En Gaume

Publié le  01.09.2010

La Gaume est une fille de joie adossée à l'Ardenne boisée. Elle a de jolies feuilles de vigne et tend ses collines vers le Sud, en agitant un drapeau bleu, blanc, rouge. Le genou troussé, un talon à plat contre l'écorce, la belle a la cuisse tiédie par un soleil qui cligne de l'œil tous les jours de l'année.

Juste à côté, en Ardenne, il pleut comme vache qui pisse en toute saison, et même la nuit, même l'hiver, même au cours des messes de mariage.

Affaire de microclimat, susurre l'office du tourisme de Virton.

Autant vérifier sur place, s'il y a des mirabelles, des orchidées, et puis des cigales qui déroulent des chansons d'amour provençal …

Le prospectus touristique dévoile une jeune femme sans minceurs inutiles, les joues en forme de pommes, la gorge imitant une cuesta - front abrupt et versant en pente douce - la lèvre rincée au cidre.
Le verre prêt à être choqué, clin d'oeil vers le spectateur, semble une incitation à la villégiature intime.

« Allons tendre le calice d'Orval là où le ciel a des bleus de prune ; et accordons-nous, la belle et moi, autour d'une tartiflette au fromage du crû et à la patate de Florenville.

Gageons que j'y serai moins triste qu'en Ardenne, puisqu'on dit que la Gaume a la cuisse affable et la langue pendue jusqu'au ventre. »

Charles se surprend à de mauvaises pensées ; c'est que la vie retirée, en Ardenne, sous le schiste et le gris des cherbins, serre des écharpes de brouillard autour de la gorge. Pour la première fois depuis son installation au village,  Charles a des nostalgies de cinéma et d'amours malheureuses, des souvenirs de tramway naviguant sur une mer de pétales de cerisiers japonais.

Du coup, il a décidé de s'arracher de ses Charentaises ; et en route ! Retrouver la ferme d'Irène dans le vent glacial du plateau ? Pour rester planté comme un rond-de-flanc ?  Retourner à Bruxelles ? Pour se perdre dans la foule ou se promener parmi les livres ?

La forêt d'Anlier étend le piège de ses carrefours angulaires; ses dos d'âne rivalisent avec les bonds des chevreuils et les crinières de sangliers.

A l'orée des secrets, le ciel s'élargit comme les bras d'une amie. 

Dès le premier hameau, c'en est fini de la grisaille et des granges en tôle ondulée ; en guise de haie d'honneur, voici la double rangée ocre et crème des habitations avec usoirs. On descend en Gaume, sur des routes larges et tournantes, épousant les ondulations et les courbes effleurées vertement par les doigts. Une femme surgit à vélo; et la voilà qui s'évanouit déjà dans un chemin de traverse. Blonde ou brune ? Rousse, certainement ! Charles revoit la longue cape d'où jaillissait l'éclair de la bride et la sandale entrouverte sur un pied moins large que la paume.

Ensuite ? Un panneau l'oriente vers Orval ; un réflexe culturel l'y retient.

L'abbaye a un teint de cirrhose et le fronton roumain d'une maison du peuple. Les nuages s'y rassemblent, et le ciel craque.

La pluie tend un rideau de fausses perles sur la légende du val d'or. Point de bière, puisque l'auberge garde les portes et les rideaux fermés  Charles rentre la tête dans les épaules et ouvre son parapluie : les ruines crépitent et baignent autant que la boue salit le bas des pantalons. Jamais la banalité n'a été plus intense et la solitude plus clapotante. C'est que la pluie est la même ici qu'en Ardenne.

Se rendre en Gaume, ce n'est jamais, en somme, que se déplacer en compagnie de soi-même dans un décor de carte postale.

Le cliché demeure; le texte varie peu.

En l'occurrence, Charles grinche, les pieds sous eau, le dos froid et ruisselant de pluie. Nulle créature de l'autre sexe, si ce n'est dans les songes, la couleur de l'automne.

Seuls les moines portent la robe ; et en guise de collier, une barbe et du poil à gratter. Charles éprouve au milieu de ces délabrements comme un regret - avoir cru les promesses de la météorologie touristique - et une envie - entrapercevoir Irène déguisée en Mathilde, la princesse à la bague nuptiale évanouie dans la fontaine d'eau pure. Tout autour, tandis que Charles patauge, les murs écroulés dessinent des ombres mystérieuses. La pluie tombe par vagues et cingle le visage; il semble que les branches noires des hêtres et des chênes font des signes désespérés, que les bourrasques se déchaînent, manière de refouler le seul visiteur du côté des parkings.

D'un coup, le parapluie se retourne et s'envole ; Charles se penche en avant, comme s'il avait une chance de distinguer la truite tenant dans sa gueule le précieux anneau d'or de la jeune veuve ; mais rien.

Ni veuve ni pucelle, ni même un ami pour prendre un verre ou un moine en confession.

Brutalement, la pluie cesse, et un cercle de lumière creuse un puits dans la brume. La clarté se répand sur la fontaine Mathilde, et toutes les pièces d'or et d'argent qu'y jettent les amoureux avant de s'épouser, scintillent comme des soleils.

Charles sort de sa douche, tout habillé, hagard. L'eau lui coule sur le visage, dans le cou et les chaussettes. Sur les arbres les feuilles semblent vernies, alors que les ruines, les chemins brillent après la grande lessive. L'abbaye, même, semble sortir d'une boîte de jouets ; le monde déploie des amabilités de printemps.

Et Charles de sentir que ce qu'il était venu chercher en Gaume, précisément, c'était le déluge, avant le printemps qui reviendra. 

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