Quand les plumes se confient : les expériences d'auteurs et d'autrices littéraires

Publié le  10.12.2023

Les expériences d'auteurs et d'autrices littéraires, de la création d'un projet d'écriture jusqu'à sa publication, sont souvent empreintes d'aventures et de défis enrichissants. Qu'il s'agisse d'un roman, d’une bande dessinée, d'un recueil de poèmes ou d'une pièce de théâtre, chaque œuvre littéraire a son parcours unique, semblable à un voyage à travers un monde créatif.

Dans le cadre de la Belacadémie 2023 pour le parcours socio-professionnel des auteurs et autrices littéraires, 4 auteur.trices de renom et de genre littéraires différents, Bernard Hislaire, Vinciane Moeschler, Catherine Locandro et Valentine Lafitte sont venus témoigner de leurs expériences dans le secteur professionnel.

Le processus de création, à la fois effrayant et excitant :

Tout commence par l'étincelle de l'idée, ce souffle initial qui s'empare de l'esprit de l'auteur ou de l'autrice. C'est à partir de là que la magie opère, donnant naissance à des univers imaginaires ou à des récits inspirés de la réalité. Le processus créatif peut prendre différentes formes selon les écrivains et les écrivaines : certains planifient minutieusement chaque chapitre, tandis que d'autres laissent libre cours à l'improvisation…

Pour Bernard Hislaire, scénariste et dessinateur belge de bande dessinée, c’est le processus de création, à la fois effrayant et excitant qui fait qu’on devient auteur.trice : « C’est une sorte de chemin initiatique. On invente quelque chose et ça fait peur parce qu’on est dans l’inconnu. En tant que créateur, on touche à quelque chose de nouveau. C’est un genre d’effroi. On a peur et en même temps, c’est une boussole pour l’avenir. Si on fait un roman avec des personnages, on entre dans un autre monde qui est notre création. On est tous les personnages, on s’incarne dans chaque personne. On arrive à se mettre dans la peau de quelqu’un qu’on n’a jamais connu. Je n’ai jamais été enceinte et pourtant, je rentre dans la peau d’une femme pour pouvoir la dessiner. Quand on crée une pièce de théâtre, on rentre dans la tête de tous nos personnages. On a l’impression d’avoir vécu pleins de vie. C’est ça la beauté de ce métier. Quand je dessine un personnage du 19ème siècle par exemple, je rentre dans sa chair. Ce qui est intéressant dans le dessin, c’est de montrer quelque chose qui est invisible. Faire sentir quelque chose d’indicible, au-delà des mots. Il y a forme d’éros de plaisir, de rentrer dans un autre monde, mais au départ, c’est terrorisant. »

Rigueur, discipline et recherche :

Pourtant, créer un projet d'écriture ne se limite pas à aligner les mots sur une page. C'est aussi nourrir son inspiration à travers la lecture, l'observation du monde qui nous entoure et la recherche documentaire. Chaque expérience vécue, chaque personne rencontrée peut servir de toile de fond à une histoire, enrichissant ainsi la profondeur des personnages et des lieux imaginés.

Selon Vinciane Moeschler, journaliste et autrice de romans, théâtre, jeunesse, documentaire radio (RTBF, France culture), la rigueur ainsi que le travail de documentation sont primordiaux quand on est auteur.trice : « Quand on écrit, il faut que la création de son livre soit une obsession : trouver ses inspirations dans la vie quotidienne, lire beaucoup, tout lire, même des genres littéraires que l’on n’affectionne pas particulièrement, aller au cinéma… Je pense aussi que les ateliers d’écriture permettent d’élargir son champ, de stimuler l’imaginaire. Par exemple : se mettre dans la peau d’un personnage et écrire son journal intime… Personnellement, j’essaie de m’imposer une certaine « discipline » dans mon travail en m’obligeant à écrire tous les jours. Je me réveille tôt et j’écris avant de partir à mon travail (je donne des ateliers d’écriture dans une clinique psychiatrique).»

La réécriture, une étape essentielle :

Une fois le premier jet rédigé, le travail de réécriture débute. Les auteurs et autrices doivent parfois jongler entre confiance et doute, reformuler des passages entiers, polir les dialogues pour atteindre une narration fluide et captivante. C'est un processus exigeant qui demande patience et persévérance.

