Muses de Bela - Christine Van Acker

Publié le  02.03.2015

Au départ, il y a l’envie de provoquer la rencontre. De voir comment les pratiques se répondent, ricochent, ou pas, font des grands écarts. En 2015, pendant la Foire du Livre, nous invitions des auteurs dans un salon aménagé sur notre stand. On leur a dit: soyez la muse l’un(e) de l’autre. On leur a dit aussi: on aimerait que vous parliez de votre métier d’auteur. On a ajouté: si vous nous envoyez un portrait après, ça nous intéresse – mais si vous préférez partir sur la fiction, l’illustration, la poésie,… allez-y. On leur a dit enfin: vous avez 48h pour nous envoyer votre création après la rencontre.

Samedi 28 février à 14h, Nicolas Marchal et Christine Van Acker ont pris place dans notre salon. Voici le texte que Christine a écrit suite à cette rencontre « Muses »:

 

Dans cette forêt marchante et marchande, nous ne reconnaissions personne. Pour ne pas nous perdre, nous, un instant présentés, une heure distingués, avant de rejoindre le flux aléatoire de la bande d’inconnus passants? Cachés par la foule, des milliers de livres éteints dépendaient de ceux qui prendraient le temps de s’interrompre. Les livres (les plus rares d’entre eux, les plus discrets souvent) attendaient qu’on les rallume avant de guider l’éphémère lecteur plus loin que le bout de ses pas (les autres livres s’ouvrant sur un vide bien moins prometteur que le néant : du néant nous pourrions, au moins, espérer quelque surprise).

 

Une évidence pour moi : dans son patronyme, s’écrit, du plus loin de ses origines, ce qui le pousse à mettre un pied devant l’autre.

 

Sa première syllabe, logée dans ses petites jambes aux muscles encore mous, dans ses genoux à fossettes et dans ses cuisses joufflues, a dû tomber, je pense, peu assurée d’appartenir déjà à l’ordre de notre langue vivante. Le petit bonhomme, la mine réjouie, avait eu le temps de se faire caresser la tête par de nouvelles altitudes. Ne restait plus, pour le bébé, qu’à persévérer, à continuer élévation, chute, élévation, chute, jusqu’à trouver l’assise et, après, l’aplomb, le nouvel élan qui s’accorde au  désir d’aller de l’avant ; un pied, puis l’autre, il ouvrait de grands yeux dans l’aube de son babil.

Et le voici parti, aux quatre coins de la maison, les orteils complices, les jambes de moins en moins hésitantes, lestées de mots, les uns appelant les autres à les rejoindre. Viennent ensuite les chaussures, les orteils captifs et rebelles, le temps des trottoirs durs, des mains au ciel retenues par des parents trop lents, trop grands.

Les années passent, la langue pousse, l’enfant court, la langue jure. Les caca boudin, les pédé sexuel, les fils de pute se lancent comme des boules de feu dans la gueule des autres, la langue blesse, la langue jouit. Cassé, calé !

Ce n’est pas assez. Toujours quelque chose, quelqu’un l’arrête, l’empêche de passer : le mur, la barrière, l’appel de la mère, la remontrance du père, cette cape de crainte que posent les adultes sur les petites épaules enfantines. Tirer sur le fil aimant, ne pas le casser, juste le décrocher, un moment, qu’ils lui fassent confiance. Quelque chose est à lui seul qui se dérobe chaque fois qu’une main enserre la sienne, qu’une voix le sort de ce qui le mène, de ce qu’il est. Sa langue cherche son dehors, cet endroit où il pourrait ne plus les entendre crier son prénom, où il pourrait se passer de leur présence, s’accompagner de lui-même. Ce chemin que ses pieds reconnaissent par cœur, il le voudrait pour lui seul. Juste un peu, pour voir ce que ça fait de ne plus être lié, de perdre le prénom qu’il n’a pas choisi, de découvrir, comme aux premiers temps, un monde que personne n’a encore nommé.

Il faut quitter pour habiter, abandonner la voix de l’appel, les lettres qui cernent l’être ou la chose. Il faut parler à l’arbre avant d’écrire, lui parler comme à un cousin éloigné dont il aurait oublié le nom, comme à un étranger de son sang, comme à l’ami d’un jour. Peu importe qu’il soit de la famille du chêne ou du peuplier, pédonculé ou tremble, remarquable et persistant, c’est d’une autre essence qu’il s’agit.

Au cœur de l’aubier, la pulsation de la sève. À ses pieds, les racines ouvertes d’où se lit le manuscrit tiré de ses amples et libres foulées.

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