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Il est urgent d’exister

Portraits

05/02/2016 — Un portrait de Vincent Glowinski

par Maud Joiret, dans le cadre de la collaboration avec le Bilan des Auteurs

 

Vincent Glowinski.

Trois spectacles à son actif.

 

En 2008, Vincent Glowinski apparaît sur les programmes. Enfin, presque. Il se fait appeler Monoblanco, dans un jeu de miroir.

 

C’était aux Brigittines, pendant le festival Le corps urbain. Il y présente une performance, Human Brush. Sur scène, il est habillé de blanc, dans un dispositif de light painting en temps réel. Baigné dans la blacklight, il dessine avec son corps. Ses mouvements, filmés du dessus, laissent des traces sur l’écran de projection devant lequel il évolue. Comme si le danseur/dessinateur était la composante vivante qui fait naître les images sur un film photographique. Il y fait apparaître des squelettes d’animaux, des formes hybrides, étranges.

Avant ça, Vincent Glowinski n’était pas vraiment Vincent Glowinski.

Avant ça, on était déjà familiers de son bestiaire.

Avant ça, il augmentait son bras d’une perche et il descendait en rappel.

Avant ça, tout le monde le connaissait sans le connaître. C’est presque une énigme de Sphinx. Qu’est-ce qui a deux pattes le matin, trois le soir et à nouveau deux à midi ?

 

Bonom. L’artiste graffeur qui a réenfanté Bruxelles. Ou plutôt : « Bonom », la signature d’un tag.

Bo-nom. Juste deux syllabes qui soulignent l’anonymat dans la réécriture du nom commun et qui semblent annoncer, primitives, un programme d’ensauvagement du visible.

 

Bonom, c’est et ce n’est pas Vincent Glowinski. C’est son personnage. C’est le père de tous les personnages qu’on a vu naître sur les façades et les bâches de Bruxelles, de Paris, de Montréal, là où la ville s’offrait aux regards qui ne la voyaient pas. Quand Vincent Glowinski s’est fait coincer par la brigade anti-tags de Bruxelles en 2008, Bonom a disparu. Mais Vincent Glowinski ne signait déjà plus Bonom en 2007. Parce que Bonom existait dans la tête des gens et que Vincent ne le possédait plus. Ne l’appelez pas Bonom. Bonom est rentré dans nos imaginaires collectifs en se séparant de Vincent.

 

Mais pour comprendre ce que fait Vincent Glowinski à la scène aujourd’hui, on ne peut pas faire comme si Bonom n’avait pas existé. Il faut parler du dessin, il faut parler de la rue, il faut parler de la colère.

Très tôt, à Paris (puisqu’il vient de là), Vincent a eu le goût du dessin, sensible aux représentations du monde et sans doute à celles qu’il côtoyait de près (une mère sculptrice, tout de même). Ce qui le passionne surtout, c’est l’anatomie et les sciences naturelles. Un côté “museum”. Au lycée, il est fasciné par les grafs d’un de ses amis lycéens – l’interdit, la clandestinité, l’adrénaline. Et puis: “les formes, l’énergie, ça pète dans tous les sens. L’aventure, les endroits abandonnés, ça me correspondait bien.”

Plus tard, il rentre à La Cambre, y reste trois ans. C’est le dessin qui le ramène à la rue, l’appétit du carnet de croquis. Il signe Bonom en couvrant Bruxelles, beaucoup et Paris aussi, d’animaux immenses, à la verticalité ou l’horizontalité radicales. Un renard court du sommet de la Cité administrative vers le sol, un éléphant chute d’un toit au mont des Arts, des colonnes vertébrales épousent les escaliers de service, parfois ce sont celles de poissons, parfois, d’êtres hybrides. L’humain n’est pas absent des représentations de Bonom : c’est la part d’humanité qui s’exprime sous les traits d’animaux, c’est l’architecture des os qui épouse celle de nos êtres. Il y a des corps humanoïdes aussi: un vieil homme qu’on dirait marqué par quelque chose de plus grand que la vie, quelque chose comme l’Histoire, peut-être, regarde au-dessus des toits du haut d’un HLM de Bruxelles-Chapelle. Sa tête est portée par un corps qui serpente, selon les lois naturelles de la mythologie de Bonom. Place Stéphanie, une origine du monde fait tomber le ciel sur la tête des passants. On n’a jamais autant été vivant à cet endroit de la ville, comme suspendu à la masturbation d’une femme, en plein dans l’existant.