Moeschler : « La réécriture, c’est quelque chose d’essentiel ! Il faut s’y consacrer après avoir laissé reposer son texte quelques semaines pour permettre une certaine distance entre soi et ses mots. J’ai aussi une lectrice professionnelle de confiance qui me fait des retours sur le contenu. On discute des personnages, de la construction du récit mais aussi de la forme (l’orthographe, la syntaxe, la concordance des temps…).  C’est important de trouver son ou sa lecteur.trice. et de pas demander d’avis à trop de personnes différentes, sinon on est vite submergé ! »

Parfois, une question de chance :

Puis vient le moment crucial de la recherche d'un éditeur ou d'une maison d'édition. Ce processus, souvent semé d'embûches, demande une solide dose de courage. Les refus peuvent se succéder, mais il suffit parfois d'un seul oui pour transformer le rêve en réalité.

Catherine Locandro, autrice renommée, elle publie une douzaine d’ouvrages aux éditions Gallimard, Héloïse d'Ormesson, Albin Michel Jeunesse ainsi que chez Les Pérégrines raconte sa première expérience : « A la base, je ne voulais pas écrire de romans. Je voulais être scénariste. Passionnée de cinéma, vers 16/17ans, j’ai commencé à écrire des scénarios qui ont reçu des petits prix. C’était une obsession, et je pense que c 'est ça qui m’a fait tenir. Je suis alors montée à Paris avec un scénario de moyen-métrage. J’avais énormément de rêves, dont celui d’avoir Marie Trintignant pour le rôle principal. Elle a accepté, mais je n’ai pas réussi à trouver de producteur. J’étais très triste. Je suis passée à autre chose, j’ai travaillé en entreprise, j’étais malheureuse. Une amie m’a alors proposé d’en faire un roman. Alors durant l’été 2003, l’année où Marie est décédée, je me suis mise à écrire et écrire. Au bout de 3 mois, j’avais un texte qui ressemblait à un roman... Je ne savais pas du tout quoi en faire, j’ai envoyé une trentaine de manuscrits par la poste à des maisons d’édition à Paris. Un mois, deux mois sont passés, et tous les jours, j’avais des réponses négatives, souvent sans retours explicatifs. Je n’y croyais plus. Je me disais qu’au moins, j’avais essayé… et au bout de 3 mois, Gallimard m’a contactée en m’annonçant qu’ils allaient me publier à la rentrée suivante. Je suis arrivée dans cette maison, qui était pour moi un temple de la littérature. Ça ne s’oublie pas. C’est gravé. Et c’est comme ça que j’ai été publiée pour la première fois. En fait, j’ai aussi eu de la chance. « Clara la nuit » était le titre de mon premier roman, mais je lui avais d’abord donné un titre de travail qui était « Gueules de nuit », d’après une chanson de Barbara. Il faut savoir que quand on envoie un manuscrit à des maisons d’édition, une partie des textes part chez des lecteur.trices, et une autre partie va chez les éditeur.trices de la maison. Un des éditeurs chez Gallimard a vu le titre de mon roman, et comme il était très ami avec Barbara, mon titre l’a intrigué. Peut-être que sans cette anecdote, je n’aurais jamais été éditée. C’est donc aussi une question de chance. »

 

Le marketing littéraire :

Enfin, lorsqu'une maison d'édition décide de publier une œuvre, c'est le début d'une nouvelle aventure. Des corrections éditoriales aux séances de promotion, les auteurs et les autrices doivent se familiariser avec l'univers du marketing littéraire. Signatures de livres, salons du livre, rencontres avec les lecteurs et les lectrices deviennent des étapes incontournables pour faire vivre leur création.

Loncandro : « On m’a jetée dans le grand bain. Je me suis retrouvée devant des photographes, des journalistes, comme faisant partie des révélations de la rentrée littéraire, alors que je suis plutôt quelqu’un de réservé. J’aurais aimé qu’on m’y prépare. J’ai reçu quelques prix. J’ai l’impression qu’il y a eu beaucoup de bruit, beaucoup de promotion, mais à l’arrivée… Très peu de lecteur.trices. Entre temps, j’ai écrit mon deuxième roman, qui a été  publié à la rentrée suivante. Et là, c’est le crash, personne n’en parle, on en vend très peu, qu’est-ce que je fais ? On se remet au travail ! Le 3ème était un polar, j’avais envie d’expérimenter autre chose, quelque chose de plus sombre. Gallimard n’en a pas voulu. Le deuxième n’avait pas marché et celui-ci était trop différent de ce que j’avais fait. Je me suis retrouvée sans éditeur. Lors d’un salon littéraire, j’ai alors rencontré Héloïse d’Ormesson. Les salons sont importants, car non seulement on va à la rencontre des éditeur.trices, mais ça permet aussi d’échanger avec d’autres auteur.trices. Héloïse m’a publiée. Je suis restée pendant un certain temps chez elle. Puis, je suis retournée chez Gallimard et ensuite, je me suis dirigée vers la jeunesse. »

 

Se diversifier, se réinventer

Les besoins et les attentes des lecteurs évoluent sans cesse, et il est primordial de s'adapter à ces changements pour rester compétitif. Se diversifier permet de toucher un public plus large et d’explorer de nouvelles opportunités.

