeunes. Travailler avec des non professionnels est une expérience fondatrice pour lui. Il monte des spectacles et ça marche plutôt bien. C’est dans ce cadre qu’il fait la connaissance de plusieurs futurs comédiens, dont Yoann Blanc et Clotilde Fargeix, notamment, avec qui il créera son premier spectacle professionnel, « Purgos » (montage de textes de Weiss et Colic, à propos du conflit en ex-Yougoslavie), à l’XL Théâtre. Si la réception est bonne, le travail n’a pas été facile. Il voulait un spectacle épuré qui donne toute place à la parole. Un tel texte imposait le non jeu. Mais demander à de jeunes acteurs de « ne pas jouer » a provoqué l’incompréhension de l’équipe…

Le lendemain de la dernière, Eve Bonfanti et Yves Hustand jouent à la Balsamine la première version de « Du Vent… Des Fantômes ». Il se dit que c’est une bonne chose pour lui de s’y rendre et de se changer les idées. Les critiques sont mauvaises, voir assassines. Lui trouve que tout est là mais pas à la bonne place. Il « voyait » le spectacle. Deux jours après il téléphone à Yves Hunstad pour tout à fait autre chose : il souhaite lui proposer de jouer Hamlet dans une de ses créations. Mais ça ne se passe pas comme ça. Au fil de la conversation, ils parlent de « Du Vent… Des Fantômes ». Et Patrick dit ce qu’il pense, spontanément. Un peu plus tard, Yves Hunstad le rappelle et lui propose une éventuelle collaboration. Ils mettent un an à trouver la nouvelle forme du spectacle. Une véritable complicité se crée, sur le plateau comme à la vie. Le spectacle tourne beaucoup, se peaufine au fur et à mesure.

L’aventure ne s’achèvera que quatre ans et demi plus tard.

Pendant des années encore, en France et en Belgique, Patrick Masset travaillera pour d’autres compagnies. Mais chaque fois, quelque chose lui manque. Alors il lance ses projets au sein de la Compagnie Théâtre d’Un Jour. Le mot d’ordre ? Transdisciplinarité et travail sur le réel. Il crée « l’Enfant qui… », un spectacle tout en finesse et poésie autour de la figure du sculpteur Jephan de Villiers, puis « Alaska », dans le cadre du réseau 4 à 4 des Centres Dramatiques de Belgique francophone. « L’Enfant qui… » a été joué  deux cent quarante fois à ce jour dans toute l’ Europe, et sera présenté en novembre 2015  à la prestigieuse Mama de New-York.

Ce qui intéresse avant tout Patrick Masset c’est le travail permanent sur un spectacle : toujours remettre en question et refaire, réessayer jusqu’à trouver la forme qui tient le mieux, et puis changer encore. Et il en va de même pour l’écriture : un texte, même écrit, doit être remis en question en permanence au plateau. Quelle forme doit-il prendre ? Comment l’interpréter, le conjuguer avec d’autres aspects du spectacle vivant. La prise de parole est nécessaire, mais comment doit-elle se concrétiser ?

C’est sans doute pour cela qu’il aime tant le travail de ces artistes où la langue parlée influence  la pratique elle-même : Needcompany, TgStan, Robert Lepage, Peter Sellars, … C’est ce « choc » qu’il recherche en confrontant des pratiques différentes dans le but d’explorer une forme « autre »…

L’univers de Patrick Masset est né de ces rencontres, de ces hasards et de cette détermination qui l’habite. Univers complexe, multiforme, changeant, fascinant pour qui peut et/ou veut y entrer.

Repères

1994 création de la compagnie Théâtre d’un jour

2008 L’Enfant qui…

2012 Alaska

2015 Les Inouis

Spectacles présentés à Grand Angle 2015

L’Enfant qui…

Les Inouis

 

photo: © Alice Piemme _ AML​