Laissez votre adresse, on vous écrira : tribune de Marie Wabbes

Publié le  19.06.2020

Nous avons donné la parole à Marie Wabbes, illustratrice engagée, qui nous donne son point de vue sur l'édition, le quotidien et la visibilité compliquée des illustrateurs et illustratrices en ces temps de confinement.

personne en train de peindre avec un pinceau sur une feuille blanche avec une palette de couleurs à droite et des tubes de peinture à gauche
© Rifqi Ali Ridho on Unsplash

« Laissez votre adresse, on vous écrira. » Un manuscrit illustré déposé chez un éditeur appartenant à un grand groupe avait une chance d’être reçu avec ces mots. Maintenant il faut l’envoyer par internet, ce qui veut dire qu’il faut scanner les images et les mettre dans l’ordre pour obtenir un dossier un peu lourd à ouvrir pour celui qui le reçoit. Il ne se précipitera pas pour le regarder, sauf si votre nom lui dit quelque chose.

Les petits éditeurs confinés se sont retrouvés avec des projets suspendus. Tandis que nous, les illustrateurs, nous étions devenus transparents. Plus de rencontre avec les collègues à l’occasion de fêtes et de salons du livre, plus de rendez-vous dans les écoles, plus de sortie pour aller acheter du papier ou de la couleur. Plus de colloque singulier non plus avec son éditeur favori.

Les éditeurs qui faisaient des choix, prenaient parfois des risques, maintenant il faut que ce soit « commercial » et ce n’est pas avec cette période de crise que ça va s’améliorer, les librairies fermées, les bibliothèques condamnées, les livres circulent encore, pas tous. Et pourtant, il sort encore des petits bijoux, beaucoup de livres partent au pilon, ce qui veut dire plus de droits d’auteur. Nous travaillons toujours dans l’ombre. Les illustrateurs qui partagent leurs droits d’auteur (6 %) avec l’auteur du texte ont peu de chance de vivre de leur métier. Ceux qui écrivent leurs propres textes et les illustrent s’en sortent un peu mieux.

Pour mettre en valeur les illustrateurs, une organisation britannique « BOOK SHOW » leur propose d’écrire une petite lettre et de publier une illustration pour montrer ce qu’ils ont fait pendant le confinement. C’est une manière de dire qu’ils existent toujours ! Ces projets affichés peuvent éveiller l’envie de leurs éditeurs et de leurs lecteurs de les retrouver.

Pour ma part, j’ai fait plusieurs projets : un album sur les Roms, Fils du Vent, pas très commercial évidemment ; Une promenade avec le chien, plus abordable ; et un très tendre album pour les tout-petits. Les pages que l’on tourne avec un petit enfant, les images drôles ou tendres qu’il découvre restent une raison valable pour vivre confinée pendant quelques semaines avant de retrouver ce joyeux contact. Les rencontres dans les écoles sont aussi très gratifiantes. De plus, comme elles sont rétribuées, elles permettent aux illustrateurs de survivre.

La lecture de l’image et celle du texte se fait en parallèle, les illustrateurs sont des artistes, modestes certes, mais leur travail est à l’image de l’art de notre temps. Contrairement aux clichés commerciaux, ce qu’ils mettent dans leur travail, c’est toute leur vie, ce qu’ils aiment, ce qui les touche et ce qu’ils veulent partager avec leurs lecteurs. C’est très important pour la vie des albums illustrés de les faire participer à la vie des écoles maternelles et des premières années de formation à la lecture. Ces livres contribuent à l’apprentissage de la lecture-plaisir et à la fixation des acquis, sans laquelle il n’y a pas de lecteurs (ce dont on se plaint en blâmant les tablettes et autres jeux).

Il n’y a pas d’illustrateur au CA de la Charte des auteurs et illustrateurs en France. Il n’y a pas d’illustrateur au comité belge de la Scam. Il n’y a pas d’illustrateur au CA de l’IBBY. Pourquoi ? La littérature de jeunesse est illustrée. Par qui ? On ne parle plus beaucoup de livres pour enfants dans la grande presse ! Pas trop non plus à la télévision. Il y a 25 ans, quand j’avais créé le Prix des Critiques, nous étions 15 journalistes à écrire régulièrement des recensions pour donner aux parents l’envie d’acheter des livres à leurs enfants. C’est pourtant un marché important. Pour donner un peu de visibilité aux illustrateurs, on pourrait organiser des expositions d’originaux, des ventes de dessins, des rencontres autour de la lecture de l’image, etc. À bon entendeur…

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