 

Mais encore. Entre 2005 et 2008, Bonom, c’est ce qui se passe après la peur. Celle qui se montre avant de sortir la nuit, celle qui accompagne l’envie de faire exister des créatures gigantesques sur des surfaces hors norme, hors la loi, celle qui fait pulser le danger, celui d’être pris, celui de tomber, celui de rater un dessin. Celle du quotidien aussi, de l’inconfort. Cette peur à dépasser. Bonom, c’est un espace-temps où “il fallait quand même aller un peu mal pour sortir et se mettre dans des situations pareilles. Il fallait une certaine colère. Au moins ça.” Héritier du tag plus que du street art, mais inspiré aussi par Franquin, Joan Sfar, Picasso, Courbet, Vincent Glowinski avec Bonom est déjà dans une chorégraphie nocturne avant que d’être sur scène. Ou plutôt: il est déjà sur scène. Il performe. Parfois, quand il peint, des gens passent. L’adrénaline, le stress sont là. Perfectionniste, il ne supporte pas l’idée de rater un dessin. Si ça ne lui convient pas, il revient le lendemain soir achever son travail. Ce qu’il fait se mesure à l’aune de l’engagement et il est social et total. Bonom prend tout le temps et l’espace de Vincent Glowinski. “Il faut être tout seul, contre tout le monde, il ne faut rien demander, il ne faut pas être vu”.

Il est au service de l’utopie et son chantier est le mystère.

 

Oui mais après: comment passe-t-on de l’anonymat de la rue à la scène? On s’habille de la confiance dans son travail, on s’arme de sa maîtrise du dessin, dit Vincent Glowinski. Il ajoute: “ il faut une certaine carapace pour ne pas être sur la défensive. On est bien nus, sur scène”.

Sur les plateaux, il y a d’abord Human Brush et le dispositif numérique de light painting développé par Jean-François Roversi. Dispositif qu’on retrouve dans Méduses, produit par Ultima Vez et Wim Vandekeybus, où Vincent est accompagné d’un autre danseur et de deux musiciens. Il y retrouve une certaine adrénaline, qui n’a rien à voir avec celle qui le faisait sortir la nuit pour peindre dans les rues. Il y retrouve aussi un côté performatif, dans lequel le visage, le corps, la présence, tout ce qui lui manquait dans le graffiti, a toute la place pour s’exprimer. Mais la confrontation à la création théâtrale ne s’est pas faite naturellement. Il a fallu apprivoiser les mécaniques du spectacle, l’intention, la dramaturgie, les costumes, les accessoires… “C’est une expérience que je ne connaissais pas bien. Je pensais que ce n’était pas très naturel de m’attaquer de cette façon-là au spectacle. Maintenant, à force de l’avoir fait tourner, de l’avoir changé, je commence à mieux trouver la façon d’être sur scène. C’est un spectacle qui évolue, il y a de la performance et de l’improvisation, et un peu de dramaturgie. Il est très onirique, il peut être changé d’un spectacle à l’autre sans que ça pose de problème. La rigidité que j’entendais dans la création m’avait un peu bloqué. Ce n’est pas du théâtre du tout. C’est de la performance.”

 

Sur les temps suspendus dans les tournées, avec l’un des musiciens de Méduses, se passe quelque chose de nouveau. Une série d’impros, répétées, améliorées, deviennent Duo à l’encre: Teun Verbruggen à la batterie, Vincent Glowinski au dessin et à la marionnette. C’est une création qui n’existe que par performances, qui s’étoffe à chaque fois et devient plus construite. On a pu la voir au festival des petites formes XS en mars 2015, sous le nom de Grand Méchant Loup. Cette année, avec le même dispositif, ils y raconteront une nouvelle histoire: Skia, La naissance de l’ombre. “ C’était un contre-pied à la lourdeur de Méduses, niveau production et organisation. Avec Méduses, je bloquais un peu sur les costumes, les ustensiles du début… J’ai tout enlevé. Maintenant, il ne reste plus que les corps qui bougent; alors que dans Duo à l’encre, ce n’est que de la manipulation d’objets et des maladresses, qui sont assumées, c’est un monde miniature, c’est fragile.”

 

Vincent Glowinski, du monumental à la miniature… au monumental. On le retrouvera dès le 25 février 2016 au Botanique. Il y exposera dans “Mater Museum” ses sculptures de cuir en compagnie de celles de sa mère. Depuis 2010, Vincent travaille aussi en atelier (on lui doit notamment la réalisation du squelette de baleine du Potemkine). Après avoir beaucoup exploré la danse et l’immatériel à travers ses spectacles, il envisage ses réalisations plastiques dans une perspective de mise en scène. L’expérience a donné des envies. “Les sculptures, sorte de marionnettes, grands formats, ont vocation à être de spectacle aussi, dans Duo à l’encre notamment. C’est des univers. Elles fonctionnent les unes avec les autres. Je ne les imagine pas comme un objet qu’on regarde isolément.”

 

Du flux tendu du graffiti à la répétition de spectacle, du fugace sur bâche au plus tenace squelette de baleine, Vincent Glowinski inscrit sa démarche dans une réflexion sur l’existant et la disparition. Le graffiti, la danse, la performance: des syllabes du passage. Tout comme la recherche de traces de vivant dans les museums, le travail du cuir, l’accomplissement du geste du dessin jusqu’à sa plus complète maîtrise. Un temps qui ne s’envisage pas sans la mémoire. “Je ne redoute pas que mes oeuvres disparaissent, je crains qu’elles n’existent jamais[1]”. Il est urgent d’exister.

 

 

repères : http://www.vincentglowinski.com et Bonom, Le singe boiteux, Vincent Glowinski, Ian Dykmans, CFC éditions, 2014

Photo copyright Guy Kokken