En effet, se réinventer dans le secteur professionnel littéraire permet de se démarquer dans un marché très concurrentiel. En proposant des histoires innovantes, en jouant avec les codes narratifs, l'auteur peut créer une expérience de lecture unique et captivante pour ses lecteurs.

Locandro : « Il faut se diversifier, surtout aujourd’hui, et ne pas se contenter d’écrire toujours dans un même domaine. Plus on se diversifie, plus on arrive à tenir. Quand on écrit un manuscrit et qu’on le présente, on repart de zéro, donc tout est à recommencer à chaque fois. Au départ, me diversifier était une nécessité financière, car vivre d’un roman tous les deux ans, ce n’est pas possible. Mais même si l’aspect financier n’avait pas joué, je pense que j’en serais quand même venue à faire autre chose, car tout se nourrit finalement. On enrichit son écriture. Ce que je fais pour la jeunesse nourrit mes romans adultes, et inversement. Quand je regarde mon parcours, ma marque de fabrique transparait toujours. On se diversifie… mais ça reste nous ! Au final, on reste dans le même appartement, mais on change les meubles de places… »

Valentine Laffitte, illustratrice à multi-facettes, confirme ce besoin de diversité dans le secteur :

« Ce qui me nourrit, c’est la diversité que je retrouve dans ma pratique. Je travaille avec une maison d’édition belge Versant Sud Jeunesse, mais je travaille aussi l’image dans la communication via des commandes. Dans ma pratique, cette diversité est nécessaire, autant du point de vue financier, mais aussi dans la dynamique que ça crée. Ça peut être aussi inspirant et créatif d'être amenée par les envies d’une autre personne et de voir comment on peut créer un terrain de rencontre. »

L’entraide et le collectif, un levier important dans la filière du livre :

Au sein du secteur littéraire, l'entraide se manifeste à travers de multiples interactions. Les écrivain.es ont besoin de se soutenir mutuellement, de s'encourager et de partager leurs expériences afin de progresser et de surpasser les défis auxquels ils sont confrontés. En travaillant collectivement, les différents acteur.trices du secteur littéraire peuvent également renforcer leur impact et leur visibilité.

Laffitte : « Quand je suis sortie de l’école des Beaux-Arts de Bruxelles en 2013, j’ai eu besoin de “digérer” tous les savoirs reçus. J’ai plutôt dessiné pour moi la première année, j’avais besoin de chercher et de prendre du temps pour continuer de développer mon univers. La pratique de l’illustration et l’écriture est assez “solitaire”. J’ai intégré un collectif d’illustrateur.ices bruxellois et monté un autre collectif avec une amie, pour avoir d’autres espaces de création et dans des dynamiques collectives. Ça a été très enrichissant pour moi.»

Au-delà des ventes et des critiques, c'est la satisfaction de voir son travail prendre vie entre les mains des lecteurs et des lectrices qui récompense le plus. Les réactions, les échanges, les débats qu'il suscite créent un lien unique entre l'auteur.trice et son lectorat, une complicité au-delà des pages écrites.

Ainsi, l'aventure des auteurs et des autrices littéraires est un voyage jalonné de moments de création, de doutes, de satisfaction et de partage. Leur génie créatif et leur passion pour l'écriture font naître des œuvres qui marquent leur époque et façonnent le monde de la littérature pour les années à venir.

Hislaire : « Le livre, c’est une confidence d’un auteur.trice à son public. Créer un personnage n’a aucune règle. L’art est imprévisible, on ne sait pas pourquoi on le fait et si c’était à choisir, on ne le ferait pas. Mais c’est en nous, c’est un besoin et c’est tout. Le propre de la culture, c’est de donner une vision du monde. Il n’y aurait pas de futur sans qu’il n’y ait des artistes qui créent une vision. Sans artiste, on ne peut pas rêver, sinon on rentre dans un nihilisme. Les artistes, se sont eux qui créent le monde de demain. Si vous n’êtes pas vous-même qui le sera ? Vous allez devoir vous adapter, c’est sûr… Mais ayez confiance en vous. Soyez fou, faites le contraire de ce qu’on vous dit et croyez en vous. »